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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 19:22

https://www.ensemble-fdg.org/content/catalogne-versus-etat-espagnol-mise-en-perspective

http://www.alencontre.org/europe/espagne/catalogne-versus-etat-espagnol-mise-en-perspective.html

http://www.vientosur.info/spip.php?article10473

Catalogne contre état espagnol, mise en perspective

Par Jaime Pastor

Lundi 14 Septembre 2015

Afin de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à un moment comme celui d’aujourd’hui, dans lequel, ainsi que nous venons de le vérifier une fois encore lors de la récente Diada du Vendredi 11 Septembre 2015 et dans la perspective des élections régionales du Dimanche 27 Septembre 2015, un puissant mouvement souverainiste propose la séparation avec l’état espagnol se consolide, rares sont les observations extérieures à la Catalogne qui sortent d’une appréciation habituellement belliqueuse face à cette aspiration, y compris au sein de la gauche.

Généralement, la majorité des prétendus analystes et des dirigeants politiques espagnols tendent à centrer l’explication de l’essor indépendantiste sur les intérêts et l’attitude des élites politiques et culturelles catalanes, soulignant leur plus ou moins grande capacité de manipulation des couches moyennes de ce pays face à « l’ennemi commun », c’est-à-dire l’Espagne ou l’état espagnol.

Il me semble plus adéquat de se centrer, en contraste avec cette interprétation si biaisée, sur quelles ont été les réponses données lors de moment historiques clés par des élites espagnoles, non seulement celles traditionnelles de droite mais aussi celles qui paraissaient disposées à reconnaître le « fait différentiel » catalan. Je me référerai pour cela à certaines personnalités éminentes qui se montrèrent plus ouvertes, avant d’accéder ou gouvernement ou au parlement de l’état espagnol, pour ensuite décevoir très vite les espoirs suscités. Grâce à ce bref survol du passé, il sera peut-être possible de mieux comprendre pour quelles raisons une frustration croissante s’est manifestée en Catalogne face au blocage permanent auquel s’est affronté un réformisme fédéralisant et pourquoi de nouveaux secteurs sociaux souhaitent aller au-delà de ces moments, en résumé, le pari d’un processus constituant propre, qui ne soit donc pas soumis à celui qui pourrait s’ouvrir à l’avenir dans le cadre de l’état espagnol, et celui de l’indépendance qui s’affirmerait comme la conséquence du fait que cette autre voie se soit fermée.

De Manuel Azana et Luis Jimenez de Asua à la « transicion »

En commençant par la deuxième république espagnole, il faut se souvenir qu’avant son avènement, le 14 avril 1931, une partie significative de l’opposition contre la dictature de Miguel Primo de Rivera, entre 1923 et 1930, témoignait de bonnes dispositions quant à la reconnaissance de la spécificité de la Catalogne. C’était le cas de Manuel Azaña qui, lors de sa visite à Barcelone le 27 mars 1930, déclarait depuis le balcon de la municipalité de Barcelone que « je dois vous dire également qui si un jour dominait en Catalogne une autre volonté et qu’elle résoudrait à conduire elle seule son navire, il serait juste de le lui permettre et notre devoir consisterait à vous laisser en paix, avec le moins de préjudice pour les uns et les autres, ainsi que de vous souhaiter une bonne chance jusqu’à ce que, la cicatrice s’étant refermée, nous puissions établir au moins des relations de bon voisinage ». Plus tard, le 17 juillet 1931, il répétait cette bonne disposition, « notre devise, amis et coreligionnaires, ne peut être autre que celle de la liberté pour tous les hispaniques, et si quelqu’un ne souhaite pas se trouver sur le sol commun, qu’il ne s’y trouve pas ».

