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26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 22:23

 

http://www.estherbenbassa.eelv.fr/turquie-le-regime-se-transforme-methodiquement-en-dictature-mediapart-12-decembre-2016

 

https://www.mediapart.fr/journal/international/121216/turquie-le-regime-se-transforme-methodiquement-en-dictature

 

Le régime turc se transforme méthodiquement en dictature

 

Par Mathieu Magnaudeix, envoyé spécial de Mediapart en Turquie

 

Jeudi 8 Décembre et Vendredi 9 Décembre 2016, trois parlementaires écologistes, les députés Cécile Duflot et Sergio Coronado et la sénatrice Esther Benbassa sont partis en Turquie à la rencontre de la société civile. Le Quai d’Orsay a d’abord rechigné, mieux vaut ne pas froisser Recep Tayyip Erdogan, avant de donner son feu vert à l’initiative. J’ai pu assister à toutes les rencontres. Quelques interlocuteurs ont requis l’anonymat par peur des représailles du pouvoir. L’intégralité des coûts de mon voyage a été prise en charge par Mediapart.

Depuis la tentative ratée de coup d'état du Vendredi 15 Juillet 2016, la Turquie vit au rythme des purges, des arrestations et de l’arbitraire. La lutte contre le terrorisme justifie tous les abus. Le pays de Recep Tayyip Erdogan est en train de se transformer en dictature, récit de la répression quotidienne.

Les policiers ont débarqué le 31 octobre 2016 à 6 heures 30 du matin et ils ont tout fouillé. L'ordinateur portable bien sûr passé au crible. Les sous-vêtements retournés. Aydin Engin, soixante quinze ans, ancien rédacteur en chef du quotidien Cumhuriyet, s'est retrouvé à l'isolement.

Aujourd'hui, il arrive à en sourire. « C’était assez relaxant. il n’y avait pas le téléphone pour m’embêter ». Au cinquième jour, un procureur lui a rendu visite. « Il m’a posé quarante sept questions, toutes plus ridicules et absurdes les unes que les autres ».

Aydin Engin peut aujourd'hui savourer son thé dans l'impressionnant bureau des patrons du journal où trônent les photographies sépias des anciens directeurs et des portraits du fondateur de la république, Mustapha Kemal Atatürk. Il a été relâché en raison de son âge. Mais dix journalistes et deux avocats du journal sont toujours en prison. Accusés d'appartenance à une entreprise « terroriste », ils ne se sont toujours pas vu notifier les faits qui leur sont reprochés. « Ils veulent nous faire taire », dit Aydin Engin. Le patron du journal, Akin Atalay, a été arrêté le 11 novembre 2016, à son retour d'Europe. Son ancien rédacteur en chef, Can Dündar, est en exil en Allemagne. Il a été menacé en direct à la télévision par le président Recep Tayyip Erdogan pour avoir révélé des livraisons d'armes des renseignements turcs aux rebelles syriens. Il risque la prison à vie.

Cumhuriyet n'est pas quelque obscur organe de propagande. Fondé en 1924 par un proche de Mustapha Kemal Atatürk, Cumhuriyet est même le plus vieux journal du pays, le quotidien de référence. Il défend la liberté d'expression, une société laïque et a publié ces dernières années des scoops gênants pour le pouvoir. Au cours de son histoire, plusieurs de ses collaborateurs ont été assassinés, comme Ugur Mumcu, tué en 1993 par des fondamentalistes. Mais en près de cent ans d'existence, le quotidien n'avait pas connu une telle répression.

Les journalistes se lèvent le matin en sachant qu'ils sont en liberté surveillée. « Désormais, tout est possible », dit Özgür Mumcu, le fils d'Ugur Mumcu. Il se sait écouté et espionné.

Entre cent quarante et cent soixante journalistes sont aujourd'hui emprisonnés en Turquie. Au moins cent cinquante médias ont été fermés, une bonne partie en langue kurde. Depuis la tentative de coup d'état ratée du Vendredi 15 Juillet 2016, la Turquie a basculé. Les attentats meurtriers se succèdent, attribués au parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ou à l'autoproclamé État Islamique, le dernier en date, Samedi 10 Décembre 2016 à Istanbul, revendiqué par une organisation proche du PKK, a fait trente huit morts, dont de nombreux policiers, et une centaine de blessés.

En même temps qu'il combat le PKK dans le sud-est du pays, mais aussi la confrérie du prédicateur Fethullah Gülen accusée d'avoir fomenté le putsch, le président Recep Tayyip Erdogan a lancé une répression aveugle contre tous ceux qui le contestent. Désormais allié à l'extrême droite, il gouverne à coup de décrets-lois et s'apprête à faire voter une constitution qui élargit considérablement les pouvoirs du président. La Turquie est toujours membre du conseil de l'Europe et de la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH).

Officiellement, elle reste candidate à l'entrée dans l'Union Européenne. Mais en pratique, elle est en train de devenir une dictature où, sous le prétexte de l’état d’urgence, le droit est aboli et l'arbitraire règne.

