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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 19:01

CONTRIBUTION A L HISTOIRE DU POUM

Vous trouverez ci-dessous la première partie d’un très long message d’Edgar Morin relatif à l'histoire du Parti Ouvrier d'Unification Marxiste (POUM).

Le message est disponible en totalité si vous consultez le site internet de la revue Ballast.

Bernard Fischer

Souvenirs sur Wilebaldo Solano

Par Edgar Morin

Qui fut Wilebaldo Solano ? Un militant du POUM, que rallia George Orwell, lors de la guerre civile espagnole et dont nous nous souvenons pour son opposition au coup d'état franquiste comme au stalinisme. Exilé, arrêté sous Vichy, Wilebaldo Solano devint maquisard contre l’occupation allemande puis journaliste. Le philosophe et sociologue Edgar Morin retrace ici le parcours de ce grand méconnu qu’il côtoya, une vie histoire, une fresque du vingtième siècle insurgé.

J’ai raconté dans Autocritique comment j’avais occulté ma culture politique d’adolescence, apparemment effacée, formée entre 1936 et 1939, en me convertissant au communisme en 1942, quand la guerre devint mondiale. Conversion qui me fit faire appel à la ruse de la raison de Friedrich Hegel, à la croyance que les vices de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) stalinienne, que je connaissais tellement bien du fait justement de ma culture adolescente, étaient les produits de l’arriération tsariste et de l’encerclement capitaliste, mais que la victoire du socialisme à l’échelle mondiale ferait épanouir un socialisme de liberté et de fraternité. Le désenchantement qui suivit la victoire, la crétinisation culturelle imposée par le jdanovisme et le retour aux immondes procès de sorcières effectués dans les démocraties populaires, tout cela provoqua en moi un écœurement tel que je ne repris pas ma carte du Parti Communiste Français (PCF) en 1948 et en 1949, mais je n’osai le dire, il fallut attendre mon exclusion en 1951 pour que le divorce s’opère ouvertement.

C’est alors que me revinrent les idées de mon adolescence, mûries et complexifiées, et en même temps le remords de m’être tu alors que le PCF calomniait les trotskystes, les libertaires, Albert Camus et les surréalistes. Même au PCF, je n’avais pas cessé de rencontrer amicalement Jean-René Chauvin, admirable militant trotskiste dont je parlerai, May Picqueray, la sublime libertaire, ou Pierre Naville, méta-trotskiste. Mais, désormais, j’allais avec bonheur à la rencontre des maudits du stalinisme, les continuateurs de la gauche prolétarienne, d’avant la revue maoïste du même nom, les anciens communistes devenus anticommunistes, Manès Sperber, Pierre Lochak et François Bondy, les toujours libertaires, comme Luis Mercier-Vega, les grands, André Breton et Benjamin Péret, les nouveaux amis de Socialisme ou Barbarie, en premier lieu Claude Lefort, puis en 1956 Cornelius Castoriadis. Ainsi je me reconstruisais ma famille spirituelle brisée par la guerre, tout en y incluant fraternellement les anciens communistes détrompés, depuis ceux des années 1930 jusqu’aux plus récents des années 1940. À quoi se joignirent, à partir de 1956, mes nouveaux amis de l'octobre polonais, Leszek Kołakowski, Janek Strelecki et Roman Zimand, ceux émigrés de la révolution hongroise, en premier lieu András Bíró, et bien sûr le grand méconnu espagnol Wilebaldo Solano.

J’ai connu Wilebaldo Solano, je crois, en 1956. Dans les années fiévreuses du rapport de Nikita Khrouchtchev, de l'octobre polonais et de la révolution hongroise. Il avait alors rédigé un appel, que j’avais cosigné, à Nikita Khrouchtchev pour qu’il réhabilite Léon Trotsky ainsi que les condamnés des procès de Moscou qui, dans les années 1930, avaient été exécutés comme « traîtres » et « hitléro-trotskystes », dont les dirigeants bolcheviks, compagnons de Vladimir Lénine durant la révolution d'octobre 1917. Mais il était surtout obsédé par la nécessité de réhabiliter Andreu Nin, dirigeant du POUM, assassiné par les agents de Joseph Staline durant la guerre d’Espagne et dont la mémoire demeurait souillée par d’abjectes calomnies. Wilebaldo Solano était né en 1916. Il avait commencé des études de médecine qu’il interrompit pour se vouer à sa passion révolutionnaire. La guerre d’Espagne a débuté le 17 juillet 1936 par un putsch militaire contre la république espagnole. Wilebaldo Solano a alors vingt ans et milite à la Juventud Iberica Communista (JIC), affiliée au POUM. Le parti avait été créé en 1935 à Barcelone, à partir de la fusion entre Izquierda Communista, dirigé par Andreu Nin, et le Bloque Obrero y Campesino (BOC), dirigé par Joaquín Maurín, issus l’un et l’autre d’une rupture avec le Parti Communiste Espagnol (PCE) stalinien. Toutefois, le POUM resta indépendant de la quatrième internationale trotskyste, bien que partageant les critiques de Léon Trotsky contre le stalinisme et dénonçant les procès de Moscou. Mais il refusait de suivre l’ordre de Léon Trotsky de déserter les syndicats pour créer des soviets.

