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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 16:35

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/11/24/entre-italie-et-france-la-vallee-de-la-roya-solidaire-avec-les-migrants-a-perdu-son-insouciance_5036885_3224.html

 

A la frontière italienne, la vallée de la Roya solidaire des migrants

 

Les habitants se sont organisés pour accueillir et aider les réfugiés venus à pied de Vintimille, malgré la multiplication des poursuites judiciaires pour délit de solidarité.

 

Par Maryline Baumard

 

Jeudi 24 Novembre 2016

 

L’affaire semble rodée. Sur le parking de la gare, la voiture s’arrête face à l’accès aux quais. Quatre jeunes hommes en descendent et suivent la conductrice. Hawat, Benet, Mickaël et Daniel ont une vingtaine d’années, ils ont parcouru sept mille kilomètres depuis l’Erythrée, mais sont peu familiers du train. Comme elle le ferait pour ses enfants, la conductrice distribue sandwichs et conseils.

En retour, une infinie reconnaissance pour celle qui les a hébergés, nourris et conduits vers cette petite gare discrète, se lit dans leurs yeux fatigués. Daniel, plus que les autres, est sensible à cet acheminement loin de Nice, lui qui par cinq fois déjà a été refoulé de France vers l’Italie. Mais pas de temps lundi pour les effusions, le train n’attend pas.

A la même heure, dans une autre gare du Var, se rejoue la même scène, à quelques variantes près, puisque cette fois, ils sont huit à reprendre la route du nord, après leur pause forcée dans la vallée de la Roya.

Dimanche 20 Novembre 2016, cette vallée située entre Nice et la frontière italienne affichait complet. Il n'y a pas de touriste en cette saison. Mais depuis une semaine, les arrivées de migrants en provenance du camp de la Croix-Rouge à Vintimille, juste derrière la frontière, ont été nombreuses. Là bas, même avec les deux grandes tentes installées le Vendredi 18 Novembre 2016, les exilés n’ont pas tous un morceau de matelas. Vintimille est un peu le Calais italien, un lieu où l’on reprend des forces afin d’esquiver les contrôles frontaliers.

La police, la gendarmerie et même l’armée tentent en effet d’empêcher les entrées en France, soit en refusant l’admission sur le territoire à ceux qui sont repérés aux points de passage autorisés, soit en opérant des contrôles dans la bande des vingt kilomètres. La préfecture des Alpes-Maritimes annonce trente deux mille interpellations en 2016, contre vingt sept mille en 2015, preuve que le dispositif de contrôle des frontières, annoncé comme antiterroristes, est surtout antimigrants.

Comme les passages par la route côtière ou en train sont devenus difficiles, les migrants quittent Vintimille à pied par la montagne et arrivent au petit matin à Breil-sur-Roya, le premier village français. Ceux qui ne sont pas tombés de fatigue avant, s’effondrent littéralement en comprenant qu’ils sont là dans une enclave française en territoire italien et qu’avec les premières neiges, il leur faut repasser par l’Italie pour rallier Nice.

Une histoire de fou à laquelle, sans carte, ils ne comprennent rien.

« Quand on te dit que t’es en France, tu penses à Paris », sourit Daniel, qui ajoute un « mais c’est plus compliqué que cela ». Et en effet, la vallée de la Roya se referme sur eux comme un piège, souricière juste adoucie par un large déploiement d’humanité.

A Breil sur Roya, les deux mille quatre cent habitants ne sont pas tous pour les migrants. Comme ailleurs, il y a les dénonciations et le vote pour le Front National. Mais il y a aussi ceux qui accueillent en silence. Il se cache comme un gène d’accueil dans l’ADN de cette vallée, italienne jusqu’en 1945 et française depuis.

Le lieu a vu passer tant d’invasions pour avoir été sur la route du sel et peut-être même sur le chemin emprunté par Hannibal en 218 avant notre ère. Et puis, la vallée a elle aussi connu son exil quand les villages ont été, au mois d'octobre 1944, vidés de force par les allemands. Le soir au coin du feu, on se raconte encore le grand-père parti pour Turin, marchant à côté de sa charrette. Une image que réveillent ceux qu’on appelle « les fantômes de la vallée ».

Dimanche 20 Novembre 2016, les matelas libres étaient rares dans la trentaine de « maisons qui accueillent ». Tôt le matin, en bas du village, le chien de Cédric Herrou avait aboyé, signalant deux arrivées. Françoise Cotta, l’avocate installée à l’autre bout de la commune avait croisé trois nouveaux se lavant dans une fontaine, après trois jours d’errance dans la montagne. « Avec vingt-trois gars sous les tentes dans le jardin de Cédric Herrou et pas loin de vingt dans la maison de Françoise Cotta, nous devons bien avoir cent cinquante à deux cent migrants hébergés dans la vallée. Il va falloir penser au voyage », résume un des membres de Roya Solidaire, l’association locale autour de laquelle se cristallise l’aide.