En Europe, de nombreux dirigeants détournent les yeux. Ou se contentent de timides critiques, pour ne pas froisser un pays à qui l'Union Européenne a sous-traité au printemps 2016 la gestion des flux de migrants. La semaine dernière, trois parlementaires écologistes, les députés Cécile Duflot et Sergio Coronado et la sénatrice Esther Benbassa, sont venus rencontrer à Istanbul et à Ankara une trentaine de militants, d'élus et de défenseurs des droits de l'homme turcs. J'ai pu assister à l'intégralité de ces échanges, qui témoignent d'une répression impressionnante. « Nous ne respirons plus. Les droits de l'homme sont foulés aux pieds », résume l'avocat et député Mahmut Tanal, sous le coup de huit poursuites judiciaires pour des motifs absolument farfelus.

Lui et ses collègues du parti républicain du peuple (CHP), le vieux parti laïc de Mustapha Kemal Atatürk aujourd'hui dans l'opposition, tiennent les comptes. Selon les données publiques qu'ils ont compilées, quatre vingt dix huit mille fonctionnaires ont été renvoyés depuis cet été dans l'armée, la justice, l'éducation nationale, la santé et même la loterie nationale.

« Ils se sont fait saisir leurs biens. Ils ont été transformés en morts civils », explique la députée Senal Sarihan, vice-présidente de la commission d'enquête sur les droits de l'homme.

D'autres ont été mis à pied et ne touchent qu'une partie de leurs salaires. Près de sept cent entreprises privées ont été saisies.

« Un vrai climat de peur s’est instauré », poursuit Senal Sarihan. La peur, Öztürk Türkdogan, le président de l'association turque des droits de l'homme (IHD), la vit très concrètement. La première chose qu'il fait en se levant le matin est d'allumer son ordinateur pour vérifier que son organisation, forte de huit mille bénévoles répartis dans tout le pays, n'a pas été dissoute.

Le 22 novembre 2016, le gouvernement a ordonné la fermeture de trois cent soixante quinze Organisations Non Gouvernementales (ONG), parmi elles, des associations d'aide aux réfugiés, aux enfants et aux femmes victimes de violences. « Il n’y a pas de raison que nous ne soyons pas touchés nous aussi », dit Ozturk Türkdogan. L'IHD est d'autant plus dans le viseur qu'elle enquête sur les combats dans le sud-est kurde, où Recep Tayyip Erdogan a relancé la guerre à l'été 2015. L'armée et les forces spéciales ne se contentent pas d'y combattre le PKK. Plusieurs grandes villes ont été rasées. « Nous ne pouvons plus parler de lutte contre une organisation terroriste. C’est une guerre des autorités contre leur propre peuple », assure Ozturk Türkdogan.

Toute critique contre l'état ou le président de la république peut donner lieu à l'ouverture d'une enquête. Flanqué de son vice-président, un papy souriant amoureux de la culture française, le défenseur des droits humains raconte l'ambiance de soupçon qui s'est emparée du pays.

Il raconte les pétitions en faveur des droits humains que plus personne ne veut signer. Les dénonciations qui prolifèrent. Les réseaux sociaux sont scrutés par les renseignements qui embauchent désormais sur simple entretien oral car ils ont besoin de main-d'œuvre. La presse a publié l'histoire d'un jeune homme qui a dénoncé sa petite amie pour gülenisme, juste parce qu'elle avait refusé sa demande en mariage.

Depuis le coup d'état avorté, trente six mille proches supposés de la confrérie de Fethullah Gülen ont été placés en détention. Des milliers de militants kurdes ou progressistes ont été arrêtés et sont aujourd'hui en prison. La torture diminuait ces dernières années, la voilà qui fait son grand retour. « Les prisonniers sont passés à tabac et fouillés à nu, parfois à plusieurs reprises, pour les humilier », raconte Ozturk Türkdogan. Les avocats ne peuvent plus voir leurs clients seuls. Ils doivent laisser notes et stylos à l'entrée. Quand ils ne sont pas eux-mêmes accusés de terrorisme. Les turcs sont de plus en plus nombreux à vouloir quitter le pays. Mais beaucoup n'en ont pas la possibilité, quatre vingt mille passeports ont été saisis. De leur côté, les associations Lesbiennes, Gays, Bies et Trans (LGBT), s'inquiètent d'une libération de l'homophobie. En août, une figure de la communauté LGBT, la jeune femme trans Hande Kader, a été brûlée vive. « La violence à notre endroit est légitimée par le gouvernement et les personnalités politiques, assure un militant gay. On tente de nous associer à des groupes terroristes ».

