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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 20:06

https://www.mediapart.fr/journal/france/230616/paris-la-manifestation-est-cadenassee-par-la-police?onglet=full

http://tendanceclaire.org/breve.php?id=19418

A Paris, la manifestation est cadenassée par la police

Par Dan Israel, Rachida el Azzouzi, Christophe Gueugneau et Karl Laske

Entre vingt mille et soixante mille personnes ont manifesté Jeudi 23 Juin 2016 à Paris contre la loi sur le travail et pour la défense du droit de manifester, après la semaine de cafouillage gouvernemental qui a failli aboutir à une interdiction. L'impressionnant dispositif de sécurité déployé, avec notamment des fouilles sévères à tous les accès, a abouti à une manifestation morne et sans vie.

Ce n’est pas un mais deux barrages qu’il fallait passer, Jeudi 23 Juin 2016, pour parvenir place de la Bastille et espérer pouvoir manifester. Vers 13 heures, une heure avant le départ officiel du cortège, du côté de la rue du Faubourg Saint-Antoine, une file de véhicules de police est déjà garée le long du trottoir sur plus de cinq cent mètres. Un premier barrage filtrant se tient au niveau de la station de métro Ledru-Rollin. Les sacs sont systématiquement fouillés, les casques, lunettes et masques chirurgicaux, pour éviter de respirer les gaz lacrymogènes, sont interdits.

Ailleurs dans Paris, en arrivant par un autre côté, deux journalistes, Alexis Kraland et Gaspard Glanz, sont eux tout bonnement arrêtés, sur le motif d’attroupement en vue de commettre un délit. Ils ne sortiront que vers 17 heures, après avoir passé plus de quatre heures au commissariat de l’Evangile, dans le dix huitième arrondissement, en compagnie d’une cinquantaine d’autres personnes arrêtées préventivement.

Un cycliste tente de vainement d’expliquer à un fonctionnaire d'une Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) qu’il habite vingt mètres après le barrage et qu’il veut juste rentrer chez lui. Le ton monte. Le cycliste est obligé de renoncer. Une jeune fille avec des béquilles se voit refouler. Un membre des streets medics, ces manifestants qui viennent aux défilés avec une trousse de premier secours, est obligé de faire demi-tour, son masque en papier chirurgical est interdit.

« C'est comme en boîte de nuit, contrôle au faciès et à la tenue. Mais j’ai mis des baskets aujourd’hui. Allez vous me laisser passer ». Un couple d’étudiants charrie gentiment un policier qui leur demande d’ouvrir leurs sacs à dos. « On se croirait sous une dictature », lance un vieux routard de la Confédération Générale du Travail (CGT), beaucoup moins souriant avec les forces de l’ordre.

Derrière ce premier rideau policier, d’autres CRS font le pied de grue, certains avec des fusils. Un second barrage se trouve cent mètres plus loin, nouvelles fouilles. Des grilles portées par des camions sont installées sur toutes les grosses avenues. Des cars de CRS et de gendarmes sont parqués tout le long des rues. Les voies les plus larges sont barrées de rubans bicolores, le passage étant réduit à un ou deux mètres de large, devant lequel sont postés gendarmes ou policiers, qui fouillent systématiquement tous les sacs.

A un autre accès, des journalistes photographes sont obligés de longuement se justifier pour pouvoir garder leur matériel. Un policier prend la carte professionnelle de l’un et veut la photographier. Il renonce devant les protestations mais note le nom du journaliste et il part la comparer avec une liste. Laquelle, on ne saura pas. Cent personnes avaient été interdites de manifestation à Paris, contre cent trente sur tout le territoire pour celle du Mardi 14 Juin 2016. La plupart parce qu’elles avaient été interpellées lors de précédents défilés. Interpellées, mais pas forcément condamnées.

