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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 21:50

https://www.npa2009.org/idees/strategie/francois-ruffin-si-pouvait-deja-commencer-quelque-chose

Si nous pouvions déjà commencer quelque chose

Dimanche 18 Septembre 2016

Journaliste, réalisateur et tout simplement militant, François Ruffin était l’invité de la huitième université d’été du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).

Question. Cela fait dix sept ans que tu as fondé et que tu animes le journal Fakir, outre ton travail dans l’émission « là-bas si j’y suis » avec Daniel Mermet. Pourrais-tu nous dire quelques mots sur le type de journalisme que tu pratiques ?

Réponse. Je me suis mis à faire quelque chose dont je suis devenu conscient plus tard, pas seulement du journalisme engagé mais aussi du journalisme d’action. Je voyais bien que, quand on sortait un dossier et des informations dans Fakir, cela n’avait pas d’impact parce que notre poids est tout à fait limité. À la différence de quand je travaillais chez Daniel Mermet, on n’entraînait pas de réaction de média, de responsable, de syndicaliste et de politique. Je me suis donc mis à faire un service après-information. S'il y a quelque chose que je trouve pas juste, sur lequel on a écrit, il faut se retrousser les manches et voir quels sont les chemins pour résoudre le problème. C’est visible dans Merci Patron, mais cela fait des années et des années que, au niveau du journal, nous pratiquons cela. Ainsi dans l’avant-dernier numéro, cette salariée d'Onet virée de son poste en gare d’Agen, ou bien l’affaire sur laquelle je suis actuellement, Ecopla, une boîte de l’Isère qui a un projet de société coopérative de production et pour laquelle Emmanuel Macron n’a jamais répondu. Hier, nous avons donc passé notre journée à interpeller Bercy et Emmanuel Macron, nous nous sommes fixés un plan de bataille. De même pour la défense des auxiliaires de vie sociale qui, dans la Somme et ailleurs, vont perdre à peu près vingt cinq pour cent de leur salaire, cela dans une complète indifférence.

Question. Au cours des derniers mois, le film Merci patron, que tu as réalisé, et le mouvement des Nuits Debout, dont tu as fait partie des initiateurs, ont été au cœur du mouvement contre la loi travail. Quel bilan tires-tu de cette séquence ?

Réponse. Le mouvement des Nuits Debout, c’est finalement dans la même logique. Qu’est-ce que l’on peut faire au niveau de l’action ? Pour tirer un tel bilan, il faut voir d’où l’on partait. L'hiver dernier dans ma région, Marine Le Pen faisait quarante deux pour cent des voix au premier tour des élections, envisageant la prise de la région. Face à cela, il y avait une gauche de gouvernement qui ne fait rien de gauche, une gauche critique inaudible et un vrai désert de morosité. Avec toutes les réserves, nous pouvons donc dire que, à gauche, ce printemps, il s’est passé quelque chose. Cela nous a donné un peu d’oxygène, avec un mouvement qui a su trouver plusieurs formes d’expression, le collectif « nous valons mieux que cela », la pétition « loi travail, non merci », les manifestations plus traditionnelles, des blocages et le mouvement des Nuits Debout. Et ce n’est pas des nouveaux moyens contre les anciens moyens. Nous avons choisi de lancer le mouvement des Nuits Debout à Paris le soir d’une manifestation de l’intersyndicale et de s’appuyer sur celle-ci. Nous voulons être dans l’alliance entre les cadres traditionnels et les formes d’expression nouvelles. Cela dit, il y a toutes les limites rencontrées. La masse critique n’a pas été atteinte dans les manifestations, à l'exception de la manifestation nationale du Mardi 14 Juin 2016, ainsi que dans les secteurs en grève, hormis quelques points de blocages comme le Havre, avec des secteurs avancés mais trop isolés.

Question. Tu cites une phrase de Vladimir Lénine sur la nature d’une situation révolutionnaire pour insister sur la nécessité que « ceux du milieu » basculent du côté de « ceux d’en bas ». Comment vois-tu cela dans le contexte actuel ?

