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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 18:15

 

EN QUEL TEMPS VIVONS-NOUS

Vous trouverez ci-dessous la deuxième partie d’une interview de Jacques Rancière par Aude Lancelin.

L’interview est disponible en totalité si vous consultez le site www.elcorreo.eu.org à l’adresse ci-dessous.

Bernard Fischer

http://www.elcorreo.eu.org/En-quel-temps-vivons-nous-Entretien-avec-Jacques-RANCIERE

EN QUEL TEMPS VIVONS-NOUS

Lundi 7 Août 2017

Aude Lancelin. Vous ne croyez pas au fait de passer par les institutions pour les réformer voire les mettre à bas ?

Jacques Rancière. Je crois que, à ce moment-là, il faut jouer un jeu unique avec l’institution, ne pas être à la fois président sur le mode des présidents de la cinquième république et en même temps dire vouloir le détruire. Si nous ne sommes là que pour le détruire, nous n’avons qu’un seul mot d’ordre et nous n’allons pas chercher à ramasser un peu de protection sociale, un peu d’écologie, un peu de républicanisme et un peu de socialisme, pour faire un programme. Nous disons que nous ne voulons que cela et que nous sommes ceux qui nous nous présentons pour l’abolition de la présidence. Cela, c’est clair. A ce moment, nous utilisons l’institution.

Aude Lancelin. C’était d’une certaine façon le programme du Mouvement de la France Insoumise (MFI), une assemblée constituante, puis la mise à bas de la monarchie présidentielle. Vous ne le voyez que comme un instrument de conquête du pouvoir ?

Jacques Rancière. Je pense que nous pouvons jouer un jeu avec les institutions, mais c’est un jeu qui est déterminé et que ce n’est pas ce double jeu qui a quand même abouti à cette chose très misérable, les affiches que nous avons vues pour le deuxième tour des élections présidentielles avec la cohabitation pour des jours heureux. Excusez-moi, les jours heureux, pour les gens de mon âge, cela veut dire autre chose que le fait d’avoir un ministre du MFI avec un président de la République En Marche (REM). Il faut être sérieux. La cohabitation pour les jours heureux a quand même quelque chose d’un peu grotesque. Jean Luc Mélenchon a repris exactement les vieux mots d’ordre de la droite, à savoir qu’il ne faut pas donner tous les pouvoirs aux socialistes. Il a dit qu’il ne faut pas donner tous les pouvoirs à Emmanuel Macron. Est-ce vraiment un mot d’ordre de mobilisation d’un peuple nouveau ? C’est quoi cette grande déclaration du MFI qui reprend le mot d’ordre le plus misérable, à savoir qu’il ne faut pas donner tous les pouvoirs à ceux qui ont gagné et qu’il faut nous en donner un peu aussi. C’est un premier problème. Il y a un deuxième problème dans l’idée que nous allons élire une assemblée constituante. Mais ce ne sont pas les assemblées constituantes qui ont fait quelque chose dans l’histoire. Les assemblées constituantes naissaient de mouvements révolutionnaires ou de mouvements de masse importants. Ce ne sont pas les assemblées constituantes décrétées simplement comme application de mesures proposées dans un programme électoral.

Aude Lancelin. Par rapport au slogan « abolissons les élections présidentielles, plus de président », pensez-vous vraiment que l’incarnation soit l’objet d’un rejet au sein de la population ? Ne pensez-vous pas que par hyper-démocratisme nous risquons de promouvoir des revendications tout sauf populaires ?

Jacques Rancière. La question est de savoir si nous favorisons des formes autonomes de discussion et de décision qui soient un peu à l’écart du jeu ? Ou est-ce que, d’une manière générale, nous ouvrons l’initiative au plus grand nombre de ceux qui le veulent. Je ne pense pas qu’il faille se reconnaître dans un chef plus ou moins charismatique qui, malgré tout, se rappelle que tous les quatre ans il y a une élection. Un leader populaire authentique, c’est autre chose. Auguste Blanqui, au dix neuvième siècle, ce n’était pas quelqu’un qui tout à coup disait qu’il y a une élection l’année prochaine et qu’il va falloir soulever le peuple des profondeurs. Si nous sommes vraiment les leaders d’un mouvement populaire, nous participons à ce mouvement populaire, à ses initiatives et à la création de formes autonomes, au lieu de chercher à ramasser la mise tous les cinq ans.

