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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 19:04

 

 

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/08/21/caracas-capitale-de-l-angoisse_5174516_3222.html

 

https://www.letemps.ch/monde/2017/08/21/caracas-capitale-langoisse

 

Glissement vers la dictature au Venezuela, Caracas, capitale de l’angoisse

 

La dictature qui s’installe, l’insécurité et la débâcle économique pèsent sur le moral des habitants de la capitale vénézuélienne.

 

Par Fanny du Villars, envoyée spéciale du Monde à Caracas

 

Lundi 21 Août 2017

 

Les turbulents perroquets vert et bleu et les grenouilles coqui qui chantent presque sans arrêt à Caracas ont beau distraire ses habitants, les « Nicolas Maduro assassin », « non à la dictature » et autres graffitis qui tapissent la ville rappellent chaque jour ces derniers à la réalité. Après quatre mois de manifestations, qui ont fait au moins cent vingt cinq morts et qui n’ont abouti qu’à la démoralisation de l’opposition, les uns pleurent leurs morts et les autres observent incrédules le glissement du Venezuela vers la dictature. Personne n’est épargné par l’effondrement économique et l’insécurité dans cette ville qui compte parmi les plus dangereuses au monde.

Pour Elvira Llovera et José Pernalete, la vie est suspendue. Ils ont perdu leur fils unique, Juan Pablo, tué le 26 avril 2017 par les forces de sécurité, en pleine manifestation. Il était étudiant à la prestigieuse université Metropolitana, il était champion de basket-ball et il rêvait d’être admis dans le championnat de la National Basketball Association (NBA), le championnat américain. En quatre mois, le couple est devenu paria dans sa propre communauté. « Nos amis et nos proches nous évitent par peur de représailles, car notre fils a été labellisé terroriste par le gouvernement », s’offusque José Pernalete, rencontré avec son épouse dans un café de la capitale. « Juan Pablo ne faisait pas de politique, mais il était bouleversé par tant de misère et d’injustice. C’est pour cela qu’il manifestait », s’insurge sa mère.

José Mendes et sa compagne, Mercedes Mendes, économistes à Caracas, ne reconnaissent plus leur ville. Il y a six mois encore, on pouvait visiter le palais présidentiel. Aujourd’hui, Miraflores est une forteresse. A quelques encablures, l’Hélicoïde, décrit par le poète chilien Pablo Neruda comme « l’une des créations les plus exquises sorties de la tête d’un architecte », destiné à accueillir une galerie commerciale géante en drive thru, ne désemplit pas de prisonniers politiques. Le légendaire bâtiment abrite en effet le service bolivarien du renseignement et ses cellules en sous-sol. Le nombre de prisonniers politiques a augmenté de six cent pour cent depuis le début du mois d'avril 2017 au Venezuela, d’après l’organisation Foro Penal.

Tandis que le gouvernement célèbre les progrès de l'assemblée constituante sur les ondes, la ville bruisse de rumeurs de coup d'état, de rébellion armée ou d'invasion militaire. Dans les groupes Whats App, dont sont friands les vénézuéliens, les conversations sautent facilement du coq à l’âne. Coup d'état, prix du kilo de farine et vols à main armée, « nous avons l’impression de vivre dans un hôpital psychiatrique », résume José Mendes.

« Entre l’extrême pauvreté, les gens qui meurent faute de soins médicaux, l’explosion de la violence et la polarisation politique, les habitants de Caracas souffrent à divers degrés du syndrome de stress post-traumatique. Nous observons beaucoup d’anxiété et de dépression », note Adriana Paz Castillo, professeure de psychologie à l'université centrale du Venezuela.

Partout en ville domine le sentiment que le désastre économique ne fait que commencer. Le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit une inflation de sept cent vingt pour cent en 2017. Le défaut de paiement est jugé probable par les économistes en 2017 ou au début de l'année 2018. Le cabinet Ecoanalitica, basé à Caracas, évalue à soixante dix pour cent le risque de chute de Nicolas Maduro d’ici à un an. « Il est difficile de dire s’il sera remplacé par l’opposition, par une partie du gouvernement actuel ou bien par l’armée », explique l’économiste Jean-Paul Leidenz.

