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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 15:26

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/18/franco-un-avant-coup-de-guerre-civile_1473254

Un avant coup de guerre civile

Par Laurent Joffrin

Jeudi 18 Août 2016

Francisco Franco a bien failli ne pas être Francisco Franco. Le 17 juillet 1936, dans sa caserne de Tenerife engluée par la chaleur moite des Canaries, il hésite encore. C’est un homme court et replet au profil aquilin, aux joues pleines et au regard triste, volubile, bon soldat et officier, nanti de solides convictions réactionnaires mais aussi d’un réalisme qui fait de lui un militaire très politique. Il lit et relit le télégramme envoyé par le commandant de la place de Melilla au Maroc, « l'armée levée en armes contre le gouvernement s’est emparée de tous les postes de commande ». Bien sûr, quelques jours plus tôt, il a donné son accord aux conjurés par trois lettres chiffrées.

Bien sûr, il a accepté que le directeur du journal ABC loue pour lui un avion anglais, le Dragon Rapide, qui le transportera des Canaries jusqu’au Maroc le jour dit. Mais le coup d'état est-il sérieux et bien organisé ? Qui sont ses leaders réels ? José Sanjurjo, auteur d’un coup d'état raté en 1932 et exilé au Portugal ? Jose Maria Gil Roblès, le leader de la droite conservatrice, battu aux élections par le Frente Popular ? Un autre général parmi ceux qui complotent depuis des mois contre la république, Emilio Mola, Manuel Goded ou bien Gonzalo Queipo de Llano ?

Francisco Franco est d’accord avec eux. Lui aussi a été révolté par l’assassinat de José Calvo Sotelo, leader monarchiste et opposant charismatique au gouvernement de Frente Popular, par des militants de la gauche républicaine, en représailles du meurtre de José Castillo, membre du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), par un groupe de phalangistes. Lui aussi veut se débarrasser de la gauche, révolutionnaire ou républicaine. A ses yeux, elle foule aux pieds la grande Espagne, persécute l'église et se prépare à accepter le démembrement du pays, avec une Catalogne et un Pays Basque indépendant. Mais il ne veut pas d’une aventure mal conduite qui ne servira qu’à conforter le régime et envoyer ses auteurs devant un peloton d’exécution. Il hésite. Puis il voit les noms des principaux commandants qui se sont rebellés, un peu partout en Espagne, des hommes qu’il connaît et qu’il a commandés. Et il se décide. Il confie sa femme et sa fille à ses proches puis il monte dans le remorqueur qui va le transporter jusqu’à la grande île où se trouve l’aéroport.

Dans le Dragon Rapide, il quitte son uniforme et rase sa moustache pour tromper les autorités françaises. A l’escale, il passe une nuit dans un petit hôtel de Casablanca avec son ami Luis Bolin à agiter des projets pour l’Espagne. Le lendemain, après avoir abusé les agents qui contrôlent les passeports, il atterrit à Tétouan, au Maroc espagnol.

Un homme d’ordre et de réaction

Dans l’enclave coloniale, il y a les meilleures troupes d’Espagne, aguerries par la guerre du Rif, les regulares, ces volontaires marocains en turban, et le Tercio, le corps d’élite de la Légion Etrangère. Francisco Franco est populaire dans l’armée, il a mené la guerre au Maroc et il a été chef d’état-major avant d’être éloigné aux Canaries. Il a gagné sa réputation d’homme d’ordre et de réaction en réprimant férocement le soulèvement ouvrier des Asturies en 1934. Les officiers l’attendent à l’aéroport. A peine a-t-il posé le pied sur le tarmac qu’ils le saluent comme un seul homme en claquant des talons. L’armée coloniale a trouvé son chef.

A Barcelone, capitale de la Catalogne et de l’anarchie, un homme n’hésite pas. Il s’appelle Buenaventura Durruti. C’est un ancien ouvrier mécanicien qui a déserté pendant la guerre pour rejoindre la Confédération Nationale du Travail (CNT), le syndicat lié à la fédération anarchiste d’Espagne.

