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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 19:38

 

 

INTERVIEW DE JACQUES RANCIERE PAR AUDE LANCELIN

 

Vous trouverez ci-dessous la première partie d’une interview de Jacques Rancière par Aude Lancelin.

L’interview est disponible en totalité si vous consultez le site www.elcorreo.eu.org à l’adresse ci-dessous.

 

Bernard Fischer

 

http://www.elcorreo.eu.org/En-quel-temps-vivons-nous-Entretien-avec-Jacques-RANCIERE

 

En quel temps vivons-nous ? Que sauver d’un système politique français à la dérive ?

 

Interview de Jacques Rancière par Aude Lancelin

 

Lundi 7 Août 2017

 

Le philosophe Jacques Rancière était l’invité d’Aude Lancelin dans la guerre des idées du 20 juin 2017. Voici la transcription de cet entretien.

 

Aude Lancelin. Jacques Rancière, bonjour, je remercie le grand philosophe de la politique que vous êtes de venir nous aider à comprendre ce qui se passe dans un pays démocratique où l’on peut obtenir les pleins pouvoirs avec le soutien de moins de onze pour cent du corps électoral. Une des leçons très cruelles de votre nouveau livre de dialogue avec l’éditeur Eric Hazan, « en quel temps vivons-nous », c’est que, quelle que soit l’abstention de masse et quels que soient les dysfonctionnements du système représentatif, celui-ci tient le coup. Il organise même un fonctionnement de plus en plus oligarchique de nos sociétés, sans rencontrer d’obstacle sérieux. Il ne suffit pas de tourner le dos au système électoral pour qu’il s’effondre de lui-même, il continue à fonctionner sans les classes populaires, sans la gauche, jusqu’à quand ?

 

Jacques Rancière. Je pense que le système représentatif est fait pour fonctionner sur l’appui d’une minorité. Il y a toujours cette confusion entre démocratie comme pouvoir de tous et système représentatif. Le système électoral fait qu’on confond les deux mais fondamentalement le système représentatif est dans son essence un système oligarchique. Au dix huitième siècle le système représentatif est ainsi fait pour qu’une petite partie de la population supposée éclairée, représentative et consciente des intérêts généraux pour la société, puisse gouverner avec le moins d’obstacles possibles. Au moment des révolutions du dix neuvième siècle et du vingtième siècle a émergé une croyance dans le pouvoir du peuple, qui pourrait s’exprimer à travers le système électoral et la représentation. Aujourd’hui, on en revient au fait que, de différentes manières, le pouvoir est toujours celui d’une petite minorité. Avant, c’était une classe sociale. Maintenant, il est difficile de dire quelle classe sociale peut véritablement gouverner le pays, même si on sait quels intérêts ce système sert. Par conséquent, on a eu une professionnalisation qui a produit ce rapport entre une gauche et une droite qui fondamentalement pensaient et faisaient la même chose. Et du même coup, se désignaient eux-mêmes comme représentants du système et appelaient à un sursaut hors système ou antisystème. Pour résumer, le système produit lui-même son antisystème. Ce que nous voyons avec Emmanuel Macron et la République En Marche (REM), c’est une forme inédite et inattendue de production par le système de son antisystème. Je veux dire que le système représentatif a engendré en creux plusieurs alternatives possibles. Il y a l’alternative du style de Marine Le Pen, à savoir le peuple des profondeurs qui va balayer tous les gens du système, et puis bien sûr il y a la forme d’Emmanuel Macron, qui est une forme plus adaptée parce qu’elle remplace le système par le système lui-même. Au fond, qu'avons nous comme grande nouveauté sous la bannière de la REM ? Ce sont des alliances que nous avons déjà connues dans d’autres pays européens, nous pouvons penser à l’Allemagne, à la différence que les partis gardaient leur autonomie, tout en faisant fondamentalement la même politique, tantôt adversaires et tantôt alliés.

 

Aude Lancelin. Vous affirmez dans ce livre qu’une sorte d’incroyance radicale à l’égard des élections et de leur capacité à changer nos vies est devenue le mode normal de rapport à la chose politique, autant chez les gens qui votent que chez ceux qui ne votent pas. Pourquoi une telle résignation s’est-elle installée au fil du temps au sein du peuple ?

 

Jacques Rancière. Je crois qu’il y a toujours l’idée un peu fausse qu’un système d’adhésion fonctionne sur de la croyance et sur le fait que véritablement on a des convictions. Cela renvoie à l’idée que la majorité des gens sont des ignorants ou des gens qui s’illusionnent et qui bien sûr votent en fonction de leurs illusions, avec l’idée que, le jour où ils perdent leurs illusions, tout s’effondre. Je ne le pense pas. Je pense que dans tous les domaines où la croyance est en jeu, il y a une espèce de glissement de l’intelligence dominante. Parce que maintenant, tout le monde est intelligent. Il y a un système d’incroyance qui s’est généralisé et qui par conséquent permet à la fois l’adhésion et la distance. L’important, dans les types de société dans lesquelles nous vivons, c’est de pouvoir à la fois croire et ne pas croire. Au fond, c’est ce que j’ai essayé d’analyser dans « le maître ignorant » à la suite de Joseph Jacotot, à savoir cette logique des inférieurs supérieurs. Si nous pouvons mépriser le système qui nous domine, nous pensons que cela va. Si nous pouvons mépriser les journalistes, si nous pouvons mépriser la publicité et si nous pouvons mépriser finalement tout ce qui nous gouverne, à ce moment-là, nous nous sentons supérieurs aux gens qui nous dominent. C’est une forme d’adhésion.