Après la mort, le 19 juillet 1936, de Germinal Vidal au début de la guerre civile, Wilebaldo Solano devint secrétaire général de la JIC et directeur de l’hebdomadaire Juventud Communista en 1936 et en 1937. Andreu Nin, secrétaire général du POUM, est ministre de la justice dans le premier gouvernement de la Généralité de Catalogne, mais perd ce poste au mois de décembre 1936. Dès le début de la guerre civile, il y a conflit entre les anarchistes et les poumistes, d’une part, et le gouvernement bourgeois et les staliniens, d’autre part. Les anarchistes catalans et aragonais, dans les campagnes, pensent que l’ère libertaire est advenue.

Andreu Nin fut écarté du gouvernement de Catalogne sur pression communiste. Le POUM avait accru ses effectifs depuis le début de la guerre civile, passant de six mille à trente mille militants, principalement en Catalogne et dans le pays valencien, mais il restait minoritaire par rapport aux communistes, dont les effectifs s’accrurent de plus en plus, et aux anarchistes. Alors que le PCE abandonnait toute perspective révolutionnaire immédiate mais noyautait les organismes de l’Espagne républicaine, le POUM, comme les anarchistes, soutenait le mouvement collectiviste spontané et promouvait l’idée de transformer la république bourgeoise en république révolutionnaire. Le POUM sera bientôt dénoncé par le PCE comme collaborateur des franquistes. Au mois de février 1937, Wilebaldo Solano participe directement à la création du Front de la Jeunesse révolutionnaire, formé à la base par les Jeunesses libertaires et celles du POUM. Le 3 mai 1937, à Barcelone, le chef de la police barcelonaise, le communiste Eusebio Rodríguez Salas, accompagné de deux cents hommes, tente de prendre de force le central téléphonique, qui est, depuis le début de la guerre, sous le contrôle de la Confédération Nationale du Travail (CNT). La CNT résiste et, craignant des attaques contre d’autres bâtiments, distribue des armes pour les défendre. Des barricades sont rapidement élevées dans toute la ville, opposant la CNT et le POUM d’un côté, la police et les staliniens de l’autre. Les dirigeants de la CNT, en particulier les ministres du gouvernement central, appellent leurs militants à déposer les armes, bientôt suivis par les dirigeants du POUM. Alors qu’ils sont militairement maîtres de la ville, les ouvriers quittent les barricades.

Le 6 mai 1937, les hostilités cessent, les barricades sont démontées, mais le PCE et, à sa suite, le gouvernement crypto-communiste de Juan Negrin qui remplaça Francisco Largo Caballero, réprimera les anarchistes et le POUM, déclaré illégal. Les staliniens, à la suite d’une grande opération de propagande menée par Otto Katz et Willi Münzenberg, qui seront plus tard assassinés par Joseph Staline, selon laquelle le POUM serait « hitléro-trotskyste » et complice des franquistes, pour qui il aurait déclenché les émeutes du mois de mai 1937 à Barcelone, exigent et obtiennent son interdiction.

J’avais 16 ans en 1937, et je m’étais éveillé à la conscience politique après la victoire du Front Populaire en France. Je lisais Essais et Combats des étudiants socialistes gauchistes et Solidarité Internationale Antifasciste (SIA), de tendance anarchiste, la Flèche « frontiste », qui prônait la lutte sur deux fronts, contre le fascisme et contre le stalinisme, et le Canard Enchaîné.