Décidé, activiste, bon orateur, Buenaventura Durruti est doté d’un physique de matador, élancé, élégant, le regard noir et les traits coupants. Avec Francisco Ascaso, Juan García Oliver et Ricardo Sanz, il a créé les groupes d’action directe, los Solidarios, qui viennent de changer de nom et s’appellent désormais Nosotros. On les baptise les trois mousquetaires, qui, eux aussi, étaient quatre, de l’anarchie. Dès l’annonce de la rébellion militaire, Buenaventura Durruti a réuni ses camarades, formé ses groupes de combat et exigé des armes auprès des autorités républicaines. Alliés au PSOE et au Parti Ouvrier d'Unification Marxiste (POUM), les militants anarchistes étouffent dans l’œuf la révolte de la garnison. A Barcelone, la république a trouvé ses défenseurs. Mais ils ont en tête bien autre chose que la défense de la légalité madrilène, une contre-insurrection qui va transférer le pouvoir du gouvernement vers les conseils populaires, une lutte militaire et sociale à la fois qui va enclencher la révolution ouvrière dont rêvent ces militants libertaires.

A Tétouan, le même jour, Francisco Franco commence à organiser son armée pour franchir le détroit et voler au secours des casernes en rébellion.

Mais il n’est pas encore Francisco Franco. Le leader naturel du soulèvement, c’est José Sanjurjo, une ganache au menton carré et aux yeux globuleux, auteur du putsch raté de 1932 qui s’est enfui au Portugal. A la nouvelle de l’insurrection militaire, le 20 juillet 1936, il fait ses bagages et monte dans l’avion que lui a envoyé l’un des putschistes. Dans ses valises, il a déjà rangé les uniformes d’apparat qu’il prévoit de porter comme nouveau chef de l'état. Mais l’avion est trop chargé. Il heurte la cime des arbres et s’écrase contre un mur. Le feu qui consume l’appareil fait partir en fumée les uniformes de gala et les rêves de grandeur de José Sanjurjo, qui est tué sur le coup. Chef de la principale force militaire de la rébellion, Francisco Franco voit le pouvoir suprême monter jusqu’à lui.

Encore faut-il gagner la partie. A Madrid, le gouvernement républicain tente de réagir. Le président, Manuel Azaña, consulte, le premier ministre, Santiago Casares Quiroga, d’un optimisme aveugle, déclare que le gouvernement contrôle la situation. Il cherche en coulisse des solutions de compromis avec les généraux putschistes, qui tiennent déjà plusieurs villes dont les garnisons sont tombées du côté des rebelles. Devant cette inaction, les organisations de gauche se mobilisent. Dès le 18 juillet 1936, les journaux socialistes de Madrid demandent des armes pour le peuple.

Francisco Largo Caballero, l’un des chefs du PSOE, relaye l’appel de l’Union Générale des Travailleurs (UGT), principal syndicat ouvrier avec la CNT, anarchiste, pour exiger l’armement des milices ouvrières qui commencent à se constituer. Le gouvernement décline l’offre de la gauche et s’en remet à l’armée régulière pour rétablir l’ordre. A Barcelone, on se passe de son autorisation. Un comité révolutionnaire se met en place en Catalogne, qui dépouille le gouvernement légal de ses pouvoirs et se lancera bientôt dans une politique radicale de contrôle ouvrier et de collectivisation des terres.

Révolution ou guerre civile ?

Depuis plusieurs décennies, l’Espagne se déchire. Les régimes se sont succédé, monarchie autoritaire puis constitutionnelle, dictature fascisante de Miguel Primo de Rivera, république centriste puis, avec la défaite de José María Gil-Roblès, gouvernement du Frente Popular qui a le soutien des libéraux, du PSOE et du Parti Communiste Espagnol (PCE). Au sein de la coalition, les forces modérées veulent une large union organisée par l'état républicain, dans le respect des institutions. Les révolutionnaires, socialistes, communistes dissidents et anarchistes prônent la formation de milices ouvrières et une répression brutale de la bourgeoisie et de l'église, avec une politique de collectivisation de l’économie et de la société. Les uns veulent gagner la guerre civile avant de songer à la révolution, les autres estiment que la révolution est le meilleur moyen de gagner. Minoritaire, le PCE, fort du soutien de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), seule puissance à aider les républicains, imposera par la force la première option, faisant valoir qu’il s’agit de vaincre le fascisme et qu’il faut l’appui de toutes les couches sociales. Mais cette division va affaiblir dangereusement la république espagnole.

