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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 15:41

 

 

DANS LE LABORATOIRE DES GAUCHES ESPAGNOLES

 

Des militants du site Le Vent Se Lève (LVSL) réalisaient récemment des interviews d’un certain nombre de militants de Podemos et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE).

Vous trouverez ci-dessous la première partie de leur message de présentation de ces interviews.

Le message est disponible en totalité si vous consultez leur site à l’adresse ci-dessous.

 

Bernard Fischer

 

http://lvsl.fr/lvsl-dans-le-laboratoire-des-gauches-espagnoles

 

LVSL en voyage à Madrid

 

Vendredi 11 Août 2017

 

Au mois de juillet 2017, nous nous sommes rendus en Espagne afin de rencontrer des responsables et des intellectuels des divers mouvements de la gauche espagnole. Si nous avons fait ce choix, c’est parce que l’Espagne a connu des bouleversements politiques importants depuis plusieurs années et que ces bouleversements se sont traduits par un foisonnement intellectuel à gauche tel qu’on n’en a plus connu depuis longtemps en France. En effet, le mouvement des places, aussi appelé mouvement des indignés, ou mouvement du 15 mai 2011, qui s’est déclenché en 2011 en réponse à la crise et qui a été d’une ampleur incomparable au mouvement des Nuits Debout, a rebattu les cartes de la politique espagnole. Les vieux partis se sont retrouvés complètement débordés et un ensemble d’intellectuels proches du département des sciences politiques de l'université Complutense de Madrid ont cherché, avec d’autres acteurs politiques, à donner une traduction électorale à ce qui s’était exprimé à travers le mouvement du 15 mai 2011. De cette traduction est né Podemos, mouvement très influencé par la théorie populiste d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, qui eux-mêmes puisent beaucoup chez un auteur comme Antonio Gramsci.

L’émergence de Podemos a eu pour effet d’affaiblir le PSOE et de marginaliser Izquierda Unida, le front de gauche espagnol, construit autour du Parti Communiste d’Espagne (PCE). D’une certaine façon, ce qui s’est passé en France récemment, avec l’émergence du Mouvement de la France Insoumise (MFI), lui aussi influencé par Chantal Mouffe, comme première force électorale à gauche, ressemble à de nombreux égards à ce qui s’est produit auparavant en Espagne. Dès lors, puisque l’Espagne semble avoir été touchée par une vague qui impacte maintenant la France, il nous a semblé intéressant d’aller interroger des acteurs qui ont maintenant un peu de recul sur les changements profonds intervenus dans la politique espagnole.

Ainsi, nous avons eu la chance de réaliser des interviews d’un certain nombre de militants, Rita Maestre, Inigo Errejon, Jorge Moruno, Jaime Pastor, Jorge Verstrynge, Lucia Martin et Omar Anguita. Rita Maestre est cadre de Podemos et porte-parole de la mairie de Madrid. Iñigo Errejón est ancien numéro deux de Podemos et un des principaux stratèges du parti. Jorge Moruno est sociologue et ancien responsable de l’argumentation au sein du mouvement. Jaime Pastor est membre du courant anticapitaliste de Podemos et éditeur de la revue Viento Sur. Jorge Verstrynge est ancien secrétaire général du principal parti de droite post-franquiste, passé ensuite à gauche puis à Podemos. Lucía Martín est députée catalane d’En Comú Podem. Omar Anguita est dirigeant des Juventudes Socialistas Españolas.

Nous avons été frappés par la richesse intellectuelle de la vie politique espagnole et, disons-le, un peu jaloux. Les intellectuels, et c’est probablement une affaire de culture politique et d’influence d’auteurs comme Nicolas Machiavel et Antonio Gramsci, semblent beaucoup plus investis dans les partis et les mouvements politiques, de sorte qu’ils les alimentent directement en réflexion stratégique et tactique. A l’inverse, en France, on ne peut que faire le constat d’une rupture plus ou moins nette entre les intellectuels et les partis, situation préjudiciable à de nombreux égards.

Ces entretiens ont été réalisés en espagnol et traduits en français, ce qui a pris beaucoup de temps. Nous avons décidé de les organiser en série d’été et nous les publierons à raison de deux entretiens par semaine.

Nous espérons, par ce travail, alimenter la réflexion de nos lecteurs, notamment ceux qui, ne parlant pas l’espagnol, ont plus difficilement accès à la production intellectuelle et militante venue d’Espagne. C’est aussi l’occasion, pour ceux qui assimilent le populisme à la démagogie, de clarifier la nature du premier et de comprendre pourquoi le terme connaît un tel succès aujourd’hui à gauche.

