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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 19:16

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Georges Clemenceau et l’interdiction des manifestations

Par Robert Bianco

Mardi 21 Juin 2016

Manuel Valls le reconnaît volontiers, son modèle politique est Georges Clemenceau. De fait, les événements actuels montrent que le premier ministre de l’état d’urgence permanent s’inspire volontiers des pratiques de celui qui se surnomma « premier flic de France » entre 1906 et 1909. Y compris lorsque celles-ci sont extrêmement violentes et antidémocratiques.

« La révolution qui vient », en ce 27 avril 1906, le titre barre la une du quotidien l'Echo de Paris, que cette perspective n’enchante guère.

Échaudées par deux mois de propagande du ministre de l'intérieur, les forces conservatrices du pays s’inquiètent du déroulement de la manifestation du premier mai 1906. L’ennemi numéro un s’appelle, déjà, la Confédération Générale du Travail (CGT), « sera-ce une journée rouge ? Les chefs de la CGT joueront-ils leur va-tout ? N’est-il pas préférable de prévenir l’émeute plutôt que d’avoir à la réprimer ? Quelle que soit l’intensité du mouvement révolutionnaire, l’ordre sera maintenu à Paris. Mais cet ordre aurait-il jamais dû être à ce point menacé ? La question, à la veille des élections, devra être posée à ceux qui, depuis dix ans, ont laissé faire, quand ils ne les ont pas encouragés, les partis révolutionnaires. On a permis à des syndicats de se constituer comme un état dans l'état et d’organiser la révolte ».

Ni cortèges, ni rassemblements, « la parole aux troupes »

Dans le même journal, l’un des bras droits du préfet de police Louis Lépine expose les « mesures de précaution et de sécurité » qui ont été prises et rappelle l’origine de la mobilisation ouvrière, la revendication d’une journée de travail de huit heures.

« Nous nous trouvons en présence d’une agitation de groupements ou de syndicats ouvriers, appuyés et encouragés par la CGT, qui ne se sont nullement organisés en vue de ce qu’ils méditent. Et que méditent-ils ? Primitivement, c’était l’obtention de la journée de huit heures par un chômage de toutes les corporations ouvrières. Depuis deux ans, une pancarte de toile, dont Louis Lépine, entre parenthèses, malgré tous ses efforts, n’a pu obtenir l’enlèvement de la façade de la Bourse du Travail où elle est exposée aux yeux de tous, annonce qu’à partir du premier mai 1906 les ouvriers ne travailleront que huit heures par jour. Louis Lépine connaît les points stratégiques de Paris qu’il faut occuper pour rendre impossible tout mouvement insurrectionnel, sur une centaine de points, d’accord avec l’autorité militaire qui va disposer, en dehors de la garnison ordinaire, de vingt mille soldats, dont cinq mille cavaliers pris dans les corps d’armée environnant Paris, nous répartirons une force de police et de sécurité de trente six mille hommes, tout compris. Vous supposez bien que si nous laissons dans la rue cinq cent manifestants déambulant au chant de l'Internationale, ce groupe sera bientôt grossi et fera la boule de neige, au point de former mille, deux mille dix mille ou cinquante mille. Ce pourrait être l’émeute et nous devrions nous résigner à faire donner l’artillerie. Nous n'en arriverons pas là. Les manifestants et les chômeurs ne circuleront, à aucun prix, en dehors du rayon que nous leur assignons ».

Le 30 avril 1906, la veille du rassemblement, le même journal annonce un durcissement des mesures de police. Il est désormais question d’interdire les manifestations et d’arrêter par avance les meneurs du mouvement, « on annonçait dans la soirée que, le matin même du premier mai 1906, des arrestations seraient opérées. Le gouvernement aurait décidé de faire appréhender plusieurs des meneurs de la CGT. Pour faire la balance, on arrêterait en même temps quelques bonapartistes et royalistes. Pour ce qui est des mesures générales qui seront prises pour maintenir l’ordre le premier mai 1906, la préfecture fait seulement savoir qu’aucun attroupement ne sera toléré et que toute manifestation bruyante sera immédiatement et vigoureusement réprimée. Une centaine de points, dans la capitale, seront occupés militairement et constamment reliés entre eux par des patrouilles ».

Dans le numéro daté du premier mai 1906, mais publié avant la manifestation, l’Echo de Paris explicite le sens de ces consignes, pour le lecteur qui n’aurait pas bien compris, « le préfet de police, qui a jusqu’ici dirigé l’organisation du service d’ordre, est décidé à ne pas laisser les manifestants se répandre dans Paris. Il a réuni hier les commissaires de police de Paris et de la banlieue et leur a ordonné de ne tolérer aujourd’hui ni cortèges, ni rassemblements sur la voie publique. Si, malgré tout, des groupes se forment, les commissaires feront les sommations, puis la parole restera aux troupes ».

« Frapper au cœur l’organisation syndicale »

Les arrestations préventives, qui touchent aussi bien des figures syndicales connues que des colleurs d’affiches antimilitaristes, s’ajoutent à d’autres mesures répressives initiées par Georges Clemenceau depuis le mois de mars 1906. Des poursuites ont notamment été menées à l’encontre de la CGT pour les propos tenus dans son journal, « la Voix du Peuple », ainsi qu’une affiche syndicale qui a déplu. Le journal « l’Ouvrier Syndiqué » du 15 mars 1906, publié dans les Bouches-du-Rhône, dénonce des lois scélérates, « les dirigeants rêvent de répression et de régime despotique. Mais, ne nous y trompons pas, le motif invoqué cache des raisons plus profondes. Ce que visent les dirigeants, c’est frapper au cœur l’organisation syndicale, dont ils redoutent la puissance grandissante et l’action revendicatrice, ce qu’ils veulent, c’est persécuter les militants syndicalistes, espérant ainsi enrayer le mouvement du premier mai 1906 en faveur de la journée de huit heures. Ces manœuvres scélérates n’aboutiront pas. L’organisation syndicale et confédérale a des racines profondes et vivaces. Travailleurs, le Comité Confédéral National (CCN), dans sa réunion du Vendredi 23 Février 1906, a décidé d’en appeler à l’opinion publique contre l’arbitraire républicain qui s’appesantit sur les militants des organisations syndicales ».