Toutes mes lectures réprouvaient le communisme stalinien, dénonçaient l’imposture des procès de Moscou, révélaient la répression que subissaient dans le camp républicain anarchistes et poumistes, et faisaient état de la disparition d'Andreu Nin. Aussi, comme si un fil invisible me liait à cette minorité réprimée et opprimée, je fis mon premier acte politique en allant au siège de la SIA, qui demandait des bénévoles pour faire des colis aux combattants anarchistes et poumistes.

Il a fallu, quatre ou cinq ans plus tard, la résistance soviétique devant Moscou et l’espérance que la victoire ferait dépasser l’âge de fer du communisme pour que s’estompe dans mon esprit ce qui était si vif à ma conscience durant mon adolescence.

Andreu Nin disparaît peu après, en sortant du siège du POUM. Les staliniens déclarent qu’il a fui chez Francisco Franco et dénoncent donc le POUM comme « hitléro-trotskyste ». Ils publient une fausse lettre d'Andreu Nin à Francisco Franco, lui indiquant les fortifications de Madrid, encore tenue par les républicains. La police républicaine, sur la base de faux documents démontrant la collusion du POUM avec l’ennemi franquiste, investit le 16 juin 1937 le siège du POUM et y arrête ses dirigeants. Des militants du POUM, dont la presse est interdite, avaient posé sur les murs de Barcelone la question « où est Andreu Nin ». La presse stalinienne répond qu'Andreu Nin a été libéré par ses « amis » de la Gestapo et se trouve « soit à Salamanque, soit à Berlin ».

Le POUM est interdit, ses unités combattantes dissoutes. Wilebaldo Solano continuera son activité en publiant clandestinement la Batalla et deviendra membre du comité exécutif clandestin du POUM à partir du mois de juillet 1937. Il est arrêté au mois d'avril 1938 et il est emprisonné à la prison Model de Barcelone. Alors que Barcelone va tomber entre les mains franquistes, à la fin du mois de janvier 1939, Wilebaldo Solano et les autres détenus du POUM, Julián Gorkin, Juan Andrade et Pere Bonet, sont transférés à la prison de Cadaquès, dont ils réussissent à s’évader. Militants et dirigeants se réfugient en France, comme des centaines de milliers d’autres républicains, où ils subissent le régime des camps d’internement. La guerre d’Espagne se termine le premier avril 1939. Wilebaldo Solano est libéré. Il s’établit à Paris, où il essaie de réorganiser le POUM et publie de nouveau la Batalla.

L’Allemagne attaque la Pologne le premier septembre 1939, la France et l’Angleterre lui déclarent la guerre le 3 septembre 1939. Le POUM adopte une position de « défaitisme révolutionnaire », adhérant au Front Ouvrier International contre la Guerre, créé au mois de septembre 1938. Alors que les troupes allemandes envahissent la France, Wilebaldo Solano se réfugie à Montauban, qui fait partie de la zone sud vichyssoise non occupée.

Le régime de Vichy réprime les organisations espagnoles en exil. Wilebaldo Solano est arrêté en 1941, avec d’autres dirigeants du POUM, et condamné par le tribunal militaire de Montauban à vingt ans de travaux forcés. Il est détenu à la centrale d’Eysses à Villeneuve-sur-Lot. Voici ce que Wilebaldo Solano m’a raconté, à la prison, il y avait des communistes détenus par le gouvernement d'Edouard Daladier après l’approbation du pacte germano-soviétique par leur parti, ainsi que des anarchistes, un trotskyste et le mathématicien Gérard Bloch, pour avoir promu le défaitisme révolutionnaire, un catholique, aussi, qui avait sans doute manifesté son opposition à Vichy. Gérard Bloch ne tarissait pas de sarcasmes contre Joseph Staline auprès des détenus communistes. Ceux-ci, organisés en cellule, décidèrent de le liquider physiquement.

Le catholique avait eu vent de cette décision et, indigné, s’en était ouvert à Wilebaldo Solano. Celui-ci se trouva dans un dilemme cornélien, avertir la direction de la prison et ainsi collaborer avec l’ennemi de classe, ou se taire et laisser exécuter Gérard Bloch. Il se résolut à avertir la direction, qui mit Gérard Bloch à l’isoloir. Gérard Bloch, peu affecté par la solitude, faisait des équations sur les murs de sa prison et gardait ses espérances révolutionnaires. Il survécut à la déportation et, après la Libération, se présenta aux élections législatives dans le dix neuvième arrondissement de Paris. Le PCF apposa une affiche sur les panneaux et les murs, « à bas Gérard Bloch l’hitlérien ».

