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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 12:11

 

http://www.lemonde.fr/enquetes/article/2017/06/01/francois-ruffin-somme-toute_5136899_1653553.html

 

François Ruffin, toujours entre le ridicule et le formidable

 

Il a cogné sur la presse, mais il est devenu journaliste. Le réalisateur de Merci Patron qui a étrillé les politiques se lance pour le premier tour des élections législatives dans la première circonscription de la Somme

 

Par Florence Aubenas

 

Vendredi 2 Juin 2017

 

Ceux qui connaissent François Ruffin et surtout ceux qui l’aiment auraient pu lui donner ce conseil, « ne fais pas de politique ».

Journaliste et activiste, François Ruffin, quarante et un ans, s’est fait une spécialité de démolir les élus, cognant sur tout ce qui y ressemble et revendiquant de les rééduquer.

Et voilà qu’il se présente au premier tour des élections législatives dans la première circonscription de la Somme, sa région, sous la quadruple étiquette du Parti Communiste Français (PCF), du Mouvement de la France Insoumise (MFI), d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et d’Ensemble, le mouvement de Clémentine Autain.

En France, cette saison électorale a quelque chose de particulier et de jubilatoire, les bizarres et les improbables, ceux qui n’ont aucune chance, vous, moi ou François Ruffin, n’importe qui se sent le droit de concourir. Et en plus, tout paraît possible. Y compris le pire, être élu.

« Mais qui est François Ruffin », s’étonne une cycliste prise dans une nuée de jeunes gens distribuant ses tracts devant la gare d’Amiens.

Outrés, comment peut-on ne pas connaître François Ruffin ? François Ruffin, donc, journaliste, réalisateur de Merci Patron, un documentaire social en forme de farce, ou l’inverse, sur une famille emportée par les délocalisations et qui finit par piéger son ancien patron, le milliardaire Bernard Arnault, cinq cent mille spectateurs et un César au mois de janvier 2017.

François Ruffin aurait pu en décrocher un second pour son discours à la cérémonie, « pourquoi personne n’en a rien à faire des fermetures d’usines depuis trente ans ? Parce que ce sont des ouvriers qui sont touchés. Dans ce pays, il y a peut-être des sans-dents, il y a surtout des dirigeants sans cran ».

Un dimanche de mai 2017, au parc de la Hotoie à Amiens, c’est le François Ruffin des bons jours. Profitons-en. Lui-même a prévenu, « je suis toujours entre le ridicule et le formidable ». Son équipe de campagne a organisé une fête de l’Humanité en miniature, merguez, discours électoral et concert du groupe Tryo. Plus de deux mille personnes s’enthousiasment devant le candidat posté sur l’estrade comme un bonhomme de bande dessinée, houppe de cheveux, mains sur les hanches et tee-shirt d’auto promotion par-dessus sa chemise à carreaux.

Enfant de la bourgeoisie, François Ruffin a fait vœu de pauvreté. Le terme de moine soldat revient souvent pour qui évoque ses rares sorties et ses vacances en Ardèche. Derrière la scène, quelques uns râlent, comme Cédric Maisse, lui aussi candidat du MFI dans la Somme, mais dans la deuxième circonscription. Il voulait intervenir au micro. « François Ruffin m’a répondu, pas de politiques, que des syndicalistes et moi ». Deux délégations ouvrières d’Amiens encadrent donc François Ruffin, l’une d’Automotive, dans laquelle il y a cinquante sept licenciements, et l’autre de Whirlpool, sous le coup d’une délocalisation en Pologne.

Whirlpool, c'est un gros moment médiatique des élections présidentielles, devant l’usine en grève, passage obligé des candidats au deuxième tour des élections présidentielles, Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Jean Luc Mélenchon, leader du MFI et soutien de François Ruffin au premier tour des élections législatives, vient d’exploser une règle sacrée de la gauche, il n’a pas appelé à voter pour Emmanuel Macron pour faire barrage contre le Front National. François Ruffin, lui, laisse entendre qu’il choisira Emmanuel Macron. Et là, cela ne traîne pas. Une visite de Jean Luc Mélenchon à Whirlpool est annulée. Un ouvrier lance à François Ruffin qu’il devrait avoir honte. Et François Ruffin a honte.

« Pour lui, parole d’ouvrier vaut parole d’Evangile », plaisante Mathieu, soutien de sa campagne. François Ruffin en est malade. Quelques jours plus tard, il sabre Emmanuel Macron, « futur président déjà haï », dans une tribune au Monde, assénant quatorze fois le mot « haï ». Certains de ses fans en restent estomaqués. Cette fois, c’était le François Ruffin des mauvais jours.