Entre le 6 juillet et le 9 juillet 2017, le centre historique de Cadix et sa faculté de médecine accueillaient la troisième université d’été de l’institut du 25 mai, le think tank rattaché à Podemos. L’édition 2017, conçue sur le thème « communication, pouvoir et démocratie », recevait des intellectuels de renom ainsi que des acteurs de plusieurs mouvements progressistes apparus ces dernières années, à l’image de Winnie Wong, activiste américaine de la plateforme People for Bernie, ou Sophia Chikirou, du MFI. Un rendez-vous annuel tenu sous un soleil de plomb et dans une atmosphère festive, aux abords de la plage de la Caleta et de la somptueuse avenue Campo del Sur, qui longe l’Atlantique.

Ce n’est pas un hasard si l’institut du 25 mai a choisi cette année d’établir son université d’été dans cette capitale provinciale du sud de l’Andalousie. La ville de Cadix, place forte du libéralisme politique où fut rédigée en 1812 la première constitution espagnole, au cœur de la guerre d’indépendance, est chargée d’histoire. Une histoire qui charrie un puissant imaginaire populaire entretenu par la mémoire de Fermín Salvochea, célèbre maire anarchiste qui gouverna la ville sous la première république. Aujourd’hui, elle est l’une des municipalités espagnoles les plus frappées par le chômage, l’explosion des inégalités et la hausse dramatique de l’exclusion sociale. Mais surtout, après avoir été dirigée pendant vingt ans par la droite, Cadix est aujourd’hui gouvernée par la déclinaison locale de Podemos, Por Cádiz Sí Se Puede. Le maire actuel, José María Gónzalez, plus connu sous le surnom de Kichi, est un activiste chevronné de la Marea Verde, une plateforme citoyenne de défense de l’éducation publique née en 2011 pour lutter contre les coupes budgétaires. Il est avec le député européen Miguel Urbán et la députée d’Andalousie Teresa Rodríguez l’une des principales figures des Anticapitalistes, qui forment le troisième courant de Podemos, aux côtés des pablistes et des errejonistes.

Cadix est l’une de ces mairies du changement, au même titre que Madrid, Barcelone, Saragosse, La Corogne ou Saint Jacques de Compostelle, véritables vitrines du succès remporté par Podemos et ses alliés aux dernières élections municipales du mois de mai 2015. Ces municipalités rebelles sont aujourd’hui un précieux atout pour une formation politique qui a toujours affiché d’audacieuses ambitions.

« Podemos n’est pas né pour jouer un rôle de témoin, nous sommes nés pour aller chercher toutes les victoires », déclarait déjà Pablo Iglesias au soir des élections européennes du 25 mai 2014.

Les mairies conquises en 2015 constituent les principaux points d’appui d’une stratégie de conquête du pouvoir. La politique municipale donne l’opportunité à Podemos de démontrer sa capacité à gouverner les principales villes du pays sans que celles-ci ne sombrent dans le chaos.

Mieux, elle doit permettre au parti de gagner en crédibilité, d’anticiper l’Espagne qui vient et d’obtenir la confiance des citoyens dans l’existence d’un projet alternatif au désordre provoqué par le Parti Populaire, la mafia qui dirige le pays. C’est le point sur lequel insiste Iñigo Errejón, accueilli telle une rock-star à son entrée dans l’amphithéâtre de la faculté de médecine à Cadix. L’ancien secrétaire politique du parti était quelque peu en retrait de la scène médiatique depuis sa défaite au deuxième congrès de Vistalegre, au mois de février 2017. Mais malgré son éviction de la fonction de porte-parole du groupe parlementaire, désormais attribuée à Irene Montero, Inigo Errejón reste indubitablement l’une des voix qui portent parmi les gauches espagnoles. Il définit lui-même sa présence à l’université d’été comme un resserrement des rangs en vue de donner une nouvelle impulsion à Podemos, au sortir d’une année particulièrement tumultueuse.

Au mois de septembre 2016, les élections régionales en Galice et au Pays Basque ont marqué le dernier jalon d’une longue course d’endurance électorale, dont les élections générales du 20 décembre 2015 et du 26 juin 2016 ont été les points d’orgue. En deux ans et quelques mois d’existence, Podemos a donc dû mener de front de multiples campagnes et participer à pas moins de sept échéances électorales d’ampleur. Malgré la violence des critiques et l’obstination de ses détracteurs à le dépeindre comme une bulle éphémère, le parti est parvenu à s’installer dans un paysage politique qu’il a grandement contribué à bouleverser. L’essor de Podemos, et dans une moindre mesure l’émergence de la formation de centre-droit Ciudadanos, ont rudement affaibli le bipartisme entre le Parti Populaire et le PSOE, qui représentait jusqu’alors un pilier réputé inébranlable du régime politique issu de la constitution post franquiste de 1978.

