Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 19:00

 

http://www.lemonde.fr/festival/article/2017/07/20/russie-juillet-1917-kerenski-homme-providentiel_5162770_4415198.html

 

Russie, juillet 1917, Alexandre Kerenski, homme providentiel

 

L’historien Marc Ferro déroule le fil de la révolution russe. Alors que le gouvernement est affaibli par des révoltes de plus  en plus violentes, le chef de file des socialistes-populistes s’engouffre dans la brèche et devient premier ministre.

 

Par Marc Ferro, historien spécialiste de la Russie et de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS)

 

Jeudi 20 Juillet 2017

 

Juin 1917, La révolution russe est en suspens. Elle a chassé le tsar, elle a fait tomber un gouvernement et elle en a choisi un autre. Mais la coalition au pouvoir est hésitante. Il y a, d’une part, un gouvernement conciliateur issu du parlement qui cherche le compromis et il y a, d'autre part, les soviets qui, sur le terrain, veulent aller plus loin. Mais pour l’instant les éléments extrêmes sont absents, les démocrates pour la droite, et surtout les anarchistes, bolcheviks et internationalistes pour la gauche.

Ce gouvernement provisoire ne réussit ni à négocier l’avenir de la paix, ni à faire les réformes attendues par le peuple. La violence monte. Dans les campagnes les saisies de propriétés se multiplient tandis que, dans les villes, des séquestrations d’administrateurs ou de patrons sont le fait de comités d’usine prenant en main la gestion de leur entreprise. A Kronstadt, éclate une sorte d’insurrection dont on peut craindre l’extension tandis que, dans tout le pays, la désobéissance civile enfle. Sans parler d’une montée contre-révolutionnaire émanant de l’armée et quelque peu soutenue par l’église orthodoxe.

C’est dans ce climat délétère qu’est organisé le premier congrès panrusse des soviets, le 3 juin 1917, à Petrograd, qui réunit des délégués de toute la Russie. Ces délégués ont été élus par vingt millions de personnes, dont plus de cinq millions d’ouvriers, huit millions de soldats et quatre millions de paysans. C’est ainsi que six cent soviets sont représentés au mois de juin 1917 à Petrograd. Il y aura mille cinq cent  soviets au deuxième congrès panrusse des soviets au mois d'octobre 1917. Les députés socialistes mencheviks sont deux cent quarante huit, les députés socialistes bolcheviks sont cent cinq et les autres socialistes sont cent soixante. Les conciliateurs arrivent donc largement en tête, mais c’est trompeur. Ils voient bien que, sur le terrain, le pays les suit de moins en moins, alors que le péril principal vient de la droite, l’état-major, l’église orthodoxe et la haute bourgeoisie.

Mais c’est la gauche qui attaque, Vladimir Lénine le premier, au nom des bolcheviks. Alors que le menchevik Irakli Tsereteli déclare que « la situation est tellement grave qu’aucun parti n’exprime explicitement le désir de prendre seul le pouvoir », Vladimir Lénine répond « qu'un tel parti existe, le nôtre est prêt à prendre tout le pouvoir entre ses mains ».

Des rires couvrent les applaudissements. Quelle conception Vladimir Lénine a-t-il de la démocratie, socialiste ou non, pour prétendre au pouvoir avec cent cinq députés sur plus de huit cent députés ? Vladimir Lénine provoque une nouvelle vague de rires en déclarant que son parti « arrêterait cinquante ou cent des plus gros millionnaires ».

Alexandre Kerenski, chef de file des socialistes-populistes modérés, alors ministre de la guerre, stigmatise Vladimir Lénine et son programme, qui lui rappelle la révolution russe de 1905 ou même les premiers massacres en France en 1792 et la terreur qui suivit. « Ces propos sont un enfantillage quand nous savons que le capitalisme est international et qu’arrêter quelques-uns de ses membres ne changera rien. En outre, nous voulons garder intactes les conquêtes de la révolution pour que Vladimir Lénine puisse encore parler ici sans avoir à craindre de fuir à nouveau à l’étranger ».

Tandis que se poursuivent les débats, une surprise attend les députés. La Pravda, l'organe des bolcheviks, annonce une grande manifestation contre la politique gouvernementale. Annoncée pour le 10 juin 1917, elle aura finalement lieu le 18 juin 1917. Le but affiché est de démontrer que les conciliateurs ne tiennent plus la rue. Mais en fait, la principale crainte des bolcheviks est de voir surgir une contre-révolution menée par l’armée, essentiellement les officiers. Ces derniers se sont constitués en associations pour le retour à l’ancien ordre. Ils se disent républicains, tant le tsarisme est discrédité, mais ce qu’ils désirent, en réalité, c’est l’instauration d’un régime autoritaire placé sous leur contrôle. Le général Lavr Kornilov et l’amiral Alexandre Koltchak sont pressentis pour tenir le rôle de chefs.

Dans une motion du début du mois de juin 1917, les cadres de l’armée disent combien ils ne tolèrent plus la décomposition de leur corps qui tient, selon eux, « à la disparition complète de l’esprit militaire, à la chute de la discipline, à l’annulation de l’autorité du chef et à la méfiance envers les officiers qui ne défendaient pas la formule de la paix coûte que coûte ». Nous devons aussi à l’armée quelques libelles mettant en cause les juifs. Mais surtout, sont jugées inadmissibles les mesures instaurées par la révolution en marche, l’élection des officiers et l’intervention des comités militaires.