Réponse. Cette citation était déjà à la une de Fakir il y a à peu près deux ans. Cela part d’une sorte d’intuition d’Emmanuel Todd dans l'illusion économique. A la différence des « éduqués », les classes populaires se prennent la mondialisation droit dans la gueule. Si tu regardes les statistiques, depuis les années 1980, les professions intermédiaires ont en gros un taux de chômage de cinq pour cent, alors que les ouvriers non qualifiés ont un chômage au-dessus de vingt pour cent. Cela se voit aussi évidemment au niveau des revenus. C’est un divorce économique qui produit aussi un divorce politique. Des ouvriers qui ont voté pour François Mitterrand en 1981 peuvent voter aujourd’hui pour le Front National. En 2005, quatre vingt pour cent des ouvriers ont voté non au traité constitutionnel européen alors que cinquante six pour cent des cadres et cinquante quatre pour cent des enseignants ont voté pour le oui. L’une de mes réponses est que, quand on interroge les classes populaires, pour eux le protectionnisme est une évidence. Il faut recourir à des outils de régulation pour ne pas être en concurrence avec le salarié roumain ou chinois. C’est à mon avis l’un des points de blocage dans la gauche critique. Il faut intégrer cette préoccupation et en faire quelque chose de positif, ne pas laisser cette arme aux mains du Front National.

Question. Justement cette gauche critique, la gauche de gauche, la gauche radicale, peine à se faire véritablement entendre alors que les idées antilibérales, voire anticapitalistes, peuvent avoir une audience large dans la société française. À quoi est-ce que cela tient ?

Réponse. Dans la société, il y a un potentiel. Nos idées ont des racines. Cela dit, moi j’appartiens à cette gauche critique, mais j’en ai honte. C’est de l’infantilisme, la division, les egos et les querelles. Qui peut avoir envie de cela ? À part ceux qui pensent politique toute la journée, personne ne comprend ce qui se passe à la gauche du Parti Socialiste. Tant que la masse critique n’est pas atteinte, quitte à ce qu’il y ait des divergences en son sein, nous restons invisibles. Qui fait vraiment la différence entre le NPA, Lutte Ouvrière, Ensemble et le Parti de Gauche ? Il y a là un gros souci. Pour moi, Jean Luc Mélenchon fait partie de la même famille, mais en tant qu’individu, on peut dire qu’il est « visualisé », mais son parti ne l'est pas. Et il faudrait qu’il n’y ait pas qu’un seul individu.

Question. Tu as souvent plaidé pour l’unité à la gauche du Parti Socialiste. Sur quels axes programmatiques pourrait-on converger et à quels dangers doit-on faire face ?

Réponse. Moi je suis d’abord pour mettre la charrue avant les bœufs. Je suis pour rassembler les gens avant le programme. Il faut se frotter ensemble. Dans le dernier numéro de Fakir, nous faisons un entretien avec Chantal Mouffe qui pense ce que je pense. Je crois que nous avons tous un adversaire commun, mais que le problème de cette gauche, c’est qu’elle ne se sent pas en bataille contre cet adversaire. Alors que, quand tu es dans la bataille, cela serre les rangs et tu vois ce qui nous rassemble contre cet ennemi commun. Lui, c'est le un pour cent qui, d’après Oxfam, détient plus que les quatre vingt dix neuf pour cent des richesses. Ce sont les soixante quatre familles qui, dans le monde, détiennent plus que les cinquante pour cent des plus pauvres. Ce sont les financiers qui décident tant du destin des entreprises que du destin de la planète. C’est bien la finance, cet ennemi que François Hollande pointait en 2012. Sauf que nous, nous n'avons pas lâché et nous ne lâcherons pas. Au lieu de cela, nous nous regardons le nombril et quand une organisation ou un groupe d’organisation se regardent le nombril, il trouve toujours des différences. Pourtant, nous avons un bout de chemin à faire ensemble avant de nous trouver au pouvoir. Il y a bien sûr des expériences négatives, mais si nous regardons l’histoire, quel est le truc dont nous ne pouvons pas dire « regarde comment cela s’est terminé ». Si nous pouvions déjà commencer quelque chose.

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