Dans le camp d’en face, malgré les divisions entre monarchistes et républicains, conservateurs et phalangistes, l’union se fait autour des militaires.

L'église, la classe dirigeante, la droite parlementaire, une bonne partie de la paysannerie et le corps des officiers se prononcent massivement pour les rebelles. La guerre d’Espagne est aussi une guerre de classe. La peur des rouges et les attaques contre l'église ont diffusé la panique dans la classe dirigeante et parmi le personnel politique conservateur, qui impose l’union sacrée des droites contre la république.

Tandis que les républicains se divisent entre légalistes et révolutionnaires, les militaires remportent leurs premiers succès. Au nord, les troupes insurgées commandées par le général Emilio Mola ont pris le contrôle de l’Aragón, de Pampelune, de Burgos et de Valladolid au Pays Basque, de la Navarre et de la Galice. Au sud, grâce au bluff du général Gonzalo Queipo de Llano, qui a fait croire que les quatre officiers qui exigeaient la reddition des autorités étaient suivis par une troupe nombreuse, les militaires s’emparent de Séville et d’une partie du littoral andalou. Francisco Franco est encore au Maroc avec les meilleures troupes. Il doit passer le détroit de Gibraltar pour lancer son offensive. Le 22 juillet 1936, le capitaine Arranz Monasterio, mandaté par Francisco Franco, s’envole pour Berlin. Adolf Hitler est à Bayreuth pour le festival de Richard Wagner. Le 26 juillet 1936 au soir, sortant de la Walkyrie, il reçoit les envoyés de Francisco Franco, réservé, méfiant et ignorant si celui-là a bien le soutien de toute l’armée.

Hermann Göring, tout heureux de montrer les qualités de la Luftwaffe, et Wilhelm Canaris, le chef des services secrets, plaident pour l’aide immédiate. Une lettre indiquant que Francisco Franco dirige désormais une junte de trois généraux balaie les hésitations d'Adolf Hitler.

L’Allemagne et l’Italie s’engagent sans réserves aux côtés de Francisco Franco, pendant que les démocraties attachées à la paix choisissent la non-intervention.

Dès les premiers jours, le rapport de forces bascule à l’avantage des fascistes. Une escadrille de Junker et de Heinkel part pour le Maroc espagnol.

Les troupes de Francisco Franco passent sans encombre le détroit. Arrivée à Algésiras, une petite armée de trois mille soldats d’élite est dirigée sur Séville et jetée dans la bataille. Le général Emilio Mola veut prendre aussitôt Madrid. Il forme quatre colonnes de soldats pour prendre la capitale en étau et compte pour l’emporter sur une cinquième colonne, ses partisans au sein de la ville. L’expression sera maintes fois reprise dans les années qui suivront. S’il prend Madrid, le coup d'état sera bouclé en quelques jours. Mais les républicains se sont ressaisis.

Dès le 18 juillet 1936, Dolorès Ibarruri, porte-parole du PCE, a lancé le premier de ses appels à la radio, « travailleurs, antifascistes et peuple laborieux, debout ».

La main crispée sur le micro, la voix rauque et la chevelure noire parsemée de fils blancs, elle galvanise le peuple républicain et conclut sur ces deux mots restés célèbres, « no pasarán ». On l’appellera bientôt la Pasionaria.

Les milices ouvrières se sont organisées et les armes ont enfin été distribuées. L’assaut des putschistes est repoussé et Madrid reste aux mains du gouvernement. Une semaine plus tard, l’Espagne est coupée en deux, le nord et le sud dominés par les fascistes et le centre et l’est par les républicains. Le putsch a échoué. La guerre civile commence.

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