Dans les bastions chavistes, l’inquiétude est palpable aussi. Depuis l’installation de l'assemblée constituante, acquise au président Nicolas Maduro et dotée des pouvoirs législatifs de l'assemblée nationale dominée par l’opposition, l’extrême volatilité de la devise vénézuélienne face au dollar a plongé la population dans le désarroi. Le prix du sac de riz a doublé depuis le début du mois d'août 2017.

« Nous sommes pris à la gorge, je ne sais pas si c’est à cause de la guerre économique des Etats-Unis ou pas, mais la hausse des prix nous étrangle », se lamente Yajaira, responsable des Comités Locaux d'Approvisionnement et de Production (CLAP), le programme gouvernemental d’aide alimentaire aux plus démunis, à Antimano, un barrio de l’ouest de la capitale.

« Au gouvernement, il y a des gens bien, mais il y en a d’autres qui mettent beaucoup d’argent dans leurs poches », accuse-t-elle, « le gouvernement a arrêté de financer nos programmes parce que les deux derniers présidents du conseil communal sont partis sans rien faire pour la communauté ».

La madurista ignore sûrement que, à quelques kilomètres de là, certains proches du président chaviste, comme Tibisay Lucena, présidente du Conseil National Electoral (CNE), possèdent des villas estimées à des dizaines de millions de dollars au très chic Country Club. Devant sa résidence, une large demeure aux murs blancs acquise en 2015, une douzaine de soldats de la garde nationale bolivarienne monte la garde jour et nuit.

Les nouveaux riches vénézuéliens n’ont pas bonne réputation au Country Club, fief des plus vieilles fortunes du pays, quelque peu malmenées par le chavisme. Les millionnaires bolivariens y sont affublés de surnoms méprisants. Il y a les boliburguesos, c’est la première génération des bourgeois bolivariens enrichis sous Hugo Chavez. Il y a les bolichicos, c’est la nouvelle génération des jeunes bolivariens. Il y a les enchufados, ce sont les branchés au système.

« En dix ans, le gouvernement a détruit l’économie du Venezuela, aucun investissement n’a été réalisé et l’économie grise a profité du système », fustige Alberto Martinez Santander, directeur des affaires juridiques d’une entreprise pharmaceutique, dont la famille est membre du Country Club depuis des générations. Ces derniers temps, le Country Club se fait de plus en plus désert. Beaucoup ont quitté le pays. Alberto y vient en famille aussi souvent qu’il le peut. « C’est mon refuge. Avant je pratiquais le triathlon dans les avenues de Caracas, mais j’ai abandonné l’an dernier, quand un ami a été kidnappé », confie-t-il.

Jadis destination favorite du continent sud-américain, Caracas a atteint un tel niveau d’insécurité que, à la nuit tombée, elle se transforme en ville morte. Au lieu des dîners, les restaurants proposent des déjeuners tardifs. Les mariages ont lieu en journée. Les rares compagnies aériennes qui n’ont pas encore quitté le pays évitent de proposer des vols trop tôt le matin ou tard la nuit, car la route de l’aéroport est un coupe-gorge.

Le directeur d’un grand cabinet d’audit international confie avoir organisé récemment le transfert de dizaines d’employés d’une multinationale vers la Colombie. « La situation n’était plus tenable », dit-il. Face à l’exode qui vide Caracas de ses habitants pour des raisons économiques autant que sécuritaires, lui-même a ouvert des comptes en dollars à l’étranger, afin de retenir ses employés.

Le week-end, on trouve toujours des irréductibles qui font la fête dans les rares lieux nocturnes de Caracas. Au Buddha Bar, ce soir-là, les minirobes et les décolletés généreux sont de rigueur. Le club, ouvert en 2015, attire un mélange d’entrepreneurs faisant affaire avec l’état, de personnes dont les revenus sont en dollars et de rares étrangers.

Daniel, un homme d’affaires dans l’industrie de la restauration, et son épouse Alejandra, la directrice d’un institut de beauté, sont venus fêter un anniversaire. « Nous finissons par nous habituer à tout, même à la dictature et aux pauvres qui mangent dans les poubelles. Il faut bien continuer à vivre », fait-il valoir. Au Buddha Bar, les cinq sushis d’anguille fumée coûtent l’équivalent du salaire minimum vénézuélien, deux cent cinquante mille bolivars avec le ticket d’alimentation, autour de quinze dollars. C’est une aberration parmi tant d’autres à Caracas, cette ville que l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez appelait la cité infernale.

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