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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 19:45

 

http://www.liberation.fr/planete/2017/02/12/podemos-nous-avons-grandi-trop-vite_1548081

 

Nous avons grandi trop vite

 

Par François Musseau, correspondant permanent de Libération à Madrid

 

Pablo Iglesias a vu sa ligne antisystème confortée lors du congrès du parti de la gauche radicale espagnole. Mais la fracture avec l’aile réformiste de son rival Iñigo Errejón demeure.

Au moment où Pablo Iglesias prend la parole, Dimanche 12 Février 2017, un courant électrique parcourt les gradins du palais de Vistalegre, un colosse de béton circulaire qui héberge aussi bien des corridas que des concerts de rock. Face à douze mille militants enfiévrés, arborant tee-shirts et polaires mauves, la couleur de Podemos, le politologue à la queue-de-cheval lance sa diatribe. « Camarades, le vent du changement continue de souffler. Nous sommes l’avant-garde d’une Espagne qui ne supporte plus la corruption et la morgue des élites politico-financières. Nous sommes à l’aube d’un nouveau contrat social, où le peuple n’est plus un sujet ou un laquais, mais le protagoniste de son destin ». Des salves d’applaudissements ponctuent la harangue du secrétaire général et cofondateur de ce parti qui, trois ans seulement après sa fondation, a bouleversé la politique espagnole en devenant la troisième force parlementaire, sur les talons du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) moribond.

Les multiples interventions de Pablo Iglesias ont marqué le deuxième congrès de la formation de la gauche radicale, à Vistalegre, un quartier populaire de la périphérie sud-ouest de Madrid. Un congrès placé sous le signe de la division, du risque d’implosion et des guerres fratricides entre deux camps. Le camp de Pablo Iglesias, le leader charismatique, défend une ligne dure et sans concession, peu enclin à pactiser avec le PSOE et souhaite « cultiver et développer une masse populaire qui finira par faire trembler les élites ». Le camp d’Iñigo Errejón, lui aussi issu des sciences politiques, est plus pragmatique, modéré et convaincu que le combat passe davantage par le parlement et les institutions que par la rue. Entre les deux amis d’hier, un tandem qui a porté Podemos, c’est désormais la guerre ouverte. Lors du premier congrès de Vistalegre, au mois d'octobre 2014, nous pouvions les voir bras dessus, bras dessous. Cette fois-ci, ils sont apparus séparés et leur froide et fugace accolade face au public n’a trompé personne.

Dimanche 12 Février 2017 vers 12 heures, les jeux sont faits. Adoptée par soixante pour cent des cent cinquante mille votants, la liste de Pablo Iglesias a écrasé celle de son frère ennemi Inigo Errejón, ainsi que celle des anticapitalistes les plus radicaux. Non loin de son rival déconfit, l’homme à la queue-de-cheval arbore un sourire rayonnant. Il est réélu à la fois secrétaire général et membre du conseil citoyen, l’organe directeur de la formation, qui compte soixante deux personnes élues, et sa ligne politique s’est imposée. Pour dissimuler le malaise général, Pablo Iglesias lance que « Podemos demeure un parti uni et je compte sur tout le monde pour continuer sur notre route. Ce parti a été créé pour aller jusqu’à la victoire ». En face, l’auditoire scande « unidad », comme un exorcisme de déconvenue.

Durant tout le weekend, sur les lèvres aussi bien que sur les gradins pavoisés de gigantesques étoffes mauves, « unidad » fut le leitmotiv.

Un appel à l’unité parce que, précisément, les participants venus de tout le pays, les quatre cent cinquante mille membres inscrits et les cinq millions de votants aux élections législatives du mois de juin 2016, savent que leur mouvement est au bord de l’implosion. Grande et brune, Elena Gutiérrez n’a que dix huit ans et fait partie des cinq cent volontaires. Comme les cinq cofondateurs du parti, dont Pablo Iglesias et Inigo Errejón, elle étudie les sciences politiques à l’université madrilène de la Complutense. Son père est concessionnaire et sa mère vendeuse au Corte Inglés, le Bazar de l'Hôtel de Ville (BHV) espagnol. Ils tirent le diable par la queue et elle ne pourrait être étudiante à l'université sans sa bourse. « Pour moi, Podemos, c’est l’espérance et mon rayon de soleil, pour moi et tous les gens humbles. Je suis bien consciente des rivalités, des luttes et des ambitions personnelles. Mais je sais aussi que nous n'avons pas d’autre choix que de maintenir l’unité ».