Luis Araquistaín, né en 1886 et mort en 1959, dirigeant du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), partageait la même opinion en 1930, « il ne s’agit pas à propos de la Catalogne et du reste de l’Espagne que domine une même volonté de gouvernement, mais que coexistent harmonieusement deux ou plusieurs volontés distinctes. Il serait absurde que l’Espagne non catalane soit régie conformément à la volonté de la Catalogne, mais il ne serait pas moins absurde que le régime que désire la Catalogne, même si cela était l’indépendance, ce qui n’est pas le cas, soit soumis à la volonté du royaume d’Espagne ».

Même ainsi, le pacte de San Sebastián, en août 1930, qui réunissait la majorité des forces républicaines, le PSOE et l’Union Générale des Travailleurs (UGT) rejoignirent, en octobre 1930, ce pacte républicain établissant un accord et des mesures visant à renverser la monarchie d’Alphonse XIII, ne parvint pas à concrétiser une option fédérale. Dès lors, les nationalistes catalans durent se contenter de la promesse que se négocierait dans les futures Cortes un projet de statut d’autonomie.

L’histoire ultérieure est déjà plus ou moins connue, lors des élections municipales du 12 avril 1931 triompha une nouvelle force politique, créée à peine quelques mois auparavant, Esquerra Republicana. Deux jours plus tard, suite à la revendication de la république espagnole par Lluís Companys depuis le balcon de la municipalité de Barcelone, on passa à la proclamation de « l’état catalan sous le régime d’une république catalane qui, librement et en toute cordialité, aspire et demande aux autres peuples d’Espagne leur collaboration pour la création d’une confédération de peuples ibériques et est disposée à faire ce qui sera nécessaire pour les libérer de la monarchie bourbonienne ».

Ce pas en avant confédéraliste se heurte très rapidement aux réticences du nouveau gouvernement républicain, du parlement et de Manuel Azaña lui-même non seulement face au nouveau statut mais également contre les tentatives de donner à la deuxième république espagnole un caractère fédéral, comme le rappellera Joaquin Maurín, né en 1896 et mort en 1973, un des dirigeants du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM), parti qui est issu de la fusion, en 1935, entre le Bloc Ouvrier et Paysan, qu’il dirigeait, et la Gauche Communiste animée par Andreu Nin.

La formule « d’état intégral », le troisième paragraphe du premier article de la constitution de 1931 stipule que « la république constitue un état intégral, compatible avec l’autonomie des communes et des régions », est proposé par le socialiste Luis Jiménez de Asúa, né en 1889 et mort en 1970, représentant de l’Espagne devant la Société Des Nations (SDN) lors de la guerre civile. Il est un adepte d’Hugo Preuss, né en 1860 et mort en 1925, libéral, l’un des « pères » de la constitution de Weimar. Cette formule triomphera dans la constitution et la pression nationaliste resta ainsi temporairement refrénée. L’insurrection des Asturies en octobre 1934 et la tentative de coup d’état contre le gouvernement de la seconde république espagnole, ouvrant sur la « guerre civile », en juillet 1936, constituent d’autres moments au cours desquels se développent de nouveaux débordements du cadre constitutionnel en Catalogne, le premier finira par être réprimé au moyen de la force par le nouveau gouvernement de droite de Madrid et le second ouvre un processus au sein duquel une révolution sociale instaure une nouvelle souveraineté populaire qui sera finalement aussi défaite par la suspension de son autonomie suite aux graves événements de mai 1937.

Au sujet de l’expérience vécue durant toute cette période, les réflexions écrites en exil par Luis Jiménez de Asúa lui-même ont un intérêt. En 1946, discutant avec ses amis basques et catalans et revendiquant encore « l’état intégral » comme solution la plus adéquate, l’illustre constitutionnaliste se rappelait que lors d’une conférence qu’il avait prononcée quelques années auparavant sur quelle devrait être la voie vers la troisième république, il avait défendu que « si les basques, les galiciens ou les catalans désiraient se séparer de l’Espagne et accréditaient une telle résolution lors d’un plébiscite sérieux et majoritaire, nous ne devrions pas l’empêcher, en vertu d’une attitude libérale, assistant avec douleur mais avec dignité, à ces mutilations de l’état espagnol. Envoyer un soldat ou un gendarme pour nous opposer, au moyen de la force, à la volonté de ces pays serait maladroit et injuste ». Il ajoutait ensuite que « je crois qu’il est nécessaire de cesser de se taire et de dire une fois pour toutes comment on doit s’affronter à l’organisation de l’état espagnol et si la troisième république doit être fédérale ou non. Nous ne devons pas non plus faire silence sur l’hypothèse qu’une ou plusieurs de ces régions, qu’il serait plus juste de nommer pays, décideront de se séparer du noyau espagnol et de se constituer en nations indépendantes ».

