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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 17:11

PREMIER MAI A ATHENES

Vous trouverez ci-dessous la première partie d’un long message de Jean François Cabral relatif à la situation politique en Grèce.

Le message est disponible en totalité à l’adresse ci-dessous.

Bernard Fischer

http://tendanceclaire.npa.free.fr/breve.php?id=12889

La voie étroite de l’anticapitalisme en Grèce

Par Jean François Cabral

Dimanche 10 Mai 2015

Les échéances se rapprochent. D’une certaine manière, l’épreuve de vérité a déjà eu lieu, avant même son arrivée au pouvoir, la majorité de Syriza avait déjà renoncé à toute épreuve de force réelle autour de l’annulation même partielle de la dette, condition nécessaire pour commencer à mettre en œuvre une politique susceptible de modifier les conditions de vie de la majorité de la population, et donner, au moins temporairement, un peu d’oxygène à une économie déjà exsangue. Le compromis adopté le 20 février 2015 a été un pas de plus, sous prétexte de gagner du temps, c’est la logique même d’un nouveau mémorandum qui s’est mise en place. Car c’est bien une liste de « réformes » que le gouvernement grec est en train de négocier pour ne pas être asphyxié financièrement, ce qu’Alexis Tsipras appelle lui-même un « compromis honorable » en essayant d’adoucir les mesures exigées par la troïka.

La troisième étape approche, celle où il faudra passer à la vitesse supérieure, et prendre l’initiative de nouvelles mesures d’austérité. Il est difficile en effet d’imaginer au vu du rapport de force actuel que le nouveau pouvoir, confronté à l’hostilité systématique des gouvernements européens, puisse encore obtenir un délai supplémentaire au-delà du mois de juin 2015.

Mais dans le même temps, rien ne va être simple non plus pour personne. Alexis Tsipras lui-même, et bien plus encore son parti, continuent à laisser entendre qu’ils feront tout pour essayer d’engager la Grèce sur une nouvelle voie politique anti-austéritaire. Le réveil risque donc d’être brutal, même si bien des travailleurs grecs n’ont peut-être pas non plus tant d’illusion que cela sur ce que l’on peut attendre de ce gouvernement, peut-être même moins que certains militants chevronnés. Simplement, pour qu’une réaction puisse avoir lieu sur le terrain des luttes, une perspective politique est indispensable. Mais sans luttes, même la meilleure des formulations politiques reste inévitablement suspendue en l’air, et c’est un peu tout le problème dans la situation actuelle marquée par une certaine atonie.

De ce point de vue, le sempiternel débat qu’on a pu avoir jusqu’ici, aussi bien en France qu’en Grèce, sur le fait de savoir s’il était juste et utile pour des révolutionnaires d’être ou non dans Syriza n’a guère d’utilité. C’est de toute façon un choix qui a été tranché d’une manière ou d’une autre par les camarades en Grèce depuis un certain temps déjà. Mais on peut militer dans des cadres différents et penser malgré tout qu’à une certaine étape, faire converger ses efforts dans une même direction devient absolument vital.

Or la vraie difficulté à cette étape devient chaque jour un peu plus évidente, comment arriver à convaincre ceux d’en bas qu’ils peuvent encore être, après des années de combats souvent très difficiles, la solution grâce à leur intervention directement sur le terrain de la lutte de classe, ce qui est loin d’être acquis pour le moment.

C’est en tout cas le propos de cette contribution d’essayer d’y réfléchir, avec naturellement toutes sortes de limites inévitables qui sont celles de l’observateur extérieur, sur les rapport de force et leurs dynamiques, comme sur les points d’appui qui pourraient permettre à l’extrême-gauche de représenter malgré tout une alternative à la politique d’Alexis Tsipras. La solidarité implique aussi d’essayer d’anticiper sur ce qui pourrait advenir dans les mois qui viennent.

Pour un premier aperçu des forces en présence, le premier mai 2015 à Athènes

Le premier mai est depuis longtemps un événement ambigu, en étant tout à la fois une fête nationale récupérée par l’état et à sa façon quand même une sorte de thermomètre de la combativité et du moral, sinon de la population à grande échelle, du moins de ses militants.

L’événement peut parfois être trompeur, c’est ainsi qu’au Caire le premier mai 2013, le maigre défilé d’alors ne pouvait guère laisser entrevoir la formidable réaction de la population qui s’est finalement produite quelques semaines plus tard, chassant le président Morsi du pouvoir par une mobilisation exceptionnelle. La campagne de signatures venait à peine de démarrer et ce qui préoccupait les militants était plutôt la difficulté à résister à la répression. Il y a de cette manière parfois des coups d’accélérateur bien réel, de véritables surprises, et c’est tant mieux.

Cela étant, il faut bien le dire, ce premier mai 2015 à Athènes était quand même, un peu trop, ordinaire. On peut toujours invoquer le week-end de trois jours, le soleil et la plage pas loin, le fait est que la population était la grande absente des pavés.

