Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 19:23

 

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/04/13/il-fallait-le-faire-taire-au-moins-le-temps-du-referendum-en-turquie_5110714_3214.html

 

« Il fallait le faire taire, au moins le temps du référendum » en Turquie

 

Par Marie Jégo, correspondante permanente du Monde à Istanbul

 

Minez Ogreten, trente ans, n’aurait jamais pu imaginer qu’elle se marierait un jour dans une prison. C’est ce qui s’est passé, le premier mars 2017, lorsqu’un officier de l’état civil l’a unie à son compagnon, Tunca Ögreten, trente cinq ans, incarcéré depuis près de quatre mois à la centrale de Silivri, à quatre vingt dix kilomètres d’Istanbul. « Ce fut le mariage le plus rapide au monde, huit minutes », s’esclaffe Minez Ogreten depuis la terrasse d’un café de Kadikoy, sur la rive asiatique du Bosphore.

Journaliste au site d’opposition Diken, à Istanbul, Tunca Ögreten est soupçonné d’appartenir à une organisation terroriste. Malgré quatre mois passés en prison, il n’a toujours pas été mis en examen. Grâce à leur mariage, Minez a obtenu le droit de voir Tunca Ogreten autrement que derrière une vitre, à raison d’une heure tous les deux mois. Pour le reste, ils ont droit au parloir, trente-cinq minutes chaque semaine.

Régulièrement, elle lui apporte du linge, « le minimum ». Les lettres sont interdites. Lui se morfond dans sa cellule glaciale. Heureusement, il a le droit de lire, trois quotidiens par jour et sept livres qu’il est possible d’emprunter chaque semaine à la bibliothèque de la prison.

Ces séances de lecture le sauvent, mais il doit régler à l’administration pénitentiaire la facture d’électricité de la cellule qu’il partage avec deux collègues détenus.

Le quotidien du couple a basculé dans la nuit du 25 décembre 2016, quand dix policiers, dont quatre membres des forces spéciales armés et masqués, ont fait irruption à leur domicile.

« Ils nous ont plaqués au sol, puis ils ont donné des coups de pied à Tunca Ogreten et ils ont retourné la maison pendant quatre heures. Ils sont partis avec les ordinateurs et les portables. J’ai pu conserver mon téléphone, le reste est toujours au commissariat », raconte Minez Ogreten.

Selon elle, le journaliste « était dans la ligne de mire des autorités depuis près de deux ans. Il écrivait sur les sujets qui dérangent, le problème kurde, le népotisme et le trafic de pétrole. Il a fini par ne plus avoir la carte de presse. Il fallait le faire taire, au moins le temps du référendum ».

Dimanche 16 Avril 2017, plus de cinquante huit millions de turcs devront se prononcer pour ou contre l’élargissement des pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan. Minez Ogreten votera contre, Tunca Ogreten votera aussi contre.

Ses droits civiques ne lui ont pas été retirés, aussi mettra-t-il son bulletin dans l’urne apportée à la prison. Minez Ogreten veut croire que « le règlement de comptes se terminera après le référendum ». Elle se prend à rêver tout haut, « les journalistes pourraient être libérés ». Une victoire du oui lui fait peur, car le président Recep Tayyip Erdogan, assure-t-elle, « deviendra beaucoup plus dur et les intellectuels quitteront le pays en masse ».

Sevinc Kart se rend elle aussi à Silivri chaque semaine pour voir son mari, Musa Kart, le caricaturiste du quotidien d’opposition Cumhuriyet, écroué depuis six mois. Avec dix neuf autres journalistes et employés de Cumhuriyet, Musa Kart a été mis en examen le Mardi 4 Avril 2017, après cinq mois d’incarcération. Tous risquent de sept ans et demi à quarante-trois ans de prison pour « collusion avec des organisations terroristes », en l’occurrence le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et le mouvement du prédicateur en exil Fethullah Gülen, « sans en être membres ».

Cumhuriyet mène une « guerre asymétrique » contre le président Recep Tayyip Erdogan, affirme l’acte d’accusation rédigé par le ministère public. Le plus vieux quotidien de Turquie serait même « passé sous le contrôle » du réseau du prédicateur Fethullah Gülen, décrit par les autorités comme le cerveau du coup d'état raté du 15 juillet 2016. « S’affirmer en tant qu’intellectuel indépendant a toujours été problématique en Turquie, mais cette fois la situation dépasse l’entendement », s’insurge Sevinc Kart, des accents de colère dans la voix.

Le régime carcéral de son mari et de ses compagnons est bien plus sévère que celui des détenus de droit commun. Il ne peut rien remettre à ses avocats, ni lettres ni dessins. Les conversations sont écoutées.

Elle dénonce, « Musa Kart n’a jamais rien fait d’autre que dessiner pour dénoncer l’injustice, la corruption et l’oppression. Depuis quand est-ce un crime ».

Les visites à Silivri la désespèrent, « chaque fois, c’est lui qui me remonte le moral ». Lorsque sa petite-fille Deniz, deux ans et demi, l’interroge, « où est papy », elle lui répond qu’il est « parti défendre la démocratie ».

Au début, Nazire Gursel n’a pas su quoi dire à son fils Erdem Gursel, dix ans, lorsqu’il est rentré de l’école en réclamant son père, arrêté le 31 octobre 2016. « Je lui ai dit qu’il était en voyage, mais il a vite compris ». Ecrivain et éditorialiste à Cumhuriyet, Kadri Gürsel est incarcéré à Silivri dans la même cellule que Musa Kart.

Lui aussi risque jusqu’à quarante-trois ans de prison pour complicité avec des organisations terroristes, une accusation plutôt risible quand on connaît l’indépendance farouche de cet intellectuel raffiné et polyglotte. « Et dire que le juge qui a instruit le dossier de nos maris est lui-même accusé d’appartenir à la confrérie de Fethullah Gülen », confie Nazire Gursel dans un éclat de rire.

Elle tient le coup grâce à la solidarité avec les autres femmes de journalistes et grâce aux marques de sympathie qu’elle reçoit « quotidiennement, de partout en Turquie ». Sa voix se brise à l’évocation du jeune Erdem Gursel, « qui a vu son père deux fois en cinq mois » parce qu’il ne supporte pas les visites au parloir. « Les escrocs, les violeurs et les pédophiles ont droit à des visites normales, ils sont les aristocrates de Silivri. Pour les journalistes, c’est plus dur ».

 

Partager cet article

Repost 0
Published by FISCHER
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : fischer02003
  • fischer02003
  • : actualité politique nationale et internationale
  • Contact

Recherche

Pages

Liens