Etrange ambiance à ce début de manifestation, dans la matinée, un journaliste de Mediapart, qui avait passé plusieurs années là-bas, expliquait que le dispositif ressemblait à ce qui se fait en Russie, où les manifestations doivent être déclarées à l’avance avec le nombre de manifestants prévus, ceux-ci sont fouillés à l’arrivée, voire doivent passer sous des portiques détecteurs de métaux, et sont strictement encadrés par la police.

Il manquait les portiques Jeudi 23 Juin 2016 à Paris. Mais pour le reste, il y a bien un ou deux membres des forces de l’ordre qui tentent de prendre leur mission à la rigolade. « Les bébés sont interdits, madame, c’est le ministère de l’intérieur qui l’a dit », lâche un CRS à une femme avec sa poussette. « Un conseil, les lunettes de soleil, cela passe et, avec du chatterton pour bien les coller sur le visage, cela marche contre les gaz lacrymogènes », sourit-il encore face à des jeunes qui voulaient passer avec un foulard pour se protéger au besoin. Mais souvent, l’ambiance est tendue. A l’angle de la place et du boulevard Richard-Lenoir, les esprits s’échauffent facilement. Cécile Duflot et Esther Benbassa, députées et sénatrices écologistes, passent sans encombre, avec le sourire, tout comme Marie-George Buffet, députée et ancienne dirigeante du Parti Communiste Français (PCF). Mais qu’un manifestant se fasse embarquer son drapeau et les autres qui patientent crient immédiatement au « fascisme ». Qu’un autre se fasse embarquer sans ménagement, « parce qu’il est fiché depuis une autre manifestation et qu’ils ne le laissent plus passer », expliquent ses camarades et plusieurs groupes entonnent un chant contre « l'état policier » et l’état d’urgence.

« Blouson confisqué car de couleur noire »

Un jeune, énervé, entame une grande discussion avec un couple de sexagénaires qui revendiquent avoir fait mai 1968. Il leur explique pourquoi il ne condamne pas les casseurs. La dame est ravie, « voilà, dites bien cela à mon mari. Je ne comprends pas, lui il se laisse influencer par les médias, il a peur des casseurs. Il est intelligent, pourtant ». Les journalistes sont tolérés, pas toujours, dans la zone de contrôle et les autres sont invités fermement à déguerpir. Quelques mètres plus loin deux gendarmes gradés s’emportent contre un couple de hipsters qui vient de les prendre en photo avec un téléphone, « nous sommes visés, monsieur. Si vous mettez notre visage sur les réseaux sociaux, nous sommes en danger ».

Les drapeaux ne passent pas toujours, même lorsque leurs hampes sont en plastique, démontées et rangées dans les sacs. « N’oubliez pas de raconter cela, c’est totalement indigne », s’agace un manifestant qui s’extirpe difficilement des contrôles avec un groupe de collègues.

C’est Hervé Quillet, le secrétaire générale de la fédération de la chimie de la CGT Force Ouvrière. « Il y a moins de monde que celle du Mardi 14 Juin 2016, c’est normal, ce n’est qu’une manifestation régionale et non nationale », dit-il. « Mais nous ne lâcherons pas avant le retrait total de la loi travail. Nous remettrons le couvert la semaine prochaine, Mardi 28 Juin 2016. Et s’il le faut, nous recommencerons à la rentrée, même si la loi a été votée entre temps à l’assemblée nationale. Nous ne lâcherons pas ».

Place de la Bastille, au rassemblement des streets medics, l’un d’eux a pu faire passer un casque. Il le sort le temps d’arranger ses affaires, mal lui en a pris, trois CRS arrivent et l’entraînent du côté de la rue de la Roquette, contrôle d’identité et fouille en règle. Un de ses camarades, qui l’avait suivi, filme la scène. Pas de chance, un CRS ne prend pas bien le geste.

Le second est à son tour soumis à une fouille. Il ressort quelques minutes plus tard sans son blouson, confisqué car de couleur noire.