Emmanuel de Crouy Chanel, professeur de droit, a connu François Ruffin à l’université d’Amiens. Il y étudiait les lettres, un grand garçon pâle, droit comme un cierge, beaucoup de talent, mais solitaire, l’air de juger la terre entière avec parfois l’intime conviction que le pire d’entre tous, c’est lui. En 1999, pour un projet universitaire, l’étudiant fonde Fakir, moitié fanzine, moitié Canard Enchaîné local. Il le fait seul, un tour de force, trois bénévoles et cinq parutions par an. François Ruffin a vingt quatre ans et il n’a pas de projet professionnel.

« Avec ma femme, nous lui avons dit, pourquoi pas la presse », se souvient Emmanuel de Crouy Chanel. Il admire « sa capacité d’indignation et ses saintes colères » partout où il se frotte, écoles de journalisme, institutions et patrons.

Sa première obsession s’appelle le Journal d’Amiens. Un hebdomadaire gratuit qui est, dit-il, « exclusivement celui du maire », ancien ministre de l’Union des Démocrates et des Indépendants (UDI), Gilles de Robien.

Fakir se donne pour but de détruire ce gros bulletin municipal. Les procès s’enchaînent. Une chance, François Ruffin fait de chaque audience judiciaire une caisse de résonance et un lieu de manifestation.

Dans le milieu associatif local, un peu catholique et un peu gauchiste, Fakir devient une référence, orchestrant ses propres mobilisations.

« Le journal se voulait comique. Mais tout le monde disait qu’il donne envie de se jeter dans la Somme », raconte le professeur. Après dix neuf ans à la mairie, Gilles de Robien se souvient de sa défaite en 2008, « j’ai contribué moi-même à mon échec, mais Fakir y a eu sa part ». François Ruffin veut désormais faire un grand journal populaire, tourné vers le national. « J’étais jeune et naïf », dit-il aujourd’hui.

Dans le quartier de Saint Leu, le local de Fakir est resté modeste, bien que les ventes du journal aient doublé grâce à Merci Patron, dix sept mille ventes au numéro et dix sept mille abonnements. On y cuisine, on y travaille et on y dort parfois.

François Ruffin n’a pas de mouvance, juste une garde rapprochée formée pour l’essentiel des six salariés du titre. Ils ont moins de trente ans et ils sont payés au ras du Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC) avec toutes les ficelles des aides à l’emploi. Eux-mêmes se sont baptisés les exploités. « Si Bernard Arnault faisait cela, bien sûr, nous protesterions. Mais, ici, personne ne touche de pactole », dit Johanna, qui travaille à la logistique.

Longtemps, une photographie de Joseph Staline indiquait le bureau de François Ruffin. « Il y a un chef et une ligne, François Ruffin écoute, nous débattons et il décide », raconte Sylvain, un des trois journalistes, « nous marchons en mode guérilla et nous faisons des coups ». C’est ce fonctionnement qui éloignera le créateur de Fakir du mouvement Nuit Debout, dont il fut un des créateurs, au mois d’avril 2016, à Paris.

Les assemblées participatives et l’organisation horizontale sans direction ni feuille de route, tout l’impatiente. Une fois ou deux, il tente de prendre la main pour réaliser « la convergence des luttes entre les classes populaires et intermédiaires », seule capable selon lui de déclencher le changement « grâce au levier de la rue », en vain, retour à Amiens.

François Ruffin a fait le deuil d’un journal lu dans les usines. « En fait, nous nous adressons à la petite bourgeoisie, mais pas pour la conforter, pour l’interpeller sur les classes populaires et leurs préoccupations. Nous sommes populistes, en un sens, à défaut d’être populaires », dit-il dans Fakir. Depuis le succès de son film, il se sent une autre stature. Il serait légitime, pense-t-il, qu’une télévision ou une radio lui offre une grosse émission. Rien ne vient. A François Ruffin, il faut de l’aventure, sinon la déprime le rattrape. « Faut-il rentrer dans l’ombre avec une fausse humilité », dit-il.

Dolores Esteban, conseillère départementale du Front De Gauche (FDG) à Amiens, évoque la première sa candidature au premier tour des élections législatives. Chez François Ruffin, elle admire « sa capacité à organiser et à rassembler ». Au début, elle le sent très hostile, « un argument a pesé, regagner la classe ouvrière dans les fiefs du Front National ». Dans le département de la Somme, le candidat François Ruffin est le seul à réaliser l’union de la gauche, à l’exception du Parti Socialiste. L’accord prévoit qu’il fera campagne pour Jean Luc Mélenchon, mais qu’il versera ses indemnités au Parti Communiste Français (PCF).