Lundi 21 Novembre 2016 à 12 heures donc, Hawat, Benet, Mickaël et Daniel ont fermé leur sac à dos. Huit autres ont dit adieu au jardin de Cédric Herrou et à ses poules en liberté à l’ombre des oliviers. Une fois établi que la voie était bien libre, grâce aux contacts dans la vallée et sur la route, une voiture-balai a ouvert le petit convoi des exfiltrés de la Roya. Chaque conducteur ayant un œil sur son téléphone qui pouvait à tout moment annoncer un passage au plan B.

Ici, la prudence est désormais de mise. Même si les interpellations dans cette vallée ne représentent qu’un cinquième du total comptabilisé à cette frontière, la Roya est dans la ligne de mire. Les interpellations, gardes à vue et la pression policière s’abattent avec systématisme sur les aides aux migrants du lieu et leur relais dans la vallée.

Mercredi 23 Novembre 2016, Pierre-Alain Mannoni, un enseignant-chercheur à l’université de Nice Sophia Antipolis, était jugé pour avoir pris dans sa voiture trois jeunes érythréennes blessées qu’il emmenait chez le docteur. Le procureur a demandé six mois de prison avec sursis. Le jugement sera rendu le 6 janvier 2017.

Dimanche 20 Novembre 2016, Hubert Jourdan a passé une partie de sa journée en garde à vue pour avoir transporté un migrant. Claire Marsol vient d’être condamnée en première instance à mille cinq cent euros d’amende pour avoir déposé des migrants à la gare. Tous font partie du large réseau qui gravite autour de Roya Solidaire, capable d’envoyer des gens partout en France avec une assistance à chaque changement de train.

Dans le village de Breil sur Roya, Cédric Herrou est la figure emblématique du combat. L’ancien organisateur de concerts devenu paysan passera en justice le 4 janvier 2017, poursuivi comme les autres pour « aide à l’entrée, à la circulation et au séjour des étrangers en situation irrégulière ».

Très en vogue sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, entre 2007 et 2012, le délit de solidarité, comme l’appellent les associations, passible de cinq ans d’emprisonnement et de trente mille euros d’amende, fait son grand retour depuis 2015. « En plus du retour de l’usage de cet article, que la gauche a réécrit mais pas supprimé, toutes sortes d’autres chefs d’accusation servent désormais à entraver les actions citoyennes qui s’opposent aux politiques mises en œuvre », analyse Violaine Carrère du Groupe d'Information et de Soutien des Travailleurs Immigrés (GISTI), le groupe de soutien aux migrants. C’est exactement ce qui arrive à Cédric Herrou poursuivi aussi pour avoir ouvert un local aux migrants, afin de libérer son jardin.

« Je n’arrive pas à me dire que nous faisons quelque chose d’interdit », rétorque pourtant l’avocate Françoise Cotta, en contemplant son salon rempli de mineurs venus seuls de Guinée-Conakry, d’Ethiopie ou d’Erythrée, et qui sans elle dormiraient dehors dans la montagne.

« D’un côté, un article de loi précise que nous ne devons pas laisser un mineur déambuler sur la route. De l’autre, si nous prenons un sans-papiers, nous sommes en défaut. N’y aurait-il pas un problème », s’interroge-t-elle.

Cédric Herrou, qui avait aussi dix mineurs chez lui, a passé sa matinée du Lundi 21 Novembre 2016 à tenter de joindre l’aide sociale à l’enfance, qui doit les prendre en charge. Mercredi 23 Novembre 2016 dans l'après-midi, la préfecture a répondu que trois avaient été emmenés et déclarait par la voix de François-Xavier Lauch, le directeur de cabinet du préfet, avoir proposé que « les gendarmes et la Police de l'Air et des Frontières (PAF) viennent chercher les autres ». Cédric Herrou refuse, échaudé par le renvoi en Italie d’une partie de ceux que la police avait emmenés une première fois.

La préfecture dément renvoyer des enfants, mais les humanitaires affirment unanimement que c’est la pratique dans ce département qui a accueilli mille cinq cent mineurs en 2015 mais seulement deux cent trente huit cette année. Une chute à mettre en lien avec l’explosion partout ailleurs du nombre de mineurs voyageant seuls.

Aujourd’hui la Roya Solidaire est fatiguée et se bat pour que les autorités françaises fassent leur travail d’accueil. « Si nous n'avions pas toute cette détresse sous notre nez, nous nous concentrerions sur notre activité professionnelle. Mais c’est une faute morale de ne pas tendre la main », analyse Nathalie Masseglia, une habitante. Françoise Cotta veut, elle, croire que « la force de la mobilisation fera bouger les lignes ». Mais déjà, elle reconnaît que, face à tant de souffrance, « nous avons tous perdu une partie de notre insouciance ».

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