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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 21:03

 

http://www.liberation.fr/planete/2017/02/13/erdogan-a-plein-regime_1548291

 

Recep Tayyip Erdogan à plein régime

 

Par Quentin Raverdy, correspondant de Libération à Istanbul

 

Lundi 13 Février 2017

 

Le projet de réforme constitutionnelle, sur lequel les électeurs turcs doivent se prononcer par référendum le 16 avril 2017, donnerait au président des pouvoirs très étendus, un pas de plus vers la dictature.

La date est désormais entourée sur tous les calendriers de Turquie. Le 16 avril 2017, près de cinquante huit millions d’électeurs turcs sont appelés à se rendre aux urnes pour décider du sort de la réforme constitutionnelle appelée de ses vœux par le président Recep Tayyip Erdogan et l’organisation qu’il a fondée, le parti de la justice et du développement (AKP). Si l’exécutif turc a franchi sans encombre l’épreuve parlementaire, faisant voter au pas de charge les dix huit articles de la réforme grâce au soutien des élus de la formation d’extrême droite du parti d’action nationaliste (MHP), c’est désormais au peuple de trancher.

Et le texte divise. Entérinant le passage de la Turquie vers un régime présidentiel, il élargit surtout les prérogatives d’un chef de l'état déjà vivement critiqué pour ses penchants autocratiques, nommer et révoquer les ministres, promulguer des décrets, déclarer l’état d’urgence et choisir certains membres du haut conseil de la magistrature.

« Avec une centaine d’autres anciens diplomates turcs, nous avons lancé un appel au gouvernement pour qu’il renonce à ce projet qui fait courir un danger à la Turquie », prévient l’ancien ambassadeur Pulat Tacar. « Nous entrerions dans un régime quasi dictatorial où le président de la république détiendrait tous les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires ». Et cet observateur attentif de la vie politique turque de s’inquiéter de voir cette réforme fragiliser et diviser un peu plus une Turquie déjà à genoux.

La république turque vient en effet de connaître l’une des années les plus sanglantes de son histoire. « Ce que la Turquie a traversé en une année, les autres peuples l’ont vécu en dix ans », résumait ainsi un analyste turc. Et pour cause, en 2016, les épreuves ont été légion, la résurgence du conflit avec le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), les montagnes russes diplomatiques avec Moscou, le musellement de l’opposition politique et médiatique, ou encore la sanglante vague d’attentats menés par des groupes kurdes et l’Etat Islamique. La dernière attaque en date, au soir du nouvel an, a fait une quarantaine de morts dans une boîte de nuit stambouliote.

« Mais ce qui va marquer fortement les années à venir, c’est le coup d’état manqué », souligne le politologue Ahmet Insel, notamment ses conséquences.

En effet, après avoir maté le putsch, le président Recep Tayyip Erdogan, s’appuyant sur l’état d’urgence, a lancé une vaste purge dans toutes les institutions du pays, armée, police, justice, éducation et entreprises, contre le mouvement proche de l’imam Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis depuis 1999 et accusé d’être le cerveau de l’opération. Les purges se sont étendues ensuite aux opposants de l’autoritaire leader turc. Des centaines de médias ont été fermés, des journalistes ont été interpellés et plusieurs dizaines de membres du parti démocratique des peuples (HDP) ont été jetés en prison. Les chiffres sont dantesques. Plus de quarante et un mille personnes ont été arrêtées. « Le coup d’état a été le prétexte utilisé par le gouvernement pour une suspension générale de l’état de droit », ajoute Ahmet Insel, également éditorialiste au quotidien d’opposition Cumhuriyet, cible du gouvernement. « Et ce n’est pas près de se terminer. Le pouvoir va chercher à transformer cet état d’urgence en un état de droit d’exception permanent ».

Une lente descente vers l’autoritarisme, sous couvert de lutte contre le « terrorisme » kurde, jihadiste ou guléniste, que semblent pourtant soutenir bon nombre de turcs qui placent désormais le « terrorisme et la sécurité » à la première place de leurs inquiétudes, loin devant l’emploi et le chômage, malgré le début d’une crise économique. Un sondage publié au début de l’année rappelle que plus de soixante dix pour cent des turcs se disent favorables aux arrestations des élus du HDP, accusés par Ankara d’être le bras politique des rebelles du PKK. Près de quatre vingt pour cent des turcs soutiennent les mises à pied de plus de cent mille personnes soupçonnées de liens avec le mouvement de Fethullah Gülen. « Qui va demander des comptes », constate, amer, un analyste avisé de la vie politique turque. « Les opposants comme le parti républicain du peuple (CHP), peu de monde les écoute. Les citoyens comme moi n’osent pas. Quand tu t’exprimes ouvertement, tu prends un sérieux risque ». Dans ce climat, l’homme tient à garder l’anonymat. Il rappelle l’exemple de l’éditorialiste Kadri Gürsel, farouche critique des dérives autoritaires de Recep Tayyip Erdogan, accusé de soutenir de front les gulénistes et le PKK, jeté en prison depuis plus de trois mois.

