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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 17:14

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/04/21/l-insaisissable-frederic-lordon-maitre-a-penser-de-la-nuit-debout_4906449_3232.html

L’insaisissable Frédéric Lordon, maître à penser du mouvement des Nuits Debout

Par Violaine Morin

Mardi 26 Avril 2016

« A demain dans la rue et à la Nuit Debout ». Mercredi 30 Mars 2016, veille du premier rassemblement sur la place de la ­République, à Paris, l’appel de Frédéric Lordon est accueilli par un tonnerre d’applaudissements dans un amphithéâtre de l’université de Tolbiac à Paris.

L’universitaire a fait, depuis, de rares apparitions sur la place, toujours très applaudies. ­Notes griffonnées entre les mains, il se montre peu mais parle haut et enchaîne les répliques cinglantes.

Mercredi 20 Avril 2016, à la bourse du travail de Paris, il encourage les activistes du mouvement des Nuits Debout à « faire dérailler le cours normal des choses » et prévient les médias choqués par l’altercation avec Alain Finkielkraut, « nous n’apportons pas la paix ». Chercheur en philosophie au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et économiste de formation, Frédéric ­Lordon est devenu l’une des figures intellectuelles de ce mouvement, après en avoir été l’un des initiateurs. Car c’est lui, avec François Ruffin, le réalisateur du film Merci Patron, qui a lancé l’idée de transformer le mouvement social contre la loi travail en occupation. Déjà connu pour sa critique de l’économie néolibérale, notamment via le Monde Diplomatique où il tient un blog, le chercheur refuse pourtant d’être considéré comme un leader. Il n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde.

Le parcours de Frédéric Lordon, cinquante quatre ans, est fait de constants va-et-vient entre la recherche universitaire et le grand public, entre l’étude et l’engagement. Diplômé des Ponts et Chaussées et de l’Institut Supérieur des Affaires, devenu MBA HEC, il est cosignataire du manifeste des économistes atterrés, texte contre les fausses évidences de la pensée économique orthodoxe après la crise des subprimes.

Celui qui a dénoncé les vices de la finance dérégulée et mondialisée dans « jusqu’à quand, pour en finir avec les crises financières » est rangé parmi les hétérodoxes en raison de ses mises en cause des principes fondamentaux du néo libéralisme. Ses premiers ouvrages sont souvent des petits manuels critiques et faciles d’accès pour les non-initiés, publiés chez « Raison d’Agir », un éditeur militant dont Pierre Bourdieu fut l’un des créateurs.

Pour un souverainisme de gauche

Les pensées politique et économique de ­Frédéric Lordon se rejoignent dans « la malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique ».

L’économiste y affirme que les traités européens ont ôté aux états de la zone euro toute souveraineté économique en les privant de la maîtrise de la politique monétaire et en plaçant leurs politiques budgétaires sous la surveillance des institutions européennes et des marchés financiers.

Parce qu’elle met en concurrence les économies nationales, « l’Europe de la paix est en fait une machine de destruction sociale qui engendre de la guerre ». Cette Europe de la concurrence libre est donc constitutionnellement de droite. C’est là le point de rupture fondamental avec le Parti Socialiste qui, selon le chercheur, a trahi les idéaux de la gauche en y substituant, à partir des années 1980, la construction de l’Europe libérale.

Pour Frédéric Lordon, l’Union Européenne ne peut être transformée en profondeur car la souveraineté populaire ne peut s’y exercer. Il n’existe pas, en effet, de peuple européen, constitué par un affect commun, capable d’une volonté commune et d’une solidarité dépassant les frontières nationales.

Pour retrouver la souveraineté populaire, il faut donc revenir aux états, « le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie », écrit-il. Sur le papier, le changement d’époque qu’il appelle de ses vœux est simple et radical, c’est le défaut de l’état sur sa dette, la sortie de la monnaie unique, la prise de contrôle des banques en faillite par la puissance publique et la régulation des échanges avec l’étranger.

Ce souverainisme n’est pas partagé par tous à la gauche du Parti Socialiste, certains courants demeurant attachés à l’idéal européen et à l’internationalisme. « Il y a un débat sur le point stratégique de la sortie de l’euro sur lequel nous ne sommes pas d’accord », commente ainsi Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble. Frédéric Lordon a, sur cette question, durci sa position. Dans « jusqu’à quand », il envisageait encore la réforme de l’Europe, qui lui semblait pouvoir « parfaitement adopter unilatéralement un degré supérieur de réglementation financière sans risquer la désertion des capitaux ».

Mais le souverainisme de gauche désormais prôné par Frédéric Lordon est bien de gauche.

Pour les sans-papiers, armée de réserve du patronat, il propose une régularisation générale.

Mais « le sang bleu évadé fiscal, dehors ».