Et puis il y a les fraternisations avec l’ennemi allemand à la veille d’une grande offensive promise aux alliés. « Nous vous envoyons des saucisses de pain blanc et du cognac, envoyez nous des cigarettes », tels ont été les premiers balbutiements d’une fraternisation entre soldats russes et soldats allemands, sans idée derrière la tête, une simple pause dans la guerre, reprise aussitôt. Ces moments de répit sont nés spontanément à l’initiative de comités de soldats qui entendent créer un climat de confraternité, en espérant qu’il s’amplifie, afin de conduire à la fin des opérations. Aucune violence n’a lieu au front au mois de mai 1917, sauf lorsque des officiers interdisent ces fraternisations ou tirent sur des hommes qui se congratulent. Les bolcheviks soutiennent ces rapprochements avec l’ennemi qui cessent dès que le soviet de Petrograd les interdit pour ne pas nuire aux négociations de paix en cours, lesquelles seront sans suite.

Lorsqu'Alexandre Kerenski choisit de devenir ministre de la guerre plutôt que premier ministre dans le gouvernement provisoire formé au mois d'avril 1917, il croit qu’il sera plus utile au front qu’à l’arrière. Il sait que l’indiscipline y gagne du terrain, que les désertions augmentent et que la préparation d’une offensive est nécessaire. Au mois de juin 1917, à Petrograd, au congrès des délégués du front, il s’adresse, avant son départ au champ de bataille, aux troupes en présence, composées à la fois des officiers et de bolcheviks membres des comités de soldats. A ces derniers, qui, trois mois plus tôt se sont mutinés sur le front du sud-ouest, il fait ce reproche, « vous saviez tirer contre vos frères quand l’autocratie vous en donnait l’ordre, mais vous refusez de tirer quand c’est l’ennemi allemand qui envahit notre terre natale ».

Ailleurs, entendant ce même discours, le bolchevik Nicolaï Krylenko se met à sangloter et il dit que « je m’étais prononcé contre l’offensive, mais si le camarade Alexandre Kerenski m’en donne l’ordre, je partirai le premier au combat ». Belle éloquence, mais la suite sera tout autre, l’offensive en Galicie, le 18 juin 1917, échoue et provoque les soulèvements du mois de juillet 1917. Le 2 juillet 1917, les faubourgs de Petrograd et de Kronstadt commencent à s’agiter. Et puis, pour ne pas arranger les choses, l’Ukraine a profité de la révolution pour se proclamer république autonome. Ce qui insupporte les ministres constitutionnels-démocrates russes qui démissionnent pour protester contre l’accord passé par le gouvernement avec la rada, la douma de Kiev.

Pendant ce temps, les manifestations de rue se multiplient et elles s’apparentent à une tentative d’insurrection. Elles sont animées par des anarchistes, tel Max Bleichman, qui trouvent face à eux des troupes fidèles au soviet et au gouvernement. Sur cette question, la direction du parti bolchevik est divisée. Une bonne partie y est hostile, tels Lev Kamenev, Grigori Zinoviev et Vladimir Lénine. D’abord surpris que leurs mots d’ordre de « la paix, le pain et la terre » ou « tout le pouvoir aux soviets » incitent le peuple à battre le pavé, ils estiment surtout qu’elles surviennent trop tôt. Déjà, les bolcheviks jugeaient prématurées les mutineries de soldats et celles des marins de Kronstadt.

C’est pourquoi la direction bolchevique refuse de saluer les cortèges qui défilent sous ses fenêtres. Ce qui provoque des réactions variables, au mois de juin 1917, le parti est jugé trop à gauche et, au mois de juillet 1917, il est trop à droite. Souvent, les rassemblements dégénèrent. Les scènes de violence se multiplient entre le 3 juillet et le 7 juillet 1917. Le 3 juillet 1917, les troupes loyalistes font quarante morts et plus de quatre vingt blessés sur la perspective d'Alexandre Nevski. Un autre jour, des manifestants commencent à lyncher Viktor Tchernov, le ministre de l’agriculture à qui on reproche de ne pas avoir pris le pouvoir. Léon Trotski réussit à s’interposer, lui sauvant la vie.

L’échec de la tentative d’insurrection donne au gouvernement l’opportunité de lancer la chasse aux bolcheviks. Pour rallier les indécis, le ministre de la justice rend publics des documents montrant que Vladimir Lénine est un agent allemand, ajoutant que son retour au pays depuis la Suisse, dans un train plombé, n’a pu se faire qu’avec l’aide de l’ennemi.

Une trentaine d’autres russes se trouvaient avec Vladimir Lénine dans ce train qui bénéficiait de l’exterritorialité. Il est vrai que le retour de ces militants bolcheviks ne pouvait qu’ajouter au désordre en Russie et donc bénéficier à l’Allemagne. Toujours est-il que l’accusation d’intelligence avec l’ennemi provoque un vaste mouvement d’opprobre contre les bolcheviks. Au lendemain des journées de juillet 1917, les arrestations se multiplient, notamment celles de Grigori Zinoviev, de Lev Kamenev et de Vladimir Lénine. Ce dernier, paniqué, arrive néanmoins à s’enfuir en se maquillant, puis à se cacher en Finlande.

La répression est impitoyable. « J’avais été enfin libre de jouer le sauveur des soviets », commentera plus tard un général. Le prince Gueorgui Lvov, lui, quitte la direction du gouvernement provisoire.

Alexandre Kerenski le remplace, dont le prestige n’est pas entaché par des événements. Il n’a pas versé dans l’anti bolchévisme sommaire des dirigeants mencheviks. Le grand vainqueur de cet épisode désordonné et sanglant, c’est bien lui, Alexandre Kerenski, qui devient au mois de juillet 1917 premier ministre du gouvernement provisoire.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by FISCHER
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : fischer02003
  • fischer02003
  • : actualité politique nationale et internationale
  • Contact

Recherche

Pages

Liens