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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 15:46

http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/09/02/en-grece-le-ressentiment-des-migrants-grandit_4991475_3214.html

En Grèce, le dénuement et l’isolement des migrants du camp de Frakaport

Par Adéa Guillot, envoyée spéciale du Monde à Sindos

Vendredi 2 Septembre 2016

L’odeur est insoutenable, partout, tout le temps. Les moustiques, gros comme des mouches, envahissent le hangar et les tentes du camp de Frakaport dès la tombée du jour. « Ils nous dévorent, littéralement. Je ne sais pas comment vous décrire cela autrement », se désole Leïla, mère de trois jeunes enfants fiévreux aux jambes et aux avant-bras marqués de piqûres. Leïla est inquiète, car elle sait que le paludisme rôde.

Le centre grec de contrôle et de prévention des maladies vient d’interdire les dons du sang dans douze communes de Grèce pour cause de paludisme, une infection qui avait pourtant disparu du pays il y a plus de quarante ans. Sans surprise, il s’agit des communes hébergeant les camps de réfugiés les plus sommaires. « Ici à Frakaport, ce n’est pas encore officiel, mais nous avons de très fortes suspicions autour de plusieurs cas de fièvre maligne », reconnaît une volontaire de la société médicale syro-américaine, l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) chargée du suivi médical.

Le camp de Frakaport, un ancien entrepôt abandonné il y a plus de cinq ans par l’entreprise de logistique du même nom, est situé juste en face d’une usine d’épuration d’eau. A Sindos, à quinze kilomètres de Thessalonique, la principale métropole du nord de la Grèce, cinq cent soixante quatre réfugiés vivent dans cette atmosphère putride, cernés par des montagnes de déchets, des friches industrielles et des champs vaseux.

« J’en viens à regretter Idomeni »

« Nous avons tous vécu plus de quatre mois à Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne et lorsque le camp a été évacué il y a trois mois, le 24 mai 2016, on nous a amenés ici », raconte Leïla. « C’est tellement dur ici, nous sommes tellement isolés, loin de tout contact humain, que nous devenons fou. J’en viens à regretter Idomeni ». Et pourtant Idomeni, une petite ville de douze mille personnes improvisée au milieu de nulle part dans les champs macédoniens, était devenu une honte nationale.

Chaque jour, des camions-citernes apportent de quoi permettre à cinq cent cinquante personnes de se laver. « En six heures, l’eau est épuisée. Tout le monde se bouscule pour aller à la douche ou aux toilettes, ensuite il faut attendre jusqu’au lendemain », se plaint Mohammad.

Dans les centaines de tentes installées sous le hangar surchauffé, des câbles électriques à nu, tirés à la sauvage, permettent de faire tourner un ventilateur ou d’allumer des ampoules. « Les conditions de sécurité sont préoccupantes. Le risque d’incendie est évidemment très présent », regrette Sonja Muller de l’ONG www.swisscross.help. « Le pire, c’est quand l’hiver arrivera, rien n’est prévu ».

Trois fois par jour, les mêmes rations de nourriture, fade, répétitive et parfois périmée, sont distribuées aux familles par les soldats qui gèrent le site. Cette nourriture pauvre en vitamines et protéines fait des ravages chez les enfants.

Sonja Muller et son organisation ont obtenu de l’armée l’autorisation d’installer une sorte de magasin. « Nous distribuons chaque jour deux points par réfugié et avec cela ils peuvent venir ici acheter ce dont ils ont besoin », explique cette jeune allemande qui a quitté son travail d’assistante dentaire pour venir aider en Grèce. Un kilogramme de sucre coûte deux points, un litre d’huile coûte huit points et une tomate coûte un point. « En venant au magasin, j’ai l’impression de reprendre un peu mon rôle de mère en cuisinant quelque chose pour mes enfants », raconte Leïla. « Et puis cela occupe un peu la journée ».

Car comme pour les cinquante quatre mille réfugiés bloqués en Grèce depuis la fermeture des frontières européennes au mois de février 2016, le temps est devenu une notion abstraite. Il s’étire, lentement, au rythme des distributions de repas ou des consultations médicales. Les hommes dorment, se disputent, se battent et jouent au football. Les femmes nettoient. Les enfants errent, laissés à eux-mêmes dans un vide éducatif sidérant.

Frakaport est certainement l’un des pires camps installés dans le nord de la Grèce au moment de l’évacuation d’Idomeni. Mais il est loin d’être le seul.

Le même isolement, les mêmes conditions sanitaires désastreuses et le même vide existentiel caractérisent la vie des cinq cent soixante dix syriens du camp de Karamanlis, une autre friche industrielle située à quelques kilomètres de Frakaport.

« Il n’y a plus d’excuses »

Diab, ingénieur kurde originaire d’Alep, y vit depuis trois mois. Il hésite d’abord à prendre la parole mais les dessins de sa fille, emplis de colère et de frustration, l’inquiètent. « Je lui avais parlé d’une Europe respectueuse des hommes, où l’on nous accueillerait et nous donnerait les moyens d’une nouvelle vie, en sécurité. J’y croyais vraiment. Je veux y croire encore. Ma fille, elle, n’est que ressentiment ».

Le maire de Thessalonique, Yannis Boutaris, est l’un des rares responsables politiques grecs à voir le danger de ce ressentiment contre l’Europe qui grandit à l’ombre des camps indignes de Grèce. « Ils sont venus vers nous avec un idéal de liberté à l’européenne et nous les obligeons à vivre comme des animaux », gronde-t-il. « Il n’y a plus d’excuses. Le temps de l’urgence est passé. Il y a une responsabilité grecque et européenne à améliorer les conditions d’accueil des réfugiés présents sur notre sol, sinon nous en paierons tous le prix fort ».

Opposé à la notion même de camp, « des ghettos », affirme-t-il, Yannis Boutaris tente de mettre sur pied REACT, un plan élaboré en concertation avec le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui vise à créer six cent soixante places d’accueil dans des appartements ou des familles d’accueil. « La réponse de nos citoyens n’est pas encore à la mesure du défi. Notre responsabilité de politiques est de leur expliquer que les réfugiés sont des gens comme nous. A une différence près, ils sont tout nus. Ils ont tout perdu ».

Frakaport et Karamanlis sont le symbole de cette Grèce dépassée qui n’arrive pas à gérer dignement les cinquante quatre mille personnes présentes sur son territoire, alors même que les camps sur les îles débordent et que le flux en provenance de Turquie recommence, doucement mais chaque jour un peu plus, à grossir. Les arrivées sont remontées de cent migrants par jour au début du mois de juillet 2016 à quatre cent migrants par jour à la fin du mois d’août 2016.

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