La peur s'est aussi emparée des universitaires. Quinze facultés ont été fermées, trois mille huit cent cinquante professeurs ont été licenciés. Les recteurs sont désormais nommés directement par le pouvoir et jouent aux petits commissaires politiques, racontent deux universitaires qui ont témoigné devant les parlementaires écologistes français à condition que leur anonymat soit respecté. « On nous décrit comme des traîtres à la nation », raconte cette professeure d'université stambouliote. Son tort est d’avoir, comme plus de deux mille autres universitaires, signé au mois de janvier 2016 un appel des universitaires pour la paix. Il s'agissait alors de protester contre la guerre aveugle dans le sud-est du pays. Recep Tayyip Erdogan les a traités de « loques » soutenant le terrorisme. Selon les signataires de l'appel, deux cent cinquante universitaires turcs sont aujourd'hui derrière les barreaux. D'autres font l'objet de poursuites, à chaque fois accusés « d’humilier la Turquie ou de soutenir le terrorisme ».

Le Vendredi 15 Juillet 2016, le parlement a été bombardé par les putschistes. Une aile a été éventrée. Dans une assemblée bunkerisée de crainte des attentats, les ouvriers s'affairent encore pour réparer les dégâts. Ici, les députés du parti démocratique des peuples (HDP), le parti pro-kurde de gauche radicale entré en 2015 au parlement, font figure de parias aux yeux du pouvoir. Recep Tayyip Erdogan ne leur a jamais pardonné de lui avoir ravi sa majorité absolue. Depuis le coup d’état raté, ils sont la cible numéro un, les coprésidents du parti, Figen Yüksekdag et Selahattin Demirtas, ont été emprisonnés, comme huit autres députés, tous placés à l'isolement et accusés, eux aussi, d'être des complices des terroristes.

Dans leur salle de réunion au parlement, trône la photo des dix reclus. « Selahattin Demirtas est dans une situation d’isolement et de torture », assure Hisyar Özsoy, le vice-président du parti. La guerre de Recep Tayyip Erdogan contre le HDP, très populaire parmi les jeunes urbains, ne s'arrête pas là. Quarante maires du HDP dans le sud-est du pays ont été remplacés par des administrateurs civils aux ordres d'Ankara.

Des milliers de militants et de sympathisants du parti sont actuellement gardés à vue ou incarcérés, parfois pour des motifs absurdes. « Une élue de Bursa a été mise en prison parce qu’elle avait porté un costume traditionnel kurde lors d’un mariage », raconte l'avocat Levent Piskin, figure du mouvement LGBT turc, qui défend certains des élus emprisonnés.

Selahattin Demirtas est notamment poursuivi pour avoir traité Recep Tayyip Erdogan de « voleur », alors qu'il ne faisait que reprendre les mots d'un homme politique d'extrême droite aujourd'hui rallié à Recep Tayyip Erdogan. Un autre député se voit reprocher un discours qu'il n'a pas prononcé. La liste des motifs absurdes est longue comme le bras. Les élus se surprennent parfois à en rire tellement ils sont grotesques.

Mais n'allez pas dire ça à Serap Yasar. Députée du parti au pouvoir, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan, elle est aussi porte-parole de la commission de la justice. Face aux députés français venus lui dire leurs « inquiétudes de voir la Turquie tourner le dos à l’état de droit », elle affiche une mine impassible. Immobile, elle encaisse les critiques sans broncher. Et elle débite les éléments de langage inscrits sur une feuille posée devant elle, langue de béton brut. « Tous ces avocats, écrivains et journalistes, n’ont pas été placés en garde à vue en raison de l’exercice de leur fonction mais parce qu’ils ont soutenu le terrorisme », dit-elle.

La juriste tance les avocats partisans des droits humains qui « prennent parti ». Elle justifie les pleins pouvoirs de l’exécutif octroyés par l’état d’urgence. « Dans des circonstances exceptionnelles, il faut des mesures exceptionnelles ». Elle admet que « quelques erreurs de procédure » seront sans doute commises, mais elle plaide aussi l’indulgence, « nous essayons de poursuivre notre lutte dans le cadre de la loi, mais ce n’est pas très facile ». À court d’arguments, elle invoque le parlement bombardé ou en appelle au « peuple qu’il faut écouter ». Elle assure que « les recours judiciaires sont toujours possibles », mais elle omet de dire qu’ils ne servent à rien et n’aboutissent jamais. Elle en profite pour déplorer la « décision malencontreuse » de gel du processus d’adhésion de la Turquie, préconisée par le parlement européen. Elle rappelle que les européens sont bien contents de voir la crise des réfugiés jugulée par les camps installés en Turquie.

« C’est voyage en absurdie », dit Cécile Duflot en quittant le parlement turc. « Ici, il est possible d’être mis en prison pour rien, ruiné du jour au lendemain. Tout cela crée la tétanie de la société. Mais le silence européen et la volonté de ne pas voir participent aussi de cette situation ». Pendant deux jours, presque tous leurs interlocuteurs l’ont martelé, si l’Europe se contente de protester mollement, Recep Tayyip Erdogan se sentira pousser des ailes.

 

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