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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 18:09

 

http://www.rfi.fr/europe/20170101-asli-erdogan-turquie-liberte-expression-nous-unir-exclu-rfi

 

http://www.alencontre.org/asie/turquie/turquie-pour-defendre-la-liberte-dexpression-nous-devons-nous-unir.html

 

Pour défendre la liberté d’expression, nous devons nous unir

 

Interview d'Asli Erdogan par Stefanie Schüler

 

Jeudi 29 Décembre 2016, la célèbre romancière Asli Erdogan a été remise en liberté sous contrôle judiciaire après cent trente six jours en prison. Sa détention avait provoqué une vague d'indignation dans le monde entier. Lundi 2 Janvier 2017, son procès se poursuit. L'intellectuelle est accusée d'appartenance à une organisation terroriste pour avoir collaboré au journal prokurde Ozgür Gündem. Radio France Internationale (RFI) a pu joindre Asli Erdogan en Turquie.

 

Stefanie Schüler. Vous avez été libérée sous contrôle judiciaire après cent trente six jours en détention. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

 

Asli Erdogan. Je pense qu’une grande partie de moi est toujours en prison. Depuis ma sortie de prison, j’ai rencontré des gens et je me suis rendue compte que je ne faisais que parler de la prison. Ma mémoire est restée en prison. C’est difficile à expliquer. Pendant quatre mois et demi, je n’ai pas vu un seul arbre. Et maintenant il y a des milliers d’arbres. C’est trop d’un coup, trop d’arbres et trop de gens. Vous savez, en prison tout est très limité. Donc c’est comme un énorme choc. Le monde est si vaste et si bruyant. La réadaptation est vraiment difficile. Mais c’était très chouette de caresser un chat par exemple. Chose que vous ne pouvez pas faire en prison. Vous ne pouvez pas toucher un animal. Le ciel y est très réduit. Hier j’ai contemplé la mer. C’est la mer d’hiver. Elle est très sombre. J’essaye d’y aller doucement. Mais j’ai toujours peur. Chaque nuit je me demande s'ils vont revenir. Peut-être dans trois jours ils vont encore m’arrêter. En fait je revis le traumatisme initial d’avoir été arrêtée. La nuit dernière je ne pouvais pas dormir. J’attendais la police.

 

Stefanie Schüler. Quelles étaient vos conditions de détention ?

 

Asli Erdogan. Les cinq premiers jours après mon incarcération ils m’ont mise à l’isolement. Et cela c’était vraiment très dur. Les premiers trois jours surtout ils ont été très durs avec moi. Ils ne m’ont pas donné à boire pendant quarante huit heures. Mais ces traitements ont filtré dans la presse. J’ai rencontré les autorités carcérales tardivement. Ils ont réalisé que je n’étais ni membre du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ni kurde. Ces choses-là font la différence. Et petit à petit, les autorités carcérales se sont montrées protectrices envers moi. Mais être en détention restait difficile pour moi, bien que Bakirköy soit la prison la moins dure de Turquie. Seules des femmes y sont incarcérées. Un jour je suis tombée très malade, c’était un mardi. Et ils m’ont dit que je ne pourrais aller à l’infirmerie que le vendredi. J’avais beaucoup de fièvre. J’ai donc vu le médecin le vendredi. Mais je n’ai reçu les médicaments que le lundi. Tout est comme cela. En ce moment, les prisons sont encore plus dures que d’habitude. Nous avons eu le droit de passer un coup de fil de cinq minutes toutes les deux semaines. Des rumeurs circulaient comme quoi des personnes de l’extérieur allaient attaquer des prisonniers. La peur est donc omniprésente. Sans parler du fait que les cellules sont surpeuplées, car quelque cinquante mille personnes ont été arrêtées durant les cinq derniers mois. Et ils ne cessent de changer de manière arbitraire les détenues de prison. Donc chaque matin vous vous réveillez avec la peur au ventre. Vais-je rester dans cette prison, ou vont-ils me transférer dans une autre, pire que celle-là ? C’est difficile d’être en prison.

 

Stefanie Schüler. Vous êtes accusée « d'appartenance à une organisation terroriste » pour avoir collaboré au journal prokurde Ozgür Gündem. Votre procès se poursuit Lundi 2 Janvier 2017. Etes-vous confiante ou avez-vous peur ?

 

Asli Erdogan. J’ai peur bien sûr. Ils m’ont laissée sortir de prison mais ils ne m’ont pas acquittée. Les chefs d’accusation peuvent me valoir des peines allant de deux ans et demi de détention jusqu’à la prison à perpétuité. Toutefois il est probable que je sois acquittée de la plupart des chefs d’accusation à mon encontre. Mais je pressens qu’ils me condamneront quand même à une peine de deux ans de prison ou quelque chose dans le genre. Et la situation peut changer du jour au lendemain. Peut-être demain, ils passeront un coup de fil et j’aurais une peine plus sévère, donc bien sûr que j’appréhende ce procès. Rien n’est encore joué. Je suis juste sortie de prison. Et puis il y a ces rumeurs qui prédisent de futurs assassinats d’écrivains, de journalistes et d’avocats. Des listes circulent sur internet. Donc en ce moment personne ne peut se sentir en sécurité en Turquie. Sincèrement, j’ai peur. En revanche je pense que le soutien et la mobilisation internationale a été pour beaucoup. Je vous en remercie, vous les écrivains et journalistes européens et notamment français. Sans vous je serais toujours en prison. Vraiment, ils ne m’auraient pas laissée sortir.

 

Stefanie Schüler. La liberté d’expression est-elle encore garantie dans la Turquie d’aujourd’hui ?

 

Asli Erdogan. C’est une blague. La liberté d’expression en Turquie n’est plus qu’une blague. Ils nous ont laissées sortir et le lendemain ils ont arrêté un journaliste très réputé, accusé d’aider trois organisations terroristes différentes, Ahmet Sik. Il avait déjà été en prison. Actuellement, quelque cent cinquante journalistes sont emprisonnés, voire même plus. Aujourd’hui, des gens sont arrêtés pour avoir posté un message sur twitter. Beaucoup d’académiciens aussi sont menacés. Même les gens du cinéma qui sont très populaires. Un procès s’ouvre contre des réalisateurs et d’autres artistes. A partir du moment où vous vous exprimez sur twitter, vous pouvez déjà vous attendre à ce que la police vienne vous chercher. Les gens ont extrêmement peur. Même de parler au téléphone. Et je les comprends.

 

Stefanie Schüler. Quelle peut être dans ces conditions la marge de manœuvre de gens comme vous, les défenseurs de la liberté d’expression ?

 

Asli Erdogan. Chacun doit décider pour soi-même. Mais je pense que la seule chose qui peut aider à changer la situation est la solidarité. Je veux lancer un appel. Où que vous soyez, quelles que soient vos convictions, pour défendre la liberté d’expression nous devons nous unir. Nous devons mener des campagnes pour ceux qui sont emprisonnés pour des raisons diverses. C’est la seule voie, être ensemble.

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