Prendre le temps d’examiner malgré tout un peu en détail le défilé n’est pourtant pas sans intérêt pour comprendre la politique des différentes organisations et les rapports de force militants. Ou plutôt les défilés, car ce qui domine en premier lieu est encore et toujours l’extrême division du mouvement ouvrier, en dehors du Pasok dont il ne reste pratiquement plus rien.

Dans l’ordre chronologique de ces défilés, il y a bien sûr au premier rang le KKE, le parti communiste de tradition stalinienne, ou plus exactement son front syndical PAME, dans un pays où il n’existe certes qu’une confédération pour le privé et pour le public, mais avec de nombreuses fractions syndicales liées aux différents partis politiques, y compris de droite. A 10 heures, ils sont les premiers et les seuls en face du parlement, avant tout le monde, peut-être trois mille ou quatre mille, pas davantage, loin des dix mille ou des quinze mille qu’on a pu observer durant la période précédente à la même occasion. La dénonciation du gouvernement d’Alexis Tsipras est virulente, le sectarisme et l’isolement malheureusement un peu au même niveau.

A quelques encablures de là, le rassemblement prévu par Syriza et son front syndical META peine à se mettre en place. Un peu en retrait, la tribune officielle, des discours et le vide autour. Impression étrange, même si les premières banderoles ne sont pas loin sur le boulevard. En même temps, rien ne presse, le cortège ne partira que lorsque tout le monde sera sûr que le KKE aura quitté la place Syntagma, point d’aboutissement d’un trajet assez court. Moment surréaliste aussi, lorsqu’au milieu de l’espace déserté devant la tribune surgit une nuée de journalistes et au centre le ministre de l’économie Yanis Varoufakis en blouson de cuir, jeans et baskets. Il longe sans s’y arrêter le cortège en cours d’assemblage puis disparait deux rues plus loin. Apparition furtive qui ressemble presque à un évitement, mais la photo dans les quotidiens le lendemain est assurée.

Le radicalisme des slogans ne laisse pas de surprendre. Gouvernement « ami » ou pas, on peut lire quelques revendications sur l’estrade, « la lutte des syndicats continue, revalorisation du salaire minimum, conventions collectives, croissance, droits à la protection sociale, droits démocratiques dans l’entreprise ». Tandis que l’affiche officielle de Syriza appelant au premier mai proclame fièrement, « premier mai 2015, nous refusons le chantage, pas un pas en arrière ». Quelques comités locaux venus de la banlieue d’Athènes, sans que l’on connaisse leurs animateurs réels, semblent faire écho à cet appel. Le comité de Glyphada de Syriza dit « premier mai, nous ne reculons pas ». Le comité de Peristeri de Syriza dit « nous refusons le chantage, pas un pas en arrière, vive le premier mai ouvrier ». De son côté, la jeunesse de Syriza, quelques dizaines de personnes tout de même derrière la banderole, voire une bonne centaine en cours de route, met la pression encore un cran au-dessus, « premier mai 2015, nous voulons tout récupérer ».

Magie du verbe donc, mais faiblesse de la démonstration malgré tout, lorsqu’on observe la politique réellement suivie et soutenue jusqu’ici.

La gauche de Syriza en tant que telle est peu visible. La une du journal de DEA est certes collée sur les murs, « eux ou nous, pour le renversement des mémorandum et de l’austérité, pour un gouvernement de gauche ». Quelques pancartes du regroupement R-projet disent à peu près la même chose, « cent pour cent pour le renversement du mémorandum, casser l’austérité, abolition du fond pour les privatisations, annulation de la dette ». Mais le courant principal de la gauche de Syriza, autour de Panagiotis Lafazanis, le ministre de la reconstruction productive qui devrait sous peu assumer une possible nouvelle tranche de privatisation du Pirée, préfère lui centrer sa dénonciation sur l’euro et l’Union Européenne. DEA est surtout présent au travers de son comité de lutte organisant les travailleurs immigrés.

Le cortège finit par s’étoffer, des enseignants, des postiers et des hospitaliers en défense du service public, à chaque fois entre vingt et cinquante personnes derrière la banderole du syndicat. On trouve même des retraités des entreprises aéroportuaires qui n’en ont pas fini avec la lutte de classe, « nos luttes continuerons toujours ». Egalement des travailleurs de l’ERT, la télévision publique, qui peuvent être fiers de leur victoire puisque, deux jours auparavant, le gouvernement a finalement décidé de rouvrir la chaine après un an et demi de lutte. Quand le cortège s’ébranle, les quelques centaines sont devenus quelques milliers, mais on reconnait aussi de nombreuses sections syndicales d’Antarsya, souvent organisées directement par le SEK, la principale organisation trotskyste liée au SWP anglais. Le tout mélangé à divers collectifs antifascistes et à de nombreuses banderoles de travailleurs immigrés organisés par communauté, on remarque même un drapeau du Biafra côtoyant un drapeau rouge. Le SEK fait incontestablement une démonstration de force, une partie de ses militants étant également présents dans le cortège d’Antarsya.