Il n’est pas difficile d’observer que ses nouvelles propositions constituent une reconnaissance du fait que la deuxième république ne parvint pas à résoudre le contentieux avec ces « pays » et, par conséquent, qu’en perspective, donc en direction de la troisième république, il faudra aller au-delà de sa formule d’un « état intégral » pour ces peuples, en acceptant y compris leur droit à l’indépendance. Des réflexions qui, malheureusement, ne seront pas beaucoup suivies au sein même du PSOE et de la gauche espagnole en général.

Plus tard, et durant plusieurs décennies, la dictature franquiste exacerba la répression de toute forme d’expression des identités nationales de ces peuples et, pour cela, la majorité des forces de gauche assumèrent dans leurs programmes la défense du droit à l’auto détermination des peuples ainsi que l’option fédérale, bien que dans le cas du PSOE et du Parti Communiste Espagnol (PCE) elle fut accompagnée d’une ambiguïté croissante à mesure que l’on s’approchait de la « transaction asymétrique » avec les réformistes du franquisme.

Lors de la « transition », nous avons vu que l’on aboutit très rapidement à un « consensus » au sujet du deuxième article et du huitième titre de la constitution, faisant la sourde oreille à d’autres propositions, comme celles de Francisco Letamendía, avocat de la défense lors des fameux procès de Burgos en 1970, nationaliste basque de gauche, ou encore de Lluís Xirinachs, prêtre, indépendantiste catalan, sénateur indépendant en 1977 qui proposa une confédération, qui permettaient le développement d’un état autonomique. Une « autonomie » avec des aspects d’asymétrie, mais pas fédéral, option explicitement interdite par l’article cent quarante-cinq de la constitution. Ce consensus visait à neutraliser à nouveau les pressions nationalistes « périphériques », en particulier celles des basques et des catalans. Aussi bien l’Operación Tarradellas que le poids économique basque permirent un accord avec les élites catalanes et basque, bien que dans ce cas avec des tensions plus grandes, aggravées par la persistance d’ETA.

Cela dota le nouveau régime d’une certaine stabilité politique, comme cela se vérifia dans les moments où le gouvernement, qu’il soit du PSOE ou du Parti Populaire, ne disposait pas de majorité absolue. Cependant, en parallèle, progressait le processus de construction de nouveaux sujets politiques dans ces communautés autonomes. Il finira par se heurter aux tendances recentralisatrices qui, à partir de 2010, dans le cadre de la crise systémique et de l’Union Européenne, n’ont fait que se renforcer sous le gouvernement du Parti Populaire des dernières années, comme nous l’avons vu avec la dernière réforme du tribunal constitutionnel.

Dans le cas catalan, l’expérience vécue à partir de 2003, avec le début du processus d’élaboration du Nou Estatut et la promesse de José Luis Rodríguez Zapatero, président du gouvernement entre 2004 et 2011, membre du PSOE, de respecter ce qui serait décidé par la Generalitat, finira par échouer. Cela suite aux compressions budgétaires réalisées par le parlement espagnol, Alfonso Guerra dixit, et aux recours du Parti Populaire et de différentes communautés autonomes qui aboutirent à une sentence de 2010 du tribunal constitutionnel. Elle confirmera pour un ample secteur de la société catalane l’impossibilité de cheminer le long d’une voie fédéralisante dans le cadre du régime actuel. C’est à ce fait qu’Artur Mas, ainsi que l’élite politique qu’il représente, même au prix d’avoir perdu des appuis de secteurs significatifs de la bourgeoisie catalane, intéressé uniquement à « l’accord fiscal », répartition entre l’état central et la Catalogne, a dû s’adapter et non le contraire, comme s’efforce à le prétendre tant de critiques d’ici et de là-bas.

