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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 20:31

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Quel bilan pour les cent premiers jours du nouveau gouvernement

Par Nikos Smyrnaios

Lundi 11 Mai 2015

Le nouveau gouvernement grec vient de passer le cap de cent jours au pouvoir. Il est donc possible de faire un bilan provisoire de son action. Dans ce texte je tenterai de recenser les principales difficultés rencontrées ainsi que les critiques qui lui sont adressées avant de décrire les aspects qui laissent entrevoir malgré tout un changement positif de la société grecque.

Le « compromis honorable » introuvable

Le premier constat qu’on fait à Athènes est que le temps semble suspendu. Rien n’a changé en apparence depuis trois mois. Tout le monde attend le résultat des négociations avec les créanciers qui s’éternisent. Le gouvernement d’Alexis Tsipras paie aujourd’hui le prix de son inexpérience et de son impréparation, l’accord du 20 février 2015 n’ayant pas assuré le versement de la dernière tranche du précédent programme de financement, ni la liquidité nécessaire en provenance de la Banque Centrale Européenne, l’état grec se trouve constamment au bord de la cessation de paiements.

Or, de son côté, le gouvernement a honoré l’ensemble de ses obligations envers les créanciers, plusieurs milliards d’euros déjà prélevés sur le budget de l’état qui du coup n’ont pas été utilisés pour relancer l’activité ou réparer les services publics. En effet, l’économie du pays stagne dans ce climat d’incertitude. Les prévisions de croissance pour l’année 2015 ont été revues fortement à la baisse de 1,4 % à 0,8 %. Le chômage reste extrêmement élevé. Et la Grèce n’a pas touché un euro de la part du mécanisme de soutien financier européen depuis bientôt un an. Pourtant le gouvernement grec a fait de nombreuses concessions face à la pression des institutions et le risque d’une faillite imminente.

Alexis Tsipras pris en tenaille à l’intérieur

Sur le front de la politique intérieure le premier ministre est coincé, d’un côté l’opposition et les médias dominants le pressent de « signer » avec les créanciers, quelques soient les conditions de l’accord. Pour ce faire ils brandissent des sondages douteux, supposés montrer que les grecs sont « prêts à tous les sacrifices pour garder l’euro » et reproduits largement par les médias européens. Le but étant de contraindre le gouvernement à un compromis humiliant et montrer ainsi que la rhétorique anti-austéritaire de Syriza était bien du « populisme utopique ».

De l’autre côté, l’aile gauche du parti et les millions d’électeurs de classes populaires et moyennes souffrant de la crise qui ont élu ce gouvernement attendent que celui-ci respecte a minima ses promesses électorales, pas de diminution des pensions et des salaires, réforme de l’impôt pour plus de justice sociale, régulation du marché de travail, lutte contre la corruption, la fraude fiscale et les oligarques, augmentation du salaire minimum.

Alexis Tsipras et son gouvernement doivent donc à tout prix obtenir des créanciers un accord « défendable » en interne, faute de quoi la popularité dont ils jouissent toujours risque de s’envoler et la majorité parlementaire qui les soutient imploser. Ceci d’autant plus que de nombreuses voix à gauche s’élèvent désormais pour critiquer leur gestion du pouvoir. En effet, des signes inquiétants se font jour, manque de transparence dans les processus de prise décision, concentration du pouvoir entre les mains du premier cercle d’Alexis Tsipras, marginalisation de nombreuses personnalités du parti, inactivité des instances et difficulté à s’ouvrir à la société civile.