Quelques heures avant la manifestation, le secrétaire général de la CGT, Victor Griffuelhes, et son trésorier, Albert Lévy, sont arrêtés à leur tour par la police. Ils sont inculpés de « complicité de provocation aux crimes de pillage, de meurtre et d’incendie ». Victor Griffuelhes est présenté à un juge qui lui explique plus précisément le crime dont il est accusé, la collusion avec de dangereux anarchistes. Il en fait part à ses camarades sur un billet qui parvient à quitter les cellules de la Conciergerie et qui est publié dans l’Humanité du premier mai 1906, « j’aurais participé à une propagande anarchiste avec Bressolles, agent du comité de Beauregard. Je serais, paraît-il, en rapport avec ce personnage, dont j’entends parler pour la première fois. Et c’est cela, le complot ? Pas fort, Georges Clemenceau, cela manque d’esprit. Poignée de mains ».

Dans la foulée, un journaliste, dans l’Echo de Paris du premier mai 1906, interroge les membres du CCN sur ces événements, tous sont d’avis que c’est là une manœuvre policière.

« Quel effet les arrestations auront-elles sur les manifestations du premier mai 1906 », demandons-nous à un membre influent du CCN.

« Aucun, si ce n’est d’exciter davantage les ouvriers, déjà exaspérés par les perquisitions et par les mesures prises pour les empêcher de manifester », répond-il.

« Alors, vous croyez à des incidents graves », lui demandons-nous.

« Pas tout de suite, tout dépendra d’ailleurs de l’attitude de la police et des troupes. Le CCN va se réunir ce soir, d’urgence, pour examiner la situation. Mais, quoi qu’il arrive, il faut bien que l’on sache que si même nous étions tous arrêtés en masse, cela n’entraverait pas le mouvement, au contraire », répond-il.

« Les preuves », s’insurge le journal l’Humanité du premier mai 1906, « l’arrestation du secrétaire général de la CGT a jeté la stupeur dans le monde ouvrier. Fassent les événements qu’elle ne soit pas le prélude de provocations pires, de mesures plus insanes et que le gouvernement s’arrête dans la voie sans issue où il nous paraît s’être étourdiment engagé ».

Le 2 mai 1906, l’Humanité fait évidemment sa une sur un récit de la journée de fête des travailleurs, sous le titre « la police maîtresse de Paris ». Le premier mai 1906, dès 12 heures, alors qu’aucun incident n’a eu lieu, la police décide néanmoins de mener des arrestations « pour sauver les apparences », elle qui avait annoncé un déferlement de violence aveugle, « quelle n’est point notre surprise d’apprendre qu’à 12 heures, il y a déjà plus de cent cinquante arrestations. Cette anomalie s’explique en partie par ce fait que les mouchards qui pullulaient aux alentours de la Bourse du Travail se sont divertis à signaler parmi les passants les bonnes têtes que l’ont peut coffrer sans risques. Les arrestations étaient un véritable jeu. Et ceux qui avaient l’audace de rouspéter étaient menés rudement dans le poste de la caserne de la rue du Château d’Eau et passés à tabac avant d’être, après un bref interrogatoire, mis dehors ou jetés dans les paniers à salade. Il était nécessaire aussi de prouver aux gogos de Paris que Georges Clemenceau et son collègue de la guerre avaient eu raison de bonder la ville de troupes. C’est pourquoi, à diverses reprises, nous avons vu un bataillon du dix neuvième régiment d’infanterie et un autre du deuxième régiment s’en aller vers des émeutiers imaginaires ».

Le premier mai 1906, dans l’après-midi, les charges se font plus insistantes, « c’est miracle que ces actes d’inutile et sauvage brutalité, ajoutés à bien d’autres, n’aient pas surexcité la foule et déterminé des bagarres ». Ainsi, « les charges ont continué jusqu’à 19 heures 30 faubourg du Temple, rue de la Fontaine-au-Roi, rue de la Folie-Méricourt et quai Valmy. La foule des manifestants se reformait bientôt après. À plusieurs reprises, les sommations ont été faites, la troupe s’élançait alors et chargeait à l’arme blanche ». La police fait huit cent soixante arrestations. Il n’y a pas de mort parmi les manifestants, mais un très grand nombre de blessés, bien plus que les soixante annoncés par la police.

Par la suite, le pouvoir ne craindra plus de faire des morts dans le mouvement social. En juillet 1907, deux manifestants sont tués à Raon-l’Etape. En juin 1908, à Vigneux, les gendarmes ouvrent le feu sur des grévistes réunis dans leur permanence, en tuant deux et en blessant une dizaine. Le 30 juillet 1908, à Villeneuve-Saint-Georges, les dragons attaquent quatre cent manifestants, en tuent quatre et en blessent presque une centaine. Dans la foulée, Georges Clemenceau fait arrêter tout l’état-major de la CGT, dont à nouveau Victor Griffuelhes, au motif qu’ils seraient les « responsables moraux » des violences.

C’est cet homme qui fait tirer sur les manifestants dont Manuel Valls a un portrait dans son bureau.

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