Aude Lancelin. Pour remettre de la démocratie dans notre système, vous proposez toutefois dans votre livre de 2005, « la haine de la démocratie », d’introduire du tirage au sort, d’introduire évidemment des mandats courts non cumulables et non renouvelables et toutes sortes de mesures dont nous avons discuté depuis notamment dans le mouvement des Nuits Debout. Est-ce à dire que pour vous quelque chose de bon malgré tout peut encore sortir des urnes ? Est-ce qu’il y a encore quelque chose à sauver dans le système électoral ?

Jacques Rancière. Le système électoral crée des comportements, des attitudes, des croyances et toute une série de choses qui affectent les vies. Mon idée, c’est que nous n’allons pas faire la révolution en élisant un président de la république de gauche, mais nous n’allons pas attendre que les vraies luttes et l’insurrection généralisée amènent un pouvoir révolutionnaire en ignorant totalement l’existence de tout cela. Un mouvement politique marche sur deux pieds et par conséquent peut se servir de ses institutions, ou en tout cas se définir par rapport à elles, ce qui n’est pas la même chose. Nous pouvons avoir une stratégie par rapport aux élections présidentielles, une stratégie de déclaration de refus de ces élections et de déclaration de candidature à la non-présidence ou que sais-je. C’est possible. A ce moment-là, nous nous rapportons à ce système qui existe, comme nous nous rapportons à toute une série de systèmes qui existent. C’est une forme de domination comme une autre. Par conséquent, nous avons un comportement par rapport à cette forme de domination comme nous en avons par rapport à d’autres. Nous pouvons proposer des mesures institutionnelles, mais nous les proposons en sachant que tout cela prend un sens quand c’est l’émanation d’un mouvement qui a sa propre dynamique et ses propres structures. C’est cela qui est important. Les mouvements qui disent simplement « sixième république, assemblée constituante et puis tout ira bien », n’ont pas de sens. Nous pouvons toujours écrire sur le papier une constitution de la sixième république, cela ne prend un sens que si c’est l’émanation d’un mouvement capable de porter les revendications par ailleurs inscrites dans cette constitution.

Aude Lancelin. Vous avez suivi ce qui s’est passé dans le mouvement des Nuits Debout au printemps 2016. Quelles ont été selon vous les erreurs stratégiques, par exemple le fait de se focaliser sur le Parti Socialiste et sur le bilan catastrophique de la gauche de gouvernement ?

Jacques Rancière. Je ne suis pas du tout là pour dire ce que le mouvement des Nuits Debout a mal fait ou aurait dû faire. Je pense qu’un mouvement comme le mouvement des Nuits Debout est de toute façon un mouvement hétérogène avec des vieux routiers de la lutte sociale ou de la révolution et des gens qui débarquent. Et puis il y a ce problème que nous retrouvons avec tous les mouvements des places. A savoir qu’il y a comme une réalisation directe de la démocratie. Nous sommes ensemble, nous sommes une assemblée, nous sommes égaux et nous sommes heureux d’être égaux. Cela devient très difficile de conjuguer la forme de l’être ensemble avec la forme de l’être contre. Ce n’est pas la question de savoir qui est responsable de quoi. Je crois que nous n’avons pas dépassé cette juxtaposition entre, d’une part, les gens pour qui l’important c’est d’abord d’être ensemble et de constituer un peuple ensemble et, d’autre part, ceux pour qui l’important c’est de se battre contre l’ennemi avec l’idée que nous allons constituer un peuple en déclarant la lutte violente et en obligeant les gens à choisir leur camp. Nous n’avons pas encore inventé de logique qui aille au-delà. Il y a des pays où cela a été un petit peu plus loin. Nous pensons à la Grèce et à tout le mouvement des espaces sociaux libres qui essaient d’institutionnaliser des formes d’être ensemble qui en même temps ne sont pas les formes du parti et qui ne sont pas non plus des formes éphémères d’assemblée générale. Il y a quelque chose qui se passe là.

 

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