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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 19:02

LE PROGRAMME D’UNITE POPULAIRE

Vous trouverez ci-dessous la deuxième et dernière partie d’une interview de Stathis Kouvelakis, membre de la direction d’Unité Populaire, par Thomas Lemahieu, envoyé spécial de l’Humanité à Athènes. Le message est disponible en totalité à l’adresse ci-dessous.

Bernard Fischer

http://www.humanite.fr/grece-stathis-kouvelakis-aucune-illusion-sur-le-carcan-de-leuro-582336

Thomas Lemahieu. Vous évoquiez « l'intransigeance » des institutions. Sur la sortie de l'euro, êtes-vous tous d'accord au sein d'Unité Populaire ?

Stathis Kouvelakis. Oui, nous pensons qu'il faut nous préparer pour la sortie de l'euro. C'est absolument clair. Le programme d'Unité Populaire est finalisé, il sera rendu public à la fin de la semaine. La préparation de la sortie de l'euro est un point fondamental. Cette question comporte plusieurs aspects. Le premier, c'est évidemment la récupération de la souveraineté politique dans le cadre où un gouvernement se retrouve confronté à la sainte-alliance de toutes les puissances néo libérales. Dépourvu de l'outil monétaire, on l'a vu, nous sommes pris en otage par la Banque Centrale Européenne (BCE). Syriza l'a subi dès le 4 février 2015. Deuxièmement, c'est un moyen pour permettre le redémarrage économique en assurant l'approvisionnement en liquidités. Ensuite, c'est un moyen extrêmement important sur la question de la dette, en passant par la monnaie nationale, la dette devient quasiment impayable, personne ne va accepter le remboursement d'une dette qui se retrouve libellée en une monnaie nationale. Cela nous place en position de force. Enfin, la dévaluation permet de relancer vigoureusement la croissance, tous les pays qui se sont retrouvés dans une situation de récession profonde n'ont pu redémarrer économiquement qu'avec une dévaluation monétaire. Le choix est simple, en réalité, c'est soit une dévaluation monétaire, soit la dévaluation interne, c'est-à-dire les plans d'ajustement structurel qui sont imposés pour faire baisser les salaires et les retraites et qui écrasent le coût du travail. C'est sûr que la dévaluation monétaire crée un certain nombre de problèmes, mais elle crée aussi des opportunités, elle booste la production nationale, elle permet une substitution des importations par les exportations et elle rend les exportations plus compétitives. Certes elle peut être problématique là où il faut payer en devises fortes, les carburants, l'énergie et certains médicaments qui sont nécessairement importés, mais pas tant que cela, par parenthèse, la production nationale peut assurer une bonne partie. Tout cela ouvre des difficultés transitoires. Mais, en réalité, on le voit avec les économistes hostiles au néo libéralisme, que ce soit Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, que ce soit Michel Aglietta ou Frédéric Lordon en France, le débat est tranché, le meilleur choix possible pour la Grèce, le seul viable en réalité, disent-ils, c'est le retour à une monnaie nationale, dans le cadre, bien sûr, d'une politique progressiste de relance qui peut gérer les problèmes. Il y aura des pressions inflationnistes, mais un gouvernement de gauche peut protéger les salaires dans ce contexte.

Thomas Lemahieu. Dans votre programme, la Grèce sort de l'euro, mais quitte-t-elle l'Union Européenne ?

Stathis Kouvelakis. Non, pas nécessairement, la question est susceptible de se poser, mais ce n'est pas automatique. Après tout, il y a dix pays de l'Union Européenne qui ne sont pas dans l'euro. Ce n'est pas tranché pour nous. Ce que notre programme prévoit si la confrontation devait aller plus loin, c'est d'aller vers un référendum. Le gouvernement britannique le prépare, avec une orientation politique tout à fait éloignée de la nôtre, mais nous ne voyons pas pourquoi on ne pourrait pas se poser la question de notre côté. Mais le départ de l'Union Européenne ne fait pas partie des objectifs d'Unité Populaire.