C’est donc dans ce climat de tension et de suspicion que débute officiellement la campagne électorale pour le référendum. Et, à peine entamée, la campagne sent déjà le souffre. Le gouvernement polarise le débat et accuse les partis d’opposition du CHP et du HDP de jouer le jeu des terroristes en s’opposant au système présidentiel. « Qui dit non à ces réformes », demandait ainsi le premier ministre, Binali Yildirim, dans un inquiétant mélange des genres. « Le PKK et le mouvement de Fethullah Gülen sont des terroristes et bien sûr nous soutenons ce à quoi ils s’opposent. Et qui fait aussi campagne pour le non, le HDP et le CHP ». Morcelée, l’opposition peine à se faire entendre face à un arsenal médiatique de soutien à Recep Tayyip Erdogan bien huilé, dans une campagne où l’équité ne semble plus de rigueur. Un décret de l’exécutif turc, publié au début du mois, permet désormais aux chaînes privées majoritaires en terme d’audience de ne plus respecter l’égalité du temps de parole et de diffusion des deux camps lors de cette campagne.

Et à longueur de journée, les figures de l’exécutif encensent le projet de réforme. « C’est exactement ce dont la Turquie a besoin. Le terrorisme sera combattu avec un gouvernement fort et le changement constitutionnel rendra cela possible », vantait au mois de janvier 2017 le premier ministre, sans plus d’explications. Inlassablement, la presse proche du parti au pouvoir explique qu’il y a péril en la demeure et que le pays est en état de siège, menacé de toutes parts. Des ennemis invisibles qu’Ibrahim Karagül, le très volubile et très influent rédacteur en chef du journal conservateur Yeni Safak, a défié dans ses colonnes,  « quel que soit le combat identitaire ou ethnique que vous promouvez, la capitale européenne d’où vous diriger vos opérations, les réseaux profonds américains avec qui vous coopérez ou le service de renseignement dont vous recevez vos ordres, vous ne vaincrez pas ce pays ».

« Une grande majorité des médias turcs répètent à longueur de journée le discours officiel et répandent ces idées conspirationnistes », soupire l’analyste anonyme. « L’idée que l’occident et notamment les Etats-Unis sont prêts à tout pour mettre la Turquie à genoux, quitte à soutenir le terrorisme, est une explication tellement simpliste que les gens y croient. Ce récit contre l’occident et les Etats Unis, c’est une façon pour le gouvernement turc de se dédouaner de ses échecs ». Une botte secrète qui n’est pas toute neuve, rappelle pour sa part l’éditorialiste du Cumhuriyet, Ahmet Insel, « c’est une longue tradition en Turquie que de brandir la menace des puissances occidentales prêtes à ébranler l’état turc. Un sentiment né et entretenu par les pouvoirs successifs depuis la première guerre mondiale et le traité de Sèvres qui actait le dépècement de feu l’empire ottoman ».

Suivant les pas de Mustafa Kemal Ataturk, vainqueur des puissances étrangères occupantes, entre1919 et 1922, et père fondateur de la république turque en 1923, Recep Tayyip Erdogan a lancé son pays dans une nouvelle guerre d’indépendance contre ceux qui veulent défaire la Turquie. Une guerre qui a d’ailleurs conduit le pays au-delà de ses frontières. Depuis le mois d’août 2016, les troupes turques combattent directement les jihadistes de l’Etat Islamique et les milices kurdes du parti de l’union démocratique (PYD), affiliées au PKK, dans le nord de la Syrie. Une opération rendue possible par le rabibochage, pendant l’été 2016, avec la Russie, après des mois de crise diplomatique. En Syrie, rappelle Ahmet Insel, c’est la Russie, le principal allié de Bachar al-Assad, qui autorise ou non les actions de la Turquie.

Avec la bénédiction du Kremlin, Ankara est redevenu un acteur du conflit syrien. Recep Tayyip Erdogan négocie désormais avec Moscou et Téhéran l’avenir du pays. Une implication directe que la Turquie paie à la fois par le sang de sa population civile, l’attaque du 31 décembre 2016 est une déclaration de guerre ouverte de l’Etat Islamique, mais aussi de ses militaires, les martyrs, plus de soixante soldats turcs sont tombés au combat depuis le mois d’août 2016. Un engagement coûteux hors de ses frontières, qui frôle l’enlisement et qui pourrait peser dans la balance lors du vote du référendum.

 

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