Déterminisme des passions

Hétérodoxe, Frédéric Lordon l’est aussi par l’introduction de la philosophie dans ses travaux. Au tournant des années 2010, il change d’identité administrative au CNRS et il passe de l’économie à la philosophie. Son ambition évolue de la critique de la marche du monde à l’élaboration d’un système de pensée qui embrasse la totalité du réel.

Aujourd’hui, il définit son travail comme une espèce d’hybridation entre philosophie et sciences sociales . Dans « capitalisme, désir et servitude », aux éditions de la Fabrique, en 2010, puis dans « la société des affects, pour un structuralisme des passions », aux éditions du Seuil, en 2013, il creuse l’idée spinoziste selon laquelle les affects individuels et collectifs structurent les rapports sociaux. « Frédéric Lordon emprunte à Baruch Spinoza l’idée que le conflit des affects est difficile à dépasser », explique Pascal Sévérac, maître de conférences en philosophie à l’université de Paris-Est-Créteil. « Mais chez Baruch Spinoza, c’est un horizon possible avec le développement d’une éthique, alors que, pour Frédéric Lordon, on peut améliorer la situation, mais la rationalité politique est quasiment inatteignable ».

Ce déterminisme des passions appliqué aux sciences sociales ne fait pas l’unanimité à l’université. Philippe Corcuff, sociologue au CNRS, militant et figure de la gauche critique, estime que la lecture de Baruch Spinoza par Frédéric Lordon constitue une régression, « c’est une philosophie qui vit dans l’illusion que, parce qu’on a posé des concepts, on maîtrise l’ensemble. Or, dans la culture contemporaine des sciences sociales, on travaille avec des exemples ancrés dans le réel et non des axiomes ».

Dans « imperium », aux éditions de la Fabrique, en 2015, il affirme que toute multitude qui forme un corps cohérent tend à exprimer sa puissance, son imperium, créant ainsi un ordre que ses membres respectent dans un état de servitude passionnelle. Cet ouvrage, qui fixe la théorie politique du philosophe-économiste, a été rédigé avec en filigrane l’idée de sortir du débat hystérisé sur l’Europe, pour « penser la formation des nations sans tomber dans le substantialisme identitaire », déclare l’auteur lors d’une présentation en librairie au mois de septembre 2015.

L’idéal sans illusions

Mais aujourd’hui, les réflexions de philosophie politique de Frédéric Lordon peuvent aussi éclairer certains aspects du mouvement des Nuits Debout.

Pour lui, l’horizontalité démocratique totale et durable est une illusion, car les corps sociaux tendent inexorablement à reconstituer des structures verticales. Mais la poursuite de l’idéal d’émancipation et d’horizontalité est une tension qu’il faut maintenir avec constance, notamment par des processus de délibération locale.

Cette tension est « une ligne d’asymptote dont ­Samuel Beckett nous donne la maxime ». Dans un débat organisé par l’organisation alter mondialiste ATTAC le 12 avril 2016 à la bourse du travail, à Paris, il estime que le mouvement des Nuits Debout s’illusionne sur la possibilité de rester un mouvement horizontal, « faire des assemblées générales et créer des commissions, c’est déjà reconstituer des institutions ». Frédéric Lordon ne croit pas, tout comme son maître Baruch Spinoza, qu’il existerait une force intrinsèque des idées vraies. « Nous pourrons analyser la crise financière sous toutes ses coutures, tout cela ne vaudra jamais une image bien choisie qui fait bouillir les sangs », écrit-il en post scriptum de sa pièce « d’un retournement l’autre », aux éditions du Seuil, en 2013, un texte en alexandrins sur la crise des subprimes.

Si ce sont les affects qui mènent le monde, il faut toucher les hommes pour les convaincre et notamment par l’art qui stimule le corps, y compris dans l’éclat de rire. Ainsi s’exprime le personnage du conseiller présidentiel , « vos actes sont parlants, surtout leur hiérarchie qui disent quel est l’ordre où les gens sont servis, d’abord les créanciers, le peuple s’il en reste, voilà en résumé la trahison funeste où vous êtes tombés, terrible forfaiture qui des marchés aura permis la dictature ».

Frédéric Lordon ne croit pas au pouvoir des idées à elles seules mais il perçoit le caractère anachronique de la posture de l’intellectuel engagé.

« L’intellectuel perché sur ses quatre palettes qui appelle à la grève générale, c’est le bouffon dans toute sa splendeur », s’amuse-t-il le 12 avril 2016 à la bourse du travail de Paris.

Le mouvement des Nuits Debout incarne-t-il cet horizon de l’émancipation utopiste mais réjouissante ?

L’homme qui déclare à l’assemblée générale du mouvement des Nuits Debout, le 9 avril 2016, que la « plaine européenne est en train de s’embraser » est plus réaliste que ce type de harangue ne le laisse penser.

Moins frappante, mais plus représentative de ce que disent ses écrits serait sans doute cette phrase, prononcée le même soir, « nous sommes en train de faire quelque chose ». De faire quoi, d’essayer, au moins. Essayer encore, rater encore, rater mieux.

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