Une frontière invisible semble séparer les pablistes, les errejonistes et les anticapitalistes. Mais chacun défend l’impérieuse nécessité d’éviter à tout prix la scission. José María Marín, quarante huit ans, technicien en arts de la scène, se montre optimiste. « Nous sommes un parti jeune qui a grandi vite, sûrement trop vite. Et bien sûr, nous commettons des péchés de jeunesse et nous tombons dans le piège des egos et des impatiences ». Une référence aux insultes échangées récemment entre les différents camps sur les réseaux sociaux, où Podemos règne en maître, un monopole qui a contribué à ringardiser les deux partis classiques, le PSOE et le Parti Populaire au pouvoir. Le premier ministre, Mariano Rajoy, a été reconduit Samedi 11 Février 2017 à la tête du Parti Populaire. Au côté de José María Marín, Miguel Angel Alzamora, quadragénaire lui aussi, sociologue et travailleur social, acquiesce. « Je crois que ce congrès marque notre arrivée à l’âge adulte. C’est un Podemos mature qui sortira de là. Plus que jamais, nous constituons une vraie alternative ».

Tout le monde, loin s’en faut, ne partage pas ce bel optimisme. Pour beaucoup, la guerre intestine mine le mouvement de l’intérieur. A l’instar de Yolanda, membre d’un des six cercles de Móstoles, une cité-dortoir en périphérie de Madrid. « Je n’aime pas ce qui se passe. Dans ma ville, on m’a mis dans un courant contre ma volonté. Je me sens manipulée et je pense que les querelles personnelles et stratégiques l’emportent sur le projet politique lui-même ». A écouter les uns et les autres, Pablo Iglesias et Iñigo Errejon partagent le même dessein et le même idéal, à savoir gouverner l’Espagne en lui rendant sa souveraineté politique, sociale et économique, mais ils divergent quant à la manière d’y parvenir. Pour simplifier, le premier estime qu’il faut « récupérer la rue, avant de donner l’assaut aux institutions » et le second préconise une modération permettant « de gagner en force dans les parlements, les régions et les municipalités, et de grignoter le pouvoir institutionnel ».

La rue et les institutions, cette dialectique survole tous les discours, opinions, débats et différends. « Pour moi, en plus d’un combat de coqs, la division entre Pablo Iglesias et Iñigo Errejon, c’est le dilemme entre ces deux pôles », confie Sarai Martínez, élue municipale à Mataró, bourgade proche de Barcelone. « Lorsque tu entres dans une institution, tu te coltines les difficultés, les lenteurs et les impossibilités. Derrière, tu as les militants qui te réclament des comptes sur ce que tu as pu changer ou pas et c’est logique qu’il en soit ainsi. Mais ce grand écart entre la rue et les institutions est précaire et difficile à maintenir ». Même son de cloche de la part d’un groupe de femmes, pendant la pause déjeuner, elles appartiennent à un courant dissident qui défend Inigo Errejón, les transparentes, regroupant des plus de quarante cinq ans pour qui le parti a été vampirisé par de jeunes pablistes. « C’est bien joli la rue », s’étrangle Rocío, « mais c’est au moyen du parlement, en votant des lois, que nous changeons réellement la vie des gens. C’est là que le combat doit se mener. Or, depuis un an, Pablo Iglesias s’est laissé embarquer par une garde prétorienne qui ne parle que de galvaniser les foules et d’enflammer la colère du peuple ».

Les immenses arènes de Vistalegre, aux murs de béton tristes bordés de boutiques, ont semblé héberger ce weekend une corrida politique.

A l’entrée, un dessin en couleurs représente d’ailleurs Pablo Iglesias sous la forme d’un matador, tandis qu’Inigo Errejón, lui aussi en habit de lumière, s’apprête à lui couper sa queue-de-cheval. En tauromachie, c’est par ce rituel qu’un torero met fin à sa carrière. « Ils se trompent », commente Carmen, retraitée. « Sans ce duo complémentaire, le parti ne tiendra pas ».

Plus loin, dans les coulisses, Carlos et José María se sont isolés de la foule. Ces deux éleveurs vétérinaires sont venus de Binéfar, dans la province agricole de Huesca, en Aragón. Avec la défaite d’Inigo Errejón, ils craignent le pire, à commencer par des purges au sein de l’appareil. « Ils parlent de nouvelle politique, mais ils s’étripent comme les politiques à l’ancienne », se désole José María. « Nous, nous n’avions jamais été en politique, nous soutenons Podemos pour qu’il serve de résonance à notre voix, du fond de la campagne. Nous sommes ceux d’en bas, gouvernés par une caste qui défend l’ultralibéralisme. C’est pour cela que nous sommes là. Mais s’ils s’étripent et ne savent pas grandir dans la pluralité et la démocratie interne, alors Podemos ne tiendra pas le choc. Et alors, de nouveau, nous ne compterons plus pour personne ».

 

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