Entre temps, le troisième cortège, celui de l’extrême-gauche, a fini par se mettre en mouvement. Parti de l’école polytechnique, haut lieu de la lutte contre la dictature en 1973, à quelques encablures de là, l’objectif est de rejoindre et coller au deuxième cortège. Mais la maigreur relative des deux premiers, ceux du KKE et de Syriza, et leur départ plus précoce que prévu a rendu la tâche disons légèrement sportive. La distance est néanmoins comblée et ce qui frappe est la puissance de cette extrême-gauche militante et organisée en Grèce qui regroupe tout à la fois des communistes et des trotskystes d’Antarsya, des libertaires, des anarchistes, qui ont toujours « leur » quartier à Exarchia tout près, et des maoïstes. Au final, c’est incontestablement parmi les trois, le cortège le plus étoffé observé au cours de cette journée.

La banderole de tête d’Antarsya proclame fièrement, « pour la victoire des luttes et le renversement du capitalisme ». La jeunesse du NAR, dissidence du KKE, aujourd’hui membre d’Antarsya, dénonce sans fard le « compromis honnête » qu’essaye de vendre désormais Alexis Tsipras. L’OKDE, section de la quatrième internationale, rappelle l’un de ses slogans favoris, « ouvrier, tu peux sans patron ». De son côté, le plan B d’Alékos Alavanos, avec son « front de la gauche unie » incluant également ARAN-ARAS, préfère, comme Panagiotis Lafazanis de la gauche de Syriza, se concentrer sur la dénonciation de la troïka, « aucune patience, aucune illusion, rupture maintenant avec l’euro et l’Union Européenne ».

Des syndicats de base sont présents ici et là, notamment dans la santé, ou dans l’agro-alimentaire. Les travailleurs de Coca-Cola prônent le boycottage de leur entreprise. Ceux de la savonnerie VIOM, reprise en autogestion, font l’éloge des « usines entre les mains de travailleurs ». Un « réseau de soldats libres » dénonce quant à lui la politique de l’impérialisme, « les manœuvres militaires entre la Grèce, les Etats Unis et Israël signifient guerre, intervention et réfugiés. Les soldats ne cautionnent pas, ne participent pas ». Comme à d’autres époques, quelques soldats défilent en uniforme. Rescapée des luttes de 2010, une « assemblée populaire ouverte » de Peristeri gagne possiblement le concours du slogan le plus radical, « l’esclavage salarié est un terrorisme, aucune paix avec les patrons ».

Puissance et radicalité de l’extrême-gauche donc, mais aussi difficulté de la période.

L’ensemble des trois cortèges, si on additionne le tout, est sensiblement moins fourni que les années précédentes, aucun cortège syndical de grande envergure, tandis que la population en dehors des milieux militants est la grande absente.

L’heure est encore à l’expectative et à l’attentisme, entre espoir, illusion, résignation et tentative laborieuse d’élucidation, dans une situation qui n’est claire pour personne, et cela d’autant moins que le gouvernement d’Alexis Tsipras continue à promettre aux uns, la troïka, et aux autres, la population, des choses parfaitement contradictoires.

Mais depuis quelques jours, une étape sans doute significative vient d’être franchie avec le nouveau décret obligeant les collectivités locales, mais aussi les administrations et les hôpitaux, à confier à la Banque Centrale de Grèce toutes leurs liquidités, dans la limite de quinze jours de fonctionnement. La manière de faire, plutôt brutale, n’a pas plu. Et surtout le sens de cette mesure a commencé à se préciser, il faudra payer jusqu’à l’os, puisque l’usurier moderne veut bien plus que sa livre de chair. Pour la première fois depuis quelques mois, les discussions dans les boites ont repris, d’une façon ou d’une autre commence à émerger l’idée qu’il faudra bien réagir et faire, à nouveau, quelque chose.

Une manifestation, et quelques appels à la grève, sont prévus le 11 mai 2015 au moment où Alexis Tsipras devrait rencontrer à nouveau l’Euro-groupe, essentiellement à l’initiative de l’extrême-gauche et de la gauche de Syriza. De son côté, la commission pour la vérité sur la dette grecque animé par Eric Toussaint devrait rendre ses premières conclusions autour du 15 juin 2015.

Tandis que la troïka fait pression pour qu’on en finisse le plus vite possible. Du coup les spéculations vont bon train à partir de quelques déclarations semi-officielles, référendum pour faire avaler un troisième mémorandum, ou ce qui y ressemblera fort, avec quelques nuances et différences d’emballage ? Formation d’un gouvernement d’union nationale à l’issue de cette séquence ? L’heure de vérité approche. De nombreux travailleurs qui se sont bien battus durant la période précédente, et qui auraient aimé croire dans la solution électorale après la victoire d’Alexis Tsipras, vont sans doute avoir un réveil difficile.

Mais après un premier round d’observation, dans un pays hautement politisé et organisé, le champ des possibles reste sans doute encore ouvert à cette étape.

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