Nous voilà dans la vallée de la Nièvre, trente kilomètres entre Amiens et Abbeville, l’épine dorsale de cette première circonscription historiquement à gauche. Ici, chaque bourg avait son usine, jusqu’à treize en tout, totalisant sept mille sept cent onze ouvriers, l’empire des filatures Saint Frères. La première a fermé en 1978. Les autres ont suivi.

Quelques anciens parlent encore du jour où les machines se sont arrêtées. Le brusque silence, les rues sans le flot des ouvriers, les fanfares qui se taisent, les associations sportives qui cessent de jouer et la vie qui se fige dans les villages, où chaque centimètre carré de terre devient potager pour pouvoir manger, une vallée en dépression collective.

Si le passé est partout le même, le présent change d’un bourg à l’autre. Flixecourt, par exemple, trois mille trois cent habitants, qui s’est battu pour sa bretelle d’autoroute, sa zone industrielle avec plusieurs grosses boîtes, son cabinet médical et sa patinoire. Le chômage fait ici douze pour cent, c’est trop mais bien moins que les vingt cinq pour cent à Saint Ouen et à l’Etoile, deux kilomètres plus loin, où les panneaux à vendre se balancent sur les façades de brique. Une telle disparité, pense-t-on, pèsera sur les résultats électoraux. Pas du tout, Flixecourt a voté pour le Front National, comme les autres, à plus de cinquante pour cent au deuxième tour des élections présidentielles et Franck de Lapersonne, acteur et candidat du Front National dans la première circonscription de la Somme, semble monter sans coup férir.

Dans la grande rue de Flixecourt, l’équipe de François Ruffin s’attaque à un mur barbouillé d’affiches du Front National. Cela rigole fort. Ils sont quatre cent cinquante à labourer la Picardie pour lui, militants locaux ou venus de partout par les réseaux de Fakir. Merci Patron s’est aussi révéler un puissant outil de recrutement. « Le film a déclenché un truc alors que j’étais totalement démobilisée », explique Brigitte, aide soignante à Amiens, cinquante ans, « je me suis demandé ce que je peux faire. Je me suis retrouvée dans une réunion. C’est une aventure de découvrir le militantisme. Nous nous faisons des amis, il se passe toujours quelque chose, c’est addictif ».

Contre le Front National, François Ruffin en est sûr, il faut utiliser les mêmes armes que lui, mais de gauche. Ainsi, il revendique un populisme, mais de gauche, un protectionnisme, mais de gauche, et un Donald Trump, mais de gauche. La fédération départementale de la Somme du Parti Communiste Français (PCF) a soutenu sa candidature à quatre vingt douze pour cent.

Jean Claude Renaux, maire du PCF de Camon, n’a pas voulu suivre. « C’est un cas de conscience », raconte-t-il, « soyons clair, François Ruffin n’est pas raciste, il n’a rien à voir avec Marine Le Pen, mais il y a un parallélisme des formes. Les discours contre le système et contre tous les pourris se nourrissent et entraînent les gens derrière le Front National. Nous avons vu la dynamique de Jean Luc Mélenchon au premier tour des élections présidentielles, il a fait monter Marine Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles. Oui, j’ai peur d’avoir un député du Front National ». Il a rejoint Pascale Boistard, député sortante du Parti Socialiste, ancienne secrétaire d’état aux personnes âgées.

« François Ruffin n’est pas contre le système, on le voit sur toutes les télévisions », affirme de son côté Valérie Devaux, de l’Union des Démocrates et des Indépendants (UDI). Et Nicolas Dumont, maire d’Abbeville et candidat de la République En Marche (REM), demande si « le boulot d’un élu est de monter sur un camion et d’amplifier la colère ou bien de trouver des solutions ».

A Flixecourt, François Ruffin entame son meeting, « si je suis élu, je serais député journaliste et, à la fin, je ferai un film que j’appellerai Merci Macron ». Ses tracts revendiquent les remboursements de la sécurité sociale à cent pour cent et le SMIC à mille cinq cent euros. Dehors, ses militants placardent encore de nouvelles affiches, toutes finissent par se chevaucher sur des murs gluants de colle. « Le peuple d’abord » et « non à l’islamisation de la France », proclament les affiches du Front National. Juste à côté, il y a le slogan de François Ruffin, « une Picardie debout pour leur botter le cul ».

« C’est le cul des puissants », s’écrie une commerçante. Sa fille s’étonne. Elle, elle croît comprendre autre chose, « pour moi, c’est le cul des étrangers ».

 

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