Le cas emblématique d’ERT

Récemment, les critiques se sont cristallisées autour de la désignation de la direction d’ERT, la radio-télévision publique ressuscitée après la fermeture décidée de manière autoritaire par le précédent gouvernement à l’été 2013. En effet, la loi définissant les nouveaux statuts d’ERT ne comporte que peu de progrès au niveau de son indépendance face au pouvoir politique, du contrôle par les citoyens et de l’autogestion. De plus, la désignation du nouveau président et du nouveau directeur exécutif s’est faite de manière opaque, sans qu’un projet soit présenté formellement par les différents candidats. Selon des sources journalistiques, le choix final a eu lieu dans le bureau du premier ministre, en présence de son bras droit, ce qui ne laisse pas de doute sur la nature politique de cette désignation. Mais les critiques ont été plus fortes encore en raison des personnalités choisies.

Le président choisi pour la nouvelle ERT est Dionissis Tsaknis, un chanteur et compositeur populaire, proche des mouvements sociaux, dont les convictions exprimées publiquement sont très ancrées à gauche. Mais en même temps il n’a aucune expérience dans l’audiovisuel et c’est aussi l’un des artistes qui a le plus profité de la bulle des industries culturelles grecques dans les années 1990 et 2000. Son directeur exécutif, Lambis Tagmatarhis, est quant à lui un cadre expérimenté de l’audiovisuel en provenance du privé, proche de l’establishment médiatico-financier et qui symbolise l’ère des excès.

Ces choix controversés ont conduit des nombreuses personnalités respectées comme le professeur Yorgos Pleios, le journaliste Yorgos Avgeropoulos ou l’ancien directeur technique d’ERT Nikos Mihalitsis à refuser d’intégrer le conseil d’administration de la radio-télévision publique. Un autre problème pour la nouvelle ERT sera la cohabitation en son sein de deux groupes d’anciens salariés, ceux, les plus nombreux, qui se sont battus pendant deux ans pour sa réouverture et ceux qui n’ont pas hésité à intégrer NERIT, la structure fantomatique mise en place par le gouvernement précédent. Les tensions entre les deux seront donc inévitables.

Les tâches herculéennes

Ce recours à des dirigeants de l’ancien « régime » illustre également la difficulté que connaît ce gouvernement pour s’entourer des cadres aux compétences nécessaires à la gestion du pays. Ceci est dû au manque des professionnels affirmés dans de nombreux secteurs au sein de Syriza mais aussi à l’état lamentable des finances qui ne permet pas au gouvernement de proposer à ses collaborateurs des salaires décents.

Ces cadres gouvernementaux se trouvent en première ligne. Disposant de budgets anémiques, voire inexistants, ils sont obligés de composer avec une administration peu efficace, lente et bureaucratique. Ils sont systématiquement confrontés à la corruption de certains agents et aux intérêts privés qui ont profité pendant des années des deniers publics.

Ainsi, à titre d’exemple, selon le témoignage d’une députée lors d’une visite de l’une de plus grandes prisons du pays à Domokos, aucune archive sur les marchés lucratifs de fournitures n’a été trouvée. Toutes les traces des pratiques douteuses du passé avaient tout simplement disparu. Autre exemple, on a découvert que la capacité d’accueil affichée des prisons grecques était largement surestimée par l’administration pénitentiaire. La surpopulation, déjà dramatique, est donc pire que ce qu’on croyait. Le ministère a été obligé d’entreprendre un nouveau comptage de la réelle capacité d’accueil des prisons du pays, calculée cette fois-ci en fonction des standards internationaux.

La bataille pour assainir les médias

Même situation au secrétariat général de la communication où Lefteris Kretsos, le nouveau responsable qui a quitté une carrière d’universitaire en Grande Bretagne pour assumer la fonction, a découvert des situations ubuesques, des journalistes payés par l’agence de presse publique APE qui n’ont jamais mis les pieds dans les locaux, ni produit la moindre information, des locaux à l’étranger inexploités voir abandonnés et des archives audiovisuelles publiques dans un piteux état.