Du coup, Wilebaldo Solano fut mis en quarantaine par ses codétenus communistes, d’autant plus qu’il dénonçait les mensonges du PCE contre le POUM. Il arriva que le responsable de la cellule communiste tomba malade et que ses camarades demandèrent à la direction de le transférer à un hôpital et cela d’autant plus que l’infirmerie de la prison était assurée par Wilebaldo Solano qui, comme je l’ai indiqué, avait commencé des études de médecine. La direction refusa l’hôpital et, après débat, lui-même cornélien, la cellule décida de confier le malade à « l’hitléro-trotskyste ». Par chance, Wilebaldo Solano guérit le malade et le PCF cessa sa quarantaine. La guerre devenue mondiale, tous furent d’accord pour souhaiter la défaite du nazisme. La zone sud fut occupée par l’Allemagne au mois de novembre 1942 et, au cours de l’année 1943, un officier nazi vint visiter la prison pour choisir les détenus à transférer dans les camps nazis d’Allemagne ou de Pologne. Communistes, trotskystes et poumistes furent parmi les déportables. Or l’officier nazi, qui fut dans sa jeunesse un militant trotskyste, reconnut Wilebaldo Solano, qu’il avait fréquenté lors d’une rencontre de jeunes révolutionnaires européens. Aussi ne l’inscrivit-il pas sur sa liste.

Après le débarquement des alliés, la Libération approche et des Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) libèrent les prisonniers de la centrale d’Eysses le 17 juillet 1944. Les communistes proposent à Wilebaldo Solano de les suivre chez les Francs Tireurs et Partisans (FTP). Il refuse et, avec des codétenus anarchistes, il organise le bataillon Libertad, indépendant des maquis et sous contrôle communiste. Il va délivrer son camarade Juan Andrade de la prison de Bergerac, dans laquelle il avait été maintenu après la libération de la ville. La France une fois libérée, la Batalla reparaît officiellement à partir du mois de juillet 1945. L’objectif du POUM est de renverser le franquisme en Espagne, mais Wilebaldo Solano et Juan Andrade n’ont guère d’espoir, étant certains que les États-Unis et le Royaume-Uni ont intérêt au maintien de Francisco Franco au pouvoir. En 1948, Wilebaldo Solano est secrétaire général du POUM en exil. Les militants en France sont évalués à trois cent personnes par les services de renseignement français. Puis le POUM dépérit. Wilebaldo Solano travaille pour l’Agence France Presse (AFP) de 1953 à 1981. Mais il ne cesse d’être obsédé par la nécessité de réhabiliter Andreu Nin, à qui il consacre une biographie.

L’occasion quasi miraculeuse se présente après l’effondrement de l’URSS. Wilebaldo Solano apprend que les archives du KGB, successeur du NKVD, peuvent être consultées. Il organise au début de l'année 1990 une expédition à Moscou de journalistes et d’opérateurs de la télévision catalane pour découvrir la vérité sur la mort d'Andreu Nin. Effectivement, des officiers du KGB acceptent de vendre les documents concernant Andreu Nin. Il s’agit de deux lettres à Joseph Staline à Alexandre Orlov, chef des services secrets soviétiques en Espagne durant la guerre civile.

Ces archives ont été utilisées par José María Zavala dans son livre « À la recherche d’Andreu Nin » et filmées dans un documentaire de la télévision catalane consacré à Andreu Nin.

Dans la première lettre, Alexandre Orlov propose un plan à l’approbation de Joseph Staline. Il fera enlever Andreu Nin par des policiers espagnols de confiance, le fera transférer dans le sous-sol d’une villa qui appartient au commandant des forces aériennes républicaines et lui fera avouer sa complicité avec Francisco Franco. Il pourra même organiser un procès public à l’image des procès de Moscou, où sera présentée une fausse lettre d’Andreu Nin à Francisco Franco lui livrant les plans des fortifications de Madrid. Andreu Nin fut enlevé, enfermé et torturé.

Il n’avoua rien et mourut assassiné le 20 juin 1937. Son cadavre fut enterré dans un champ et il fut annoncé qu’Andreu Nin avait fui en territoire franquiste. La seconde lettre d’Alexandre Orlov relate ces événements. Elle est contresignée par cinq responsables de l’internationale communiste, dont deux espagnols dont les soviétiques ont effacé les noms.

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