Thomas Lemahieu. Ces derniers mois, face aux prétentions du gouvernement grec, les cercles néo libéraux ont manifesté une détermination phénoménale, ils paraissaient prêts à détruire totalement l'économie du pays. En cas de dévaluation, par exemple, avec les effets attendus sur la dette, comment parer les foudres de tels adversaires ?

Stathis Kouvelakis. La conclusion que nous tirons de l'expérience du gouvernement Syriza, qui a été confronté immédiatement au blocus et à la guerre déclenchée par les institutions européennes, c'est qu'il faut faire preuve d'une détermination au moins équivalente. C'est précisément là que le gouvernement Syriza a échoué, il n'a pris aucune mesure d'auto-défense. C'est dans ce cadre que nous concevons le retour à la monnaie nationale. Ce moyen va nous aider dans le cadre du remboursement de la dette car il nous place en position de force pour obtenir de la part des créanciers l'annulation de la plus grande partie de la dette. Nous voulons un compromis de cette nature, comme cela s'est passé dans tous les pays surendettés, je pense à l'Argentine et à l'Equateur. Nous considérons qu'il est indispensable de récupérer la souveraineté monétaire dans le cadre du rétablissement démocratique de la souveraineté populaire et absolument pas dans une perspective de repli nationaliste. Notre démarche est profondément internationaliste. Nous ne racontons pas des salades, comme l'a fait Syriza, nous ne disons pas que nous allons convaincre les autres européens, nous n'avons pas d'illusions sur le fait que François Hollande, Matteo Renzi ou je ne sais qui vont nous aider dans l'Union Européenne. Nous comptons sur la mobilisation du peuple grec, sur la sensibilisation de l'opinion publique européenne et sur la solidarité internationale des mouvements sociaux. Les véritables alliés pour nous sont là.

Thomas Lemahieu. Vous ne voyez aucun allié institutionnel en Europe ?

Stathis Kouvelakis. Non, pas en Europe, nous pouvons en trouver ailleurs. C'est une autre dimension.

Thomas Lemahieu. A ce propos, vous semblez vouloir instituer des relations fortes avec d'autres états ailleurs sur la planète afin de couvrir les besoins de financement de la Grèce. Mais ce qu'il se dit dans le gouvernement d’Alexis Tsipras, encore aujourd'hui, c'est que ces tentatives ont été faites, mais qu'elles n'ont pas pu aboutir. C'est faux ?

Stathis Kouvelakis. Alors, d'abord, tout n'a pas été négatif dans ce que le gouvernement Syriza a réalisé. Le fait que, dans de larges secteurs de la population grecque, la réalité de ce qu'est l'Union Européenne apparaisse, c'est le gouvernement Syriza avec sa stratégie erronée qui l'a rendu possible. La bataille du référendum a permis une forte mobilisation populaire et une avancée déterminante dans les termes du débat, c'est aussi au gouvernement Syriza qu'on la doit. Tout cela aboutit à une défaite, mais il faut bien voir le chemin qui a été parcouru. Alors, dans les tentatives que le gouvernement a faites, il y a eu effectivement des ouvertures vers certains pays, mais nous sommes restés bloqués à mi-chemin. Vis-à-vis de la Russie, en particulier, l'attitude a été hésitante, des démarches ont été entreprises, mais au moment crucial, le gouvernement Syriza n'a pas donné suite.

Thomas Lemahieu. A quel moment ?

Stathis Kouvelakis. Lors du tournant critique du référendum, l’accord pour le gazoduc, obtenu par Panagiotis Lafazanis qui était ministre à ce moment-là, est extrêmement favorable. Panagiotis Lafazanis a eu la marge politique pour faire ce geste important, les contacts se sont poursuivis. Mais il faut savoir que les russes ne savaient pas, au fond, ce que les grecs voulaient. Ils étaient extrêmement méfiants car ils avaient l'impression que ces gestes d'ouverture de la Grèce étaient utilisés comme une carte dans la négociation avec les institutions européennes, comme un outil de communication. Les photos avec Vladimir Poutine servaient de moyens de pression mais tout cela restait très superficiel et cela n'allait pas, ils le sentaient, être suivi d'engagements concrets. Et ils n'aiment pas qu'on joue avec eux.