Les leçons de l’histoire et le défi constituant

Par conséquent, il semble qu’existe un large consensus sur le fait que c’est cette sentence de juillet 2010 marque l’ouverture d’un nouveau cycle en Catalogne.

Ainsi, s’est imposée de manière hégémonique la thèse selon laquelle la seule voie pour établir une relation d’égalité entre le demos catalan et l’espagnol passe par la reconnaissance préalable du premier comme sujet politique ainsi que par sa capacité de décider, s’il le souhaite, d’être ou non indépendant et d’élaborer sa propre Constitution.

Comme réponse à cette aspiration, nous avons vu ressusciter au sein de la direction du PSOE une proposition fédérale. Celle-ci, cependant, négligeant l’emploi de termes comme ceux de « nation » pour se référer à la Catalogne ou de « pluri nationalité », arrive non seulement tardivement, mais elle vient confirmer la critique que Miquel Caminal formulait au sujet de ce type de fédéralisme, sa « soumission au nationalisme d’état », dès lors qu’elle continue de se fonder sur la primauté d’une identité nationale sur d’autres qui existent au sein de cet état.

Face à ce type de fédéralisme, et en compagnie de Miquel Caminal, nous avons proposé, déjà dans les années 1990 au sein d’Izquierda Unida, un autre type de fédéralisme, pluri national et librement décidé entre les différents demos, également disposé à recueillir le meilleur de la tradition républicaine, municipaliste et libertaire espagnole et catalane, qui permettrait de sortir de l’actuelle impasse.

Mais cette option exigerait la reconnaissance préalable du droit à décider, y compris la séparation, soit une proposition qui rencontre encore le refus de la grande majorité du PSOE. Seule la voix de celui qui fut le candidat d’Izquierda Socialista lors des dernières primaires de ce parti, en juillet 2014, José Antonio Pérez Tapias, osa proposer cette alternative, mais sans recevoir d’appui dans ses propres rangs.

Dans le cas de la direction de Podemos, nous assistons à une évolution qui a des aspects positifs, la reconnaissance de la pluri nationalité et du droit à décider du demos catalan. Mais s’exprime aussi un appel à ce que l’exercice de ce droit, et la possibilité d’un processus constituant propre, soit subordonné et placé dans l’attente d’une victoire électorale de cette formation lors des élections générales de décembre 2015, victoire qui pourrait, selon la direction de Podemos, ouvrir un processus constituant à l’échelle de l’état.

Il semble néanmoins logique que cette promesse, même dans le cas où se vérifierait cette hypothèse, actuellement improbable, se heurte à une méfiance raisonnable dans les milieux du mouvement souverainiste et indépendantiste catalan, autant en raison des leçons apprises des trois moments historiques mentionnés que pour les ambigüités propres du discours de certains dirigeants de Podemos à ce sujet. Ces derniers s’efforcent, en outre, d’opposer la question sociale à la question nationale au lieu de chercher la meilleure articulation possible entre les deux, autant en Catalogne qu’en dehors. Malgré tout, le débat sur le programme de cette formation, ainsi que les « convergences » qui se produisent finalement, comme celles qui se forgent déjà non seulement en Catalogne, mais également en Galice, dans le Pays valencien ou dans les îles Baléares, pourrait être une bonne occasion à l’occasion des prochaines élections pour définir une position claire face à une question qui, qu’on le veuille ou non, est aussi au centre de l’agenda politique à l’échelle de l’état. Par conséquent, elle ne peut disparaître dans un projet de « changement », avec la double rupture qui en découle, avec le régime et avec l’austéritarisme.

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