Seulement, à l’automne 2016, l’intensité du cycle de mobilisation électorale a laissé place à l’apparition de nombreux débats internes, amplement documentés par LVSL. Les désaccords larvés et les luttes intestines ont éclaté au grand jour médiatique et ont renvoyé l’image peu reluisante d’un parti empêtré dans des querelles politiciennes pourtant caractéristiques de la vieille politique, tant fustigée par les leaders de Podemos. Le duel prétendument fratricide entre Pablo Iglesias et son bras droit Iñigo Errejón a focalisé l’attention, au détriment des réels débats de fond concernant l’orientation de la stratégie populiste. Cette phase de vives tensions s’est soldée le 12 février 2017 par la nette victoire de Pablo Iglesias sur ses rivaux errejonistes et anticapitalistes et elle a permis au secrétaire général de Podemos de renforcer son leadership et celui de son équipe.

Depuis, Podemos tente tant bien que mal de reprendre l’initiative et de renouer avec ce qui a constitué sa marque de fabrique ces deux dernières années, la maîtrise de l’agenda politique. Face à un Parti Populaire toujours plus embarrassé par les affaires de corruption et un PSOE aux abonnés absents depuis son soutien indirect à l’investiture de Mariano Rajoy, Pablo Iglesias s’est évertué à endosser le costume de l’opposant le plus ferme au gouvernement. Au concept de caste, constamment employé dans les premiers mois de Podemos pour dénoncer une élite politique déconnectée de ceux d’en bas, Pablo Iglesias a désormais substitué la notion de trame, qui désigne de manière plus diffuse les interconnexions néfastes entre le monde des affaires et le pouvoir politique. Cette mue sémantique s’est traduite par le lancement au mois d’avril 2017 du Tramabus, un autocar destiné à parcourir le pays pour dénoncer les méfaits de la corruption, affichant les visages des politiciens impliqués dans des scandales financiers. L’initiative, qui mêle dénonciation et dérision, n’a pas eu l’effet escompté. Parfois moquée sur les réseaux sociaux, elle est aussi critiquée en privé par le courant errejoniste.

Au mois de juin 2017, la présentation d’une motion de censure au congrès des députés contre le gouvernement de Mariano Rajoy a cette fois-ci permis a Podemos de se hisser au rang d’opposition de premier plan. Irene Montero s’y est notamment illustrée en énumérant un à un les scandales de corruption qui affectent le Parti Populaire. Pablo Iglesias a quant à lui pris soin d’apparaître comme un homme d’état à la stature présidentielle, à travers un discours axé sur l’histoire politique et sociale de l’Espagne et des propositions concrètes en matière de lutte contre la corruption ou de réforme fiscale. La motion de censure a malgré tout échoué, l’abstention des députés socialistes ne suffisait pas à recueillir la majorité nécessaire pour destituer Mariano Rajoy.

Podemos fixe désormais le cap sur les élections régionales de 2019, qui doivent être l’occasion de mettre le parti en ordre de bataille en vue des prochaines élections générales en 2020. Pablo Iglesias a d’ores et déjà constitué autour de lui une équipe resserrée, dénommée Rumbo 2020, une sorte de cabinet fantôme destiné à donner à la formation davantage de crédit en tant que force de gouvernement alternative. La conquête des communautés autonomes en 2019 est envisagée par les cadres de Podemos comme un moyen de faire bloc contre les politiques d’austérité impulsées par l’état central et de prouver, de la même manière que depuis les mairies du changement, qu’il est possible de gouverner autrement. Les projecteurs devraient être tournés vers la communauté de Madrid, où Iñigo Errejón est pressenti pour affronter l’actuelle présidente de la région, Cristina Cifuentes, figure du Parti Populaire aujourd’hui pointée du doigt par la Guardia Civil dans un énième scandale de corruption. Le 25 juillet 2017, dans une tribune conjointe, Pablo Iglesias et Iñigo Errejón déclaraient ainsi que « Madrid préfigure aujourd’hui de fait la confrontation entre deux projets de pays, celui du Parti Populaire et le nôtre ». Si Podemos souhaite faire des prochains scrutins électoraux un duel sans merci avec la mafia du Parti Populaire, un possible retour en grâce du PSOE pourrait venir contrarier ce scénario idéal et bouleverser la donne politique espagnole.

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