 

Aude Lancelin. Est-ce qu’il n’y a pas une croyance qui demeure, ne serait-ce que par le fait que nous vivons dans une démocratie effective ? Par exemple, l’élection présidentielle est une élection qui demeure populaire et pour laquelle les gens se déplacent. C’est l’une des critiques que vous adressez dans ce livre au mouvement des Nuits Debout. Plutôt que d’appeler à ne plus jamais voter pour le Parti Socialiste par l’entremise de François Ruffin, mieux aurait fallu appeler à abolir l’élection présidentielle. Est-ce qu’un tel mot d’ordre ne reste pas élitiste ? Est-ce qu’il ne peut pas être entendu seulement de cercles intellectuels restreints et déjà très politisés ?

 

Jacques Rancière. Pourquoi serait-il spécifiquement élitiste ? Effectivement nous sommes dans une situation paradoxale où l’élection présidentielle, qui au fond est la confiscation la plus résolue de la puissance supposée être celle de tous, apparaît comme celle qui véritablement est l’essence de la démocratie. Nous savons bien que l’élection présidentielle a été créée en 1848 essentiellement contre le peuple des clubs, contre le peuple démocrate et contre le peuple ouvrier. Même ceux qui l’ont créée pensaient que le président de la république en question allait rappeler le roi. C’était destiné à cela, au départ. Après, cela a été réinventé en France par Charles de Gaulle, d’une manière très claire, pour lui donner une majorité et une assise en créant un rapport plus ou moins mythique avec un peuple des profondeurs qui s’opposerait aux jeux politiques et qui s’opposerait aux partis, et ainsi de suite. En fait, l’élection présidentielle est la forme extrême de la dépossession sous l’apparence de l’expression directe du peuple. Le rôle qu’a joué d’ailleurs le vote négatif dans toutes ces élections présidentielles a été significatif, de même que les abstentions aux dernières élections législatives. Et dans quatre ans la machine va repartir. Je pense que si nous ne visons pas le système en son cœur, nous manquons quelque chose. Du même coup, nous nous redéclarons et nous nous défoulons un peu avant de passer aux choses sérieuses. C’est un peu comme cela que la fin du mouvement des Nuits Debout et la montée de l’entreprise de Jean Luc Mélenchon a été vécu, à savoir que nous nous sommes fait plaisir, ou vous vous êtes fait plaisir, ce qui est différent, et maintenant, nous passons aux choses sérieuses. Le problème est de savoir si nous pouvons casser, ou au contraire outrepasser, cette partition entre les moments où les gens entre eux peuvent se libérer et les moments où les choses sérieuses reprennent.

 

Aude Lancelin. Restons sur le Mouvement de la France Insoumise (MFI) et le phénomène de Jean Luc Mélenchon pendant les élections présidentielles. Vous êtes très sceptique à l’égard de la figure du tribun qui va parler au nom des souffrances d’un peuple et se faire le héraut de sa cause. Cette posture est suspecte à vos yeux. Quel est le fond de votre critique ?

 

Jacques Rancière. Il y a plusieurs choses. Déjà, adopter cette posture, c’est adopter aussi la posture que la logique même du système impose, à savoir qu’il y a le jeu de la politique officielle et qu’il y a le peuple des profondeurs qui n’est pas représenté, ou par l’extrême droite à laquelle il faut l’arracher. C’est cette idée que le peuple existe, qu’il y a des gens qui le représentent plus ou moins bien ou plus du tout et qu’il faut quelqu’un pour l’incarner. Cette incarnation du peuple, c’est ce que prétendait faire Charles de Gaulle. Je ne pense pas que ce soit une idée démocratique qui véritablement permette de mobiliser et d’avancer. C’est un premier point. Le deuxième point, c’est que je trouve paradoxal de demander l’investiture suprême au sein de ce système, en disant que, si vous m’élisez, voilà mon programme. Et en même temps dire que ce système est mauvais, donc tout va changer. Je pense qu’il y a une contradiction fondamentale. Vous me disiez que ce mot d’ordre anti-présidentiel est un peu paradoxal ou difficile à avaler. Mais je pense que c’est encore plus difficile à avaler de vouloir à la fois demander à être investi des pouvoirs qui sont donnés au président de la cinquième république et de dire en même temps que nous voulons la sixième république et que nous voulons en finir avec la cinquième république. C’est l’un ou l’autre.

 

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