Depuis quatre mois de mobilisation contre la réforme du code du travail, jamais une manifestation n’avait été aussi étroitement encadrée et aussi courte, un kilomètre et six cent mètres, plié en quelques cinquante cinq minutes avec un final où le serpent se mord la queue, les premiers croisant les derniers place de la Bastille. Vu le dispositif et comparé aux précédents défilés, elle fut « très calme », c’est-à-dire sans débordements, ni gaz lacrymogènes, ni blessés.

« C’est la preuve que la police peut sécuriser une manifestation si elle en reçoit l’ordre », pointe un manifestant fatigué de « la casse dans les dernières manifestations qui desservait le mouvement » et content de ne pas avoir les yeux qui piquent sous les gaz lacrymogènes.

Il aimerait en revanche que les forces de l’ordre utilisent les canons à eau tant il fait chaud. C’est la blague qui a circulé dans tous les rangs. « C’est la preuve qu’on vit sous un gouvernement devenu fou », dénonce un autre manifestant qui trouve honteux que les syndicats aient accepté à l’arraché ce compromis avec le gouvernement après une cacophonie au sommet du pouvoir qui avait vu la manifestation interdite puis autorisée.

Etonnamment, cette mini manifestation autorisée sur un parcours imposé par l’état ridiculement petit, place de la Bastille et le tour du bassin de l’Arsenal, « une sacrée régression démocratique tout de même », remarque un syndicaliste, a été selon les chiffres de la préfecture de police très suivie, dix neuf mille à vingt mille manifestants à Paris, soixante mille selon la CGT Force Ouvrière, et entre soixante dix mille et deux cent mille personnes dans toute la France. C'est beaucoup. La semaine dernière, la manifestation dite nationale du Mardi 14 Juin 2016 avait été, selon la police, suivie par soixante quinze mille personnes, quand les syndicats annonçaient un million trois cent mille personnes. Mais pour les deux dernières manifestations dites régionales, il y avait moins de monde à Paris, dix huit mille à dix neuf mille le 26 mai 2016 et treize mille le 19 mai 2016. A Paris toujours, les plus gros cortèges régionaux étaient le 9 mars 2016, la première grande manifestation où la police avait compté un peu moins de trente mille, et le 31 mars 2016, entre vingt six mille et vingt huit mille personnes.

« Est-ce que si on fait dix tours, on a droit à un pompon », ironise Sabrina, hôtesse de l’air et membre de la section des personnels navigants commerciaux de la CGT Force Ouvrière. Venue avec deux collègues, elle assure qu’elle continuera à manifester « tant que la loi ne sera pas abrogée ». Véronique, militante à la Confédération Française et Démocratique du Travail (CFDT), oui, la CFDT, aussi, promet de revenir aussi manifester.

Elle est fonctionnaire dans un ministre régalien mais elle a revêtu le gilet orange de la CFDT métallurgie, une fédération vent debout contre la loi travail et la position de son secrétaire national Laurent Berger. Elle raconte les unions locales vandalisées comme celle de Limoges, comme si c’était des annexes du Parti Socialiste, que le quotidien des militants de la CFDT est devenu difficile depuis quatre mois dans les entreprises et qu’ils essuient des insultes, même dans les manifestations pour la minorité qui défile. « J’ai vu des gens brûler des drapeaux de la CFDT. Moi, en près de quarante ans de syndicalisme à la CFDT, je n’ai jamais brûlé un seul drapeau d’un syndicat concurrent ».

« Ils nous ont tout fait »

Sur les marches de l’Opéra, des manifestants qui ont terminé leur « petite ronde », ont hissé une gigantesque banderole sans équivoque, « qu’elle soit nationaliste, républicaine ou socialiste, virons la droite ». « Il faut se rendre à l’évidence. L’ennemi de François Hollande n’était pas la finance mais le code du travail. Il faut n’avoir jamais travaillé même si on est de gauche et un peu libéral pour oser une telle loi », lance Denise, une retraitée de l’enseignement qui a toujours voté socialiste sauf en 2002 la droite pour faire barrage au Front National.

