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23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 20:26

L’outrageur outragé


www.liberation.fr  


Suite à une altercation avec un policier, ce tranquille éditeur et auteur de polars pourfend le délit d’outrage, dont il réclame la dépénalisation.

On le verrait bien en Pierrot lunaire, plus difficilement en Zola. Voix lente, sourire paisible, petites lunettes, faux airs de grand Duduche : Jean-Jacques Reboux, auteur de polar et éditeur, n’a a priori rien pour faire trembler l’Etat. S’il se dit «anar», c’est plus tendance sous-préfet aux champs que Netchaïev. Un peu malgré lui pourtant, il est devenu le champion d’un combat qui monte : celui qui s’oppose à l’outrage, ce délit dont n’importe quel représentant de l’ordre se sentant insulté peut accuser le citoyen qui l’incommode. «Il est d’une hypersensibilité totale, dit Gilles Del Pappas, un de ses auteurs. Le moindre truc le perturbe.»

Le 24 juillet 2006, Jean-Jacques Reboux est dans sa voiture, avenue de Clichy, à Paris. Le feu est rouge. Il attend, puis démarre. Sa voiture, un rien âgée, peine un peu. Deux policiers l’arrêtent. «Les papiers du véhicule, s’il vous plaît.» Il les donne. L’un des deux lui annonce alors qu’il va avoir un PV pour «obstruction à la circulation». Reboux s’étonne et conteste l’infraction. Poliment. Le policier lui demande de se calmer, ce qui a l’effet inverse. Il persiste à contester : on l’inculpe d’outrage. Reboux prend son portable, avertit sa compagne qu’il sera en retard pour «des démêlés avec un flic maboul». Lequel entend et appelle deux motards. Jeté à terre, menotté aux bras et aux chevilles, le délinquant est emmené au commissariat où il passera trois heures pénibles.

Il en sortira révolté, épuisé, humilié, n’ayant pas réussi à retenir ses larmes. Des larmes de rage. «J’ai passé mes vacances à y penser. Je n’en ai pas dormi. Cet incident m’a pourri la vie.» Bien sûr, c’est sa version.

Mais il la revendique au point d’en avoir tiré un livre, Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, ministre des libertés policières (Après la lune, 2006). Et d’être allé jusqu’au bout de ce qui est devenu sa croisade.

Devant le tribunal, le policier affirme que Reboux est sorti de sa voiture en criant «connard de flic», ce que l’écrivain nie. On lui propose un «arrangement» : 150 euros d’amende, 100 de dommages et intérêts au policier. Il refuse. «Je suis pugnace. Ça doit être un atavisme paysan.»

Il va jusqu’au procès, qu’il gagne à moitié : l’amende reste, assortie d’un sursis, pas les dommages-intérêts. Et il porte plainte auprès de l’IGS, la police des polices. Une confrontation a lieu. «Pendant vingt minutes, le policier a fui mon regard. Nous n’avons pas échangé un mot, la procédure de l’IGS l’interdit.» La plainte a été classée. Sur le site Rue89, où son pseudo est «outrageur de poulets», il découvre l’histoire de Romain Dunant, militant de la Confédération nationale du travail (CNT) et de Réseau éducation sans frontières (RESF) dans le Jura, attaqué lui pour outrage envers le ministre de l’Intérieur : dans un courriel de 2006, où il lui réclamait la libération d’un ami militant mis en garde à vue après une manifestation, il avait comparé la politique de Nicolas Sarkozy à celle de Vichy.

Les deux hommes commencent à correspondre. Et constatent que le problème dépasse leurs cas personnels. Les plaintes pour outrage sont en progression constante. 32 000 l’an dernier, 42 % d’augmentation entre 1995 et 2001. «Dès qu’un policier agresse quelqu’un, il attaque ensuite pour outrage. C’est très préoccupant. Reboux a levé un vrai lièvre», affirme Maurice Rajsfus, historien et fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Ils décident d’écrire un livre, Lettre au Garde des Sceaux pour une dépénalisation du délit d’outrage. Reboux l’édite, ils l’envoient à Rachida Dati, qui n’en accuse même pas réception. Qu’à cela ne tienne : ils créent le Comité pour la dépénalisation du délit d’outrage. Le Codedo abrite une dizaine de membres et aide les victimes d’outrage. Il était présent au procès de Maria Vuillet, Franco-Colombienne accusée par le sous-préfet de Paris Frédéric Lacave et
relaxée en première instance. Depuis, Dunant a été condamné à 800 euros d’amende. La décision, passée en appel hier, a été mise en délibéré au 26 novembre.

Le palais de justice, Reboux commence à connaître. La dernière fois, c’était comme éditeur. L’Opus Dei s’était attaqué avec une violence étonnante à un roman que venait de publier Après la lune, sa jeune maison d’édition. Avec Camino 999, Catherine Fradier était accusée de diffamation envers l’institution catholique. «J’étais un peu abattue, se souvient l’auteur. Il a fait mousser l’affaire autant qu’il pouvait.» Cette pub gratuite aura en tout cas profité au livre, best-seller de la maison avec près de 15 000 exemplaires vendus. En première instance, l’Opus Dei a été débouté, mais elle fait appel. De quoi troubler à nouveau sa tranquillité ?

Quand il n’est pas aiguillé par la rage antiflic, le Reboux est un être paisible. Presque indécis. «Je n’ai jamais vraiment su ce que je voulais faire.» Sa carrière relève plus de l’inventaire à la Prévert que du parcours structuré. Fils de paysans mayennais, il aligne quatre premières années de fac, puis fait ses armes comme instituteur. «Mais je n’ai pas d’autorité et je n’aime pas parler en public.» Il crée une revue de poésie, devient ouvreur de cinéma, puis postier à Rouen. Ensuite, il commence à écrire des polars, inspiré par le grand Pierre Siniac.

Reboux en est à sa  seizième livraison mais ses premiers ouvrages ont peiné à trouver preneur. «Puisqu’on ne voulait pas de moi, j’ai décidé de me publier moi-même.» Il crée en 1992 les éditions Canaille, avec l’aide de Jean-Bernard Pouy.

Aujourd’hui, il dirige tant bien que mal Après la lune, fait quelques ateliers d’écriture qui l’aident à vivre sans l’enthousiasmer. Il est, ironie du sort, aidé par cet Etat dont il attaque le chef suprême. Sa compagne, intendante d’un lycée parisien, bénéficie d’un logement de fonction qui abrite pour l’instant les locaux de sa maison d’édition, à savoir un ordinateur et un bureau caché derrière une bibliothèque qui coupe la chambre en deux. Le chat Chatouille, vrai maître des lieux, passe impérial de l’un à l’autre. La maison d’édition, elle, est en friche. L’échec d’une très jolie collection, La maîtresse en maillot de bain, l’a un peu plombée. L’activisme juridique de son dirigeant l’en a éloigné. «Tout faire seul, c’est trop dur.»

«Il est honnête et généreux, ajoute Del Pappas, mais parfois vite débordé.» La fronde gronde d’ailleurs chez ses auteurs, qui trouvent que leur éditeur se mobilise trop pour ses combats et pas assez pour leurs livres. Les prochains titres ne sortiront qu’en avril 2009. L’outrageur a-t-il mangé l’éditeur ? Continuer ? Arrêter ? Il hésite, songe aussi à se lier à une grande maison comme éditeur indépendant amenant ses projets. Sur l’écran de son ordinateur, avec Thiéfaine en fond sonore, il regarde le site tout neuf du Codedo, s’arrête sur les prochains rendez-vous judiciaires. «On va bien finir par décrocher quelque chose.» La lune… ?


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