Lefteris Kretsos, un proche de Nikos Pappas, lui-même collaborateur direct d’Alexis Tsipras, est en première ligne dans la bataille que le gouvernement tente de mener contre les oligarques qui contrôlent les médias. Il a ainsi récemment exigé le paiement des sommes dues par les chaînes privées pour l’utilisation des fréquences. Les chaines ont justifié leur manquement en évoquant la mise à disposition gratuite du temps d’antenne aux partis politiques, censée compenser le prix de l’utilisation des fréquences. Une excuse qui sonne comme un aveu.

L’autre tâche urgente pour le secrétaire général à la communication est l’examen des conditions dans lesquelles les chaînes privées en quasi-faillite ont obtenu des prêts avantageux des banques, qui elles-mêmes avaient été précédemment recapitalisées avec de l’argent public. Une disposition de la loi de refondation d’ERT prévoit que le gouvernement peut révoquer les licences des stations de télévision qui ne peuvent pas payer leurs dettes. Une série d’hommes d’affaires grecs mais aussi étrangers sont en attente dans cette éventualité pour récupérer les fréquences. Faute d’une régulation suffisante et strictement appliquée, le risque de créer une nouvelle oligarchie médiatique est existant.

Le projet de réagencement du système médiatique grec inclut également l’assainissement du paysage de l’information en ligne. Pour ce faire le gouvernement entend favoriser les sites d’information qui assurent un journalisme de qualité et se fonde sur des modèles économiques transparents, au détriment de ceux qui dépendent des financements douteux et qui pullulent sur l’internet grec, diffusant rumeurs et fausses informations. Si l’idée est louable sa mise en oeuvre risque d’être compliquée.

La Grèce qui change malgré tout

Au final, pour s’apercevoir que la Grèce est réellement en train de changer lentement il faut s’éloigner du triste spectacle qu’offre la négociation avec les créanciers et s’intéresser à la politique de basse intensité qui vise à changer des pratiques et des mentalités fortement ancrées depuis longtemps. La reforme pénitentiaire en cours qui vise à désengorger les prisons et améliorer les conditions de vie des détenus, même si c’est à moyens quasiment constants, est à ce titre emblématique. Il s’agit d’insuffler une nouvelle mentalité dans un système inhumain qui pendant longtemps a fonctionné à l’écart de la société.

Le même effort, très difficile, est déployé en direction de la police. Samedi 9 Mai 2015, a ainsi eu lieu sur la place Syntagma, devant le parlement, le premier festival de cannabis au centre d’Athènes. Pas un seul policier en uniforme n’est venu perturber cette fête de la jeunesse athénienne qui a repris possession des lieux après des années de répression féroce instaurant un climat de terreur policière au cœur de la ville. Cependant, le ministre de la police Ioannis Panoussis est une bête noire pour des nombreux militants et électeurs de Syriza à cause de ses déclarations droitières.

Autre front de ce type, le ministère de la culture, longtemps mis au service d’une conception nationaliste et étroite de l’art et de l’histoire. Ainsi le secrétaire général à l’archéologie a par exemple découvert des services désorganisés et des locaux délabrés. Il a également révélé des multiples manipulations politiques des fouilles en cours dans le nord de la Grèce visant à gonfler la « fierté nationale » et faire diversion des politiques austéritaires mises en œuvre par le précédent gouvernement.

Enfin, le procès en cours des principaux dirigeants d’Aube Dorée pour participation à une organisation criminelle est aussi un signal fort pour les populations d’origine étrangère qui peuvent de nouveau circuler sans peur dans les rues d’Athènes.

La libération des centaines de migrants des centres de détention immondes mis en place avec des fonds européens, la couverture maladie universelle, y compris pour les étrangers, le droit du sol remplaçant le droit du sang pour les enfants d’immigrés, le retrait des circulaires stigmatisant séropositifs et toxicomanes et la remise sur pied du système de soin pour les malades mentaux qui est en cours clôturent une période qui restera tristement célèbre dans l’histoire du pays, celle d’un racisme d’état violent et qui pour l’instant reste impuni.

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