Elle dit qu’elle ne votera plus jamais socialiste, même pas pour contrer l’extrême-droite qu’elle sent monter autour d’elle dans les conversations, « Ils nous ont tout fait ». En 2017, elle pense voter blanc, « on prend les mêmes qu’en 2012 et on recommence. C’est terrifiant ». Jacques, son mari, penche pour Jean-Luc Mélenchon même si « le personnage l’agace, « ce sera le moins pire, le moins soumis ». Le 6 mai 2012, le couple avait passé la soirée place de la Bastille pour fêter la victoire de François Hollande, le retour de la gauche. Sans imaginer que quatre ans plus tard, ils reviendraient avec une banderole, « Hollande, dehors ».

Adrien, Paul-Antoine, Coralie et Corentin ont la vingtaine, sont en fin d’étude, à la recherche d’un emploi ou professeur. Leurs motivations pour venir manifester tous ensemble sont diverses. « On a voulu nous interdire de manifester, c’est un bon argument pour venir », justifie Adrien, le professeur, par ailleurs plus libre de ses mouvements avec les vacances de ses élèves et ravi du beau temps. Paul-Antoine et Coralie sont quant à eux là principalement pour protester globalement contre la politique du gouvernement, et Corentin tient à manifester contre « l’utilisation abusive du quarante neuvième article ». Il tient aussi à faire passer un message, « on peut être à la fois contre la loi travail, contre les violences policières et contre celles qui visent les policiers. Défendre les travailleurs et les policiers, cela va de pair, ils sont tous pris dans un même système ».

Cédric et Guillaume, éducateurs, venus avec un ami, Hugues, intérimaire. Ils disent « se méfier des syndicats, on ne croit pas qu’ils nous représentent, même si ce qu’ils font contre la loi travail, c’est bien pour l’instant ». D’ailleurs, Guillaume faisait partie du cortège autonome le Mardi 14 Juin 2016, devant le carré officiel des syndicats. « Je suis pacifiste, je ne suis pas un casseur, mais j’y suis plus à l’aise, je ne me sens pas défendu par un syndicat ». Hugues explique qu’il survit grâce aux heures supplémentaires, payées vingt cinq pour cent de plus, et craint que ce tarif baisse jusqu’à dix pour cent, comme l’autoriserait la loi. Tous sont peu optimistes sur l’issue du combat, « à la fin, ils se coucheront ».

Même opinion pour Lisa, Anouk et Robin, étudiants parisiens qui sont loin d’avoir fait toutes les manifestations, mais tenaient à être là aujourd’hui, après la quasi-interdiction du rassemblement.

« C’est triste à dire, mais à part si quelqu’un meurt dans un cortège, le gouvernement maintiendra son texte », pronostique Anouk. Robin voit d’un assez mauvais œil le filtrage sévère à l’entrée de la place, « ils se donnent le beau rôle en offrant finalement la liberté de manifester, mais ils décident qui vient et comment on doit se comporter ». La casse sur les banques et les abribus Decaux, systématique lors des précédents défilés, ne le choquent pas franchement. « Je serai toujours plus du côté d’un manifestant, quoiqu’il fasse, que d’un policier », complète Anouk.

Peu avant 18 heures, il ne reste plus que quelques centaines de personnes, nassées autour de la colonne de juillet, au centre de la place de la Bastille, par le double voire le triple de forces de l’ordre. Quelques personnes sont arrêtées, les autres sont relâchées progressivement, par groupes de dix.

Dans les rues adjacentes, les véhicules policiers sont toujours là, avec des policiers en tenue anti émeutes qui ont l’air de prendre leur mal en patience. Alors que leur fatigue était mise en avant pour interdire la manifestation entre la place de la Bastille et la place de la Nation que demandaient les syndicats, pas sûr que ces six heures à faire le planton, harnachés pour la guerre urbaine, les aient reposés.

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