Thomas Lemahieu. Donc, si la Grèce sortait de l'euro, trouveriez-vous des financements à la hauteur nécessaire en dehors de l'Union Européenne ?

Stathis Kouvelakis. Nous n'avons pas une vision eurocentrique. L'Europe, d'ailleurs, ne se limite pas à l'Union Européenne. La Russie et la Turquie, par exemple, sont des réalités européennes. L'Europe elle-même doit sortir des attitudes impérialistes et néo coloniales vis-à-vis des autres pays du monde. Et bien entendu, nous voulons développer les relations avec les gouvernements progressistes des pays du sud, tout particulièrement en Amérique du Sud, c'est un choix stratégique d'Unité Populaire, mais aussi avec des puissances comme les Brics. Tout cela, évidemment, dans des conditions qui soient favorables aux intérêts du peuple grec. Développer les relations avec la Russie ou avec la Chine, ce n'est pas exactement la même chose, par exemple, la Chine, c'est vraiment le business et le commerce qui les intéressent. Nous, nous ne voulons pas des privatisations qui attirent les chinois, mais en même temps, ils ont fait des ouvertures au niveau de la banque des Brics. Avec la Russie, c'est autre chose car elle a une vision essentiellement géo politique, pour elle, les intérêts économiques sont subordonnés à une vision géo politique. Il est clair aussi que les relations avec la Russie ne signifient en aucun cas que nous considérons que Vladimir Poutine est politiquement ou idéologiquement proche de nous. Ce sont des relations internationales.

Thomas Lemahieu. Toujours sur votre programme, comment comptez-vous arrêter les privatisations ?

Stathis Kouvelakis. L'un des points-clés pour nous, c'est la nationalisation des quatre banques systémiques. C'est très simple et c'était un élément fort du programme de Syriza. Dans trois des quatre banques, le public est aujourd'hui majoritaire, mais ces droits demeurent muets et passifs car ce sont les conditions de la recapitalisation imposées par le mécanisme européen de stabilité monétaire. Nous sommes pour la désobéissance par rapport à ces règles et, donc, nous voulons prendre le contrôle immédiat de ces banques, en principe, c'est simple, il suffit d'activer les parts du public qui sont déjà là. L'un des aspects les plus scandaleux du troisième memorandum, c'est que vingt-cinq milliards d'euros vont être consacrés à la recapitalisation des banques et que ces vingt-cinq milliards, ce sont les premiers fonds issus de la braderie des ressources publiques grecques. C'est un crime que le gouvernement Syriza a accepté de cautionner. Ces vingt-cinq milliards seront exclusivement consacrés au remboursement des prêts pour la recapitalisation à venir des banques. Il faut mettre un terme à ce scandale et nationaliser les banques. Nous sommes également favorables au retour dans la sphère publique des infrastructures essentielles pour le pays, c'est le cas des réseaux d'électricité, des ports et des télécommunications. Pour nous, la relance passe par l'investissement public, tous les pays dans l'histoire du monde, et je ne parle pas des pays en transition vers le socialisme, n'ont pu redémarrer qu'avec un secteur public et des investissements publics qui ont servi de locomotives. Nous ne croyons pas aux fariboles des investissements privés dans un pays bradé avec des salaires de misère. Ce n'est pas comme cela que nous allons faire redémarrer l'économie grecque. Et ce n'est surtout pas avec ces financements européens, très étroitement conditionnés, pendant les cinq années de la crise, ils n'ont absolument pas permis un quelconque redémarrage de l'économie.

Thomas Lemahieu. Tout le monde sait que les objectifs de privatisation, en l'occurrence les cinquante milliards d'euros exigés par les créanciers, sont parfaitement inatteignables et que, du coup, le pays ne pourra pas respecter de tels engagements. A quoi servent ces exigences ?

