Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 17:54

 

http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/11/12/eutelsat-accuse-de-bloquer-des-televisions-kurdes_5030059_3234.html

 

Eutelsat accusé de bloquer des chaînes de télévision kurdes

L'opérateur privé, dont l'état français est actionnaire, a agi à la demande de la Turquie, suscitant la polémique

Par Dominique Gallois

Samedi 12 Novembre 2016

Depuis plus d’un mois, la France se trouve mêlée à l’offensive sans précédent de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan contre les médias. A la demande d’Ankara, l’opérateur français de satellites Eutelsat a fait suspendre la diffusion de deux chaînes de télévision Med Nuçe Télévision et Newroz Télévision. Ces chaînes kurdes ont alors saisi en référé le tribunal de commerce de Paris. Les audiences se sont déroulées le 27 octobre 2016 et le 2 novembre 2016.

L’ordonnance est attendue Lundi 14 Novembre 2016. Mais, ce n’est que le début d’un long processus. Avec cette affaire, la liberté d’expression en Turquie se retrouve empêtrée dans un invraisemblable imbroglio juridique européen.

Tout commence le 22 septembre 2016 quand Eutelsat reçoit une lettre du RTÜK. L’autorité administrative indépendante chargée de réglementer la radio et la télévision en Turquie lui demande une suspension immédiate de Med Nuçe Télévision. Le motif avancé est que cette chaîne d’information serait soutenue par le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un mouvement inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union Européenne. Quelques jours plus tard, le 5 octobre 2016, un autre courrier intime, pour les mêmes motifs, la suspension de trois autres télévisions, Newroz Télévision à destination des kurdes d’Iran, Ronahi Télévision et Sterk Télévision.

En tant que membre du Conseil de l’Europe et adhérent à la Convention Européenne sur la Télévision Transfrontière (CETT), la Turquie demande l’application du dixième article de la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH) et du septième article de la CETT. Il est stipulé que « tous les éléments des services de programmes doivent respecter la dignité de la personne humaine et les droits fondamentaux d’autrui », en particulier « ils ne doivent pas mettre en valeur la violence ni être susceptibles d’inciter à la haine raciale ».

Sans se prononcer, ni connaître le contenu des programmes, ce qui n’est pas dans ses attributions, Eutelsat a demandé aux sociétés diffusant ces chaînes de les suspendre provisoirement, le temps qu’un régulateur européen examine leur nature et se prononce. En prenant cette mesure de précaution, l’opérateur ne veut pas risquer d’être accusé, éventuellement, de complicité avec une organisation terroriste.

Il s’appuie sur un jugement de la cour d’appel de Paris de 2012, lui donnant raison d’avoir suspendu la chaîne kurde Roj Télévision diffusée depuis le Danemark.

Le 3 octobre 2016, le distributeur belge Belgium Satellite Service (BSS) a obtempéré et coupé la diffusion de Med Nuçe Télévision et de Newroz Télévision. En revanche, le slovène STN, qui diffuse Ronahi Télévision et Sterk Télévision, ne l’a pas toujours pas fait. Eutelsat n’a aucun moyen d’intervenir, car les sociétés diffusent de nombreuses chaînes sur un même canal à partir de son satellite Hot Bird. En bloquant l’un d’entre eux, il empêcherait la diffusion de nombreuses autres télévisions.

Reste à attendre la décision du régulateur européen. Et c’est là que le bât blesse. Selon la CETT, l’instance compétente est celle du pays dans lequel la chaîne opère.

Med Nuçe Télévision, dont le siège est en Italie et ses locaux à Denderleeuw, une commune située en Belgique, dépend du régulateur de ce pays. Or Bruxelles n’a pas signé la CETT. C’est donc au bon vouloir du régulateur flamand, le Vlaamse Regulator voor de Media (VRM). Dans un courrier en date du 24 octobre 2016 avec copie au régulateur wallon, le directeur général d’Eutelsat, Rodolphe Belmer, lui demande de se prononcer sur ce dossier.

En cas de réponse négative, il faudra trouver une autre autorité. La CETT prévoit que ce sera celle du pays où est installé l’opérateur de satellites.

Dans ce cas, Eutelsat ayant son siège en France, le dossier serait confié au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA).

Depuis un mois, la décision d’Eutelsat est vivement critiquée et l’attitude de la France aussi, l'état français détenant vingt six pour cent du capital de cette société privée par le biais de la Banque Publique d’Investissement France.

« C’est un des nombreux épisodes de Recep Tayyip Erdogan pour museler les voix kurdes à l’étranger et lui laisser les mains libres pour les exterminer », s’indigne l’écrivain Patrice Franceschi, engagé de longue date aux côtés des kurdes syriens, tout en insistant sur la concomitance de cette demande avec l’invasion de la Syrie par les turcs. « A la fin, il ne restera que des chaînes islamiques pour la Turquie ou pour l’Etat Islamique ».

Pour lui, « l’enjeu, c’est la liberté d’information face à un tyran. D’ailleurs, un pays n’a pas à céder au diktat d’un autre », d’autant que cette position est en contradiction avec la politique française. « La main gauche ignore ce que fait la main droite », ajoute-t-il, rappelant que le président François Hollande a reçu les kurdes au mois de février 2015 pour leur apporter son soutien. Nul doute, « des lobbys industriels et commerciaux turcs ont pesé sur la décision car, si ces télévisions étaient financées par le PKK, elles auraient été suspendues depuis longtemps ».

Kendal Nezan, président de l’institut kurde de Paris, dénonce « la logique commerciale à court terme d’Eutelsat » pour conserver la diffusion de chaînes turques. « C’est inexcusable dans le contexte actuel où, depuis le mois de juillet 2016, cent trente et un organes de presse ont été interdits, deux mille journalistes ont été mis au chômage et cent trente trois journalistes ont été incarcérés ». Cette stratégie est d’autant plus risquée « que les turcs possèdent leur propre satellite Turksat. Ils peuvent s’ils le souhaitent se retirer à tout moment ». De son point de vue, l’interdiction de Med Nuçe Télévision est incompréhensible. Les informations, les reportages et la parole donnée aux intellectuels contribuaient à la diversité. Le ton y était bien plus modéré que certaines autres dans la région. « Dans ce cas, il faut interdire toutes les télévisions dans le golfe », dit-il.

Surtout Kendal Nezan y voit « un mauvais message » envoyé par la France dans cette partie du Moyen-Orient où il ne reste que deux pays francophiles partageant ses valeurs de liberté et de démocratie, une partie du Liban et le Kurdistan. « Si nous ne pouvons pas favoriser l’expression démocratique, il faut au moins ne pas contribuer à la censurer », insiste-t-il « Quelles que soient les justifications d’Eutelsat, la France risque d’être perçue localement par une partie de la population comme étant l’auxiliaire du pouvoir turc pour censurer les médias kurdes », regrette-t-il. Le mal est fait et « c’est dévastateur en termes d’image ».

Partager cet article

Repost 0
Published by FISCHER
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : fischer02003
  • fischer02003
  • : actualité politique nationale et internationale
  • Contact

Recherche

Pages

Liens