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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 19:26

 

https://reporterre.net/L-exemplaire-victoire-de-Francois-Ruffin

 

L’exemplaire victoire de François Ruffin

 

Par Moran Kérinec

 

Candidat dans la première circonscription de la Somme au premier et au deuxième tour des élections législatives, François Ruffin a remporté son siège de député face au candidat de la République En Marche (REM), Nicolas Dumont. « Nous avons prouvé qu’il y avait un autre chemin pour la colère et le désespoir que le Front National », a dit le nouveau député, récit d’une soirée de liesse.

François Ruffin a le visage crispé. Dimanche 18 Juin 2017, il a laissé au placard son emblématique t-shirt Merci Patron pour une chemisette blanche. Attablé avec son équipe, il sirote du bout des lèvres un verre de jus d’orange et écoute tomber les résultats des bureaux de vote. Même quand les chiffres sont positifs, il n’ose se fendre d’un sourire.

Dimanche 18 Juin 2017, il est 19 heures dans la salle du Chiffon Rouge de Flixecourt, à proximité d’Amiens. C’est dans ce bâtiment carré et austère que le rédacteur en chef de Fakir a voulu clore les élections législatives, en compagnie des militants qui l’ont accompagné depuis le lancement de sa campagne au mois de janvier 2017.

Un à un, les résultats s’égrènent, rythmés par les applaudissements des soutiens du journaliste, « tu viens de gagner cent trente voix » ou « ici on est remonté de cinquante voix ». Imperturbable, François Ruffin répond systématiquement à chaque annonce avec la même demande, « par rapport à la semaine dernière, c’est quoi la comparaison ».

« Nous avons fait quasiment match nul à un endroit où Nicolas Dumont avait le double de voix par rapport à nous », répond l’un de ses comparses. Ces calculs d’apothicaire ont leur importance. « La victoire se fera dans un mouchoir de poche, si c’est une victoire », explique Asma, une militante. À l’issue du premier tour, François Ruffin avait obtenu vingt quatre pour cent des voix face aux trente trois pour cent de Nicolas Dumont, maire d'Abbeville, ancien membre du Parti Socialiste qui a revêtu les couleurs de la REM pour les élections législatives.

« J’ai les résultats de Flixecourt, plus de sept cent voix en faveur de François Ruffin » exulte une des militantes. « Et les comparaisons », interroge le candidat. « Tu nous emmerdes avec les comparaisons, tu gagnes », lui rétorque un membre de l’équipe. « Ce n'est pas scientifique comme réponse », réplique François Ruffin. Quant à savoir pourquoi il est le seul à ne pas s’enthousiasmer des résultats, « je veux entretenir l’esprit de la défaite », plaisante-t-il, mi-figue mi-raisin. Mais l’évidence est là. Le candidat investi par le Mouvement de la France Insoumise (MFI), Europe Ecologie Les Verts (EELV) et le Parti Communiste Français (PCF) égalise presque systématiquement avec son adversaire politique, quand il ne le dépasse pas.

« Vous savez, François Ruffin, c’est la dernière petite lueur en France. Le dernier qui peut prouver que les français ne sont pas des cons », explique une militante qui arbore le sticker « Picardie debout avec François Ruffin ». Quelques minutes plus tard, les résultats officiels tombent. François Ruffin remporte son siège de député avec cinquante quatre pour cent des voix. Le journaliste laisse enfin tomber le masque pour souffler. À ses côtés, son équipe s’embrasse et se tombe dans les bras. Aux accolades s’ajoutent les larmes de joie, « je n'y crois pas », répète une militante.

« Je n’aurais jamais parié », confie Asma, « mais François Ruffin a fait une campagne de terrain remarquable, Nicolas Dumont ne l'a pas fait. Ce n’était même pas une vraie campagne de militant, beaucoup d’entre nous n’avaient jamais milité, même syndicalement ». Dans la salle, les slogans sont lancés à tue-tête, « le peuple à l’assemblée nationale », « et à la fin, c’est nous qui allons gagner » et « ils ont l’argent, nous avons les gens ».

Le tout nouveau député François Ruffin s’empare du micro pour féliciter ses militants, « c’est une victoire par le peuple pour le peuple. Si nous voulons que le pays change, cela se passe un peu dans les urnes aujourd’hui, mais cela va se passer surtout dans la rue. Nous allons descendre à la mairie de Flixecourt, là où nous avons fait le meilleur pourcentage ».

La manifestation sauvage s’organise. Casseroles, tambours, flûtes et banderoles dans les mains, deux cents militants et sympathisants s’engagent dans la rue. Les chants s’élèvent, l’Internationale, Bella Ciao, société tu ne m’auras pas, tout un répertoire révolutionnaire qui rythme l’avancée de la foule. « Monsieur le député, rien à faire, je n’arrive pas à m’imaginer lui dire cela », plaisante une jeune femme entre deux refrains. Devant la manifestation, le maire de Flixecourt cavale pour frapper aux portes dans l’espoir de faire grossir la foule, sans grand succès.

Devant la mairie, François Ruffin reprend le micro pour remercier un par un ses militants avant de commencer avec quelques hésitations son discours et pour cause, « j’avais préparé un discours de défaite », avoue-t-il, « sur le papier, il n’y avait rien, si ce n’est que les gagnants gagnent toujours. Vous me voyez soucieux, je mesure la responsabilité qui est la mienne. Nous allons avoir un rôle dans l’hémicycle, le rapport de force ne va pas être pour nous, mais nous avons prouvé qu’il y avait un autre chemin pour la colère et le désespoir que le Front National ».

Quant à savoir vers quelle gauche le député de la Somme tend, celui-ci répond qu’il « ne fait pas le tri entre insoumis et communistes. Nous sommes la gauche, tout court ». Et pour appuyer son point, il propose « à tous ses camarades insoumis et communistes un grand rassemblement Jeudi 22 Juin 2017 place de la République à Paris ».

De retour à la salle du Chiffon Rouge, les militants s’égayent autour d’un verre de vin et d’une portion de taboulé. Chacun y va de son analyse sur cette victoire inattendue, « il y avait une dynamique », explique Vincent, militant de la première heure, « à force de diffuser des tracts, nous sentions l’enthousiasme. Mais entre la cote de sympathie et le bulletin de vote, il y a une marge. Ce qui a fait la différence, c’est que l’électorat de droite ne s’est pas mobilisé ». Pour leur part, les membres de Picardie Debout revendiquent avoir réussi à motiver les abstentionnistes à aller aux urnes, « c’est dû à notre travail de porte-à-porte », assure Stéphanie. À Abbeville, le fief de Nicolas Dumont, où elle a battu le pavé pendant des semaines, le travail a payé, « nous avons gagné plus de deux mille voix. Ce n’était pas facile pourtant, il en est maire et il fait du bon travail. C’était notre argument, il est déjà maire et il avait promis de ne pas cumuler de mandats. Mais la personne que nous avons envie de défendre aujourd’hui, c’est ce monsieur-là, François Ruffin. Celui qui n’a pas un passé politique et qui est juste quelqu’un qui défend les ouvriers, les précaires et les gens sans voix ».

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