Stathis Kouvelakis. Cela sert à mettre le pays en coupe réglée. C'est une véritable entreprise de néo-colonisation, de liquidation de l’état grec en tant qu’état démocratique et souverain. Le fonds de privatisation de cinquante milliards d’euros est directement contrôlé par la troïka. Le conseil de politique budgétaire est composé de sept membres et quatre d'entre eux sont directement nommés par les quatre institutions, le Fonds Monétaire International (FMI), la commission européenne, la BCE et le Mécanisme Européen de Stabilité (MES). Ils ont le pouvoir de décider de coupes horizontales et automatiques en cas de dépassements budgétaires. L'institut national de la statistique est également sous contrôle des institutions. Le secrétariat général aux recettes fiscales devient une autorité complètement indépendante, mais en réalité, elle est sous la coupe des institutions, évidemment, et elle est susceptible de prendre des décisions qui ont valeur de décrets ministériels. Le gouvernement, quel qu'il soit, n'a aujourd'hui plus aucun levier sous son contrôle. Ce qui signifie que l'on va beaucoup plus loin encore avec ce troisième mémorandum que tout ce qui avait été fait jusque-là.

Thomas Lemahieu. Comment vous expliquez cet acharnement contre le premier gouvernement de gauche radicale en Europe ?

Stathis Kouvelakis. Il y a eu une dimension punitive très claire. En brisant Syriza, on veut tuer toute tentative de rupture avec l'austérité. En même temps, il faut bien voir que la crise capitaliste actuelle n'est pas du tout terminée et que les classes dirigeantes semblent tout à fait disposées à aller vers un approfondissement des politiques d'austérité. Là, une fois de plus, la Grèce sert de laboratoire, elle a été le cobaye pour la première étape austéritaire, mais maintenant, elle devrait servir de cobaye pour la deuxième étape d'agression encore plus violente des politiques austéritaires. Syriza a été la riposte à la première phase de l'expérimentation austéritaire, Unité Populaire est la réponse politique à la deuxième phase.

Thomas Lemahieu. Vous faites irruption dans le paysage politique grec. A quel niveau fixez-vous votre ambition pour les prochaines élections ?

Stathis Kouvelakis. S’il y a bien un aspect de Syriza que nous entendons garder, c'est de tenir un langage compréhensible par la population, avoir comme objectif d'être majoritaire sur un programme simple mais radical qui réponde vraiment aux urgences et aux besoins et être en mesure d'offrir une alternative applicable. C'était un point fondamental de Syriza, faire de la politique de masse, ne pas faire de la politique de petits groupes, ne pas faire de la politique sectaire, ne pas faire de la politique cantonnée à la protestation.

Thomas Lemahieu. Il est tout à fait possible qu'Alexis Tsipras et Syriza remportent les prochaines élections. Sans faire de politique-fiction, ils pourraient toutefois ne pas atteindre la majorité absolue. Est-ce qu'au cas où, de votre côté, vous réussiriez votre percée électorale, vous pourriez encore gouverner ensemble ?

Stathis Kouvelakis. Les mémorandums sont comme le dieu Moloch, ils demandent des sacrifices de plus en plus importants. Avant Syriza, les mémorandums avaient déjà détruits deux gouvernements. Ils ont anéanti le Pasok, un parti autrement plus solide et mieux implanté dans la société grecque que Syriza, qu'ils ont transformé en groupuscule. Ils ont détruit en bonne partie la Nouvelle Démocratie. Le troisième mémorandum va détruire Syriza, c'est d'ailleurs très largement en cours, la démission du secrétaire général, ces derniers jours, est un symptôme éclatant, tout de même. Donc, les gens qui pensent que l'instabilité politique est terminée en Grèce se trompent lourdement. Un nouveau cycle s'ouvre grâce à Unité Populaire qui permet aux secteurs populaires et aux mouvements sociaux hostiles aux mémorandums de trouver une traduction politique. De ce point de vue, notre stratégie n'est pas bien différente de celle de Podemos. Nous voulons faire irruption, bouleverser le paysage politique et faire au fond ce que Syriza a fait entre 2012 et 2015. Je ne vois pas pourquoi nous serions plus mal placés qu'eux pour le faire. « Eux », c'est aussi en partie nous, évidemment.

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