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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 18:12


http://www.liberation.fr/monde/0101557550-les-yeux-grand-ouverts-de-gaza

 

Les yeux grand ouverts de Gaza

Malgré les frappes d’Israël, les tunnels reliant l’Egypte au territoire palestinien servent toujours à alimenter les trafics.

RAFAH (bande de Gaza), envoyé spécial JEAN-PIERRE PERRIN

Les «yeux» de Rafah, comme les appellent les terrassiers palestiniens, ne restent jamais longtemps fermés. Les bombes israéliennes, parfois, les crèvent, les tempêtes de sable ou les rafales violentes des pluies de février les aveuglent mais, le plus souvent, ils rouvrent très vite. Les yeux, ce sont les tunnels, ou plus exactement l’entrée des tunnels, qui relient Rafah, la palestinienne, à Rafah, l’égyptienne. Le retrait israélien du Sinaï, en 1982, a coupé la localité en deux. D’un côté, une ville balnéaire et, derrière elle, l’infini du désert. De l’autre, «la plus grande prison du monde», comme les Gazaouites appellent leur territoire. Un poste frontière entre l’Egypte et Gaza existe bel et bien mais il ne s’entrouvre que rarement. Alors, pour ne pas périr asphyxiée, Gaza a tout misé sur ses souterrains.

Treuil ou échelle

Depuis le blocus israélien, devenu incontournable après la prise du pouvoir à Gaza par le Hamas, en juin 2007, le nombre des tunnels n’a cessé d’augmenter. Si bien que personne, aujourd’hui, ne connaît exactement leur nombre : 800, 900, 1 000… Tous n’ont pas la même longueur : de 20 à 500, voire 600 mètres, en général. Certains puits sont de vrais ouvrages d’art. On y accède à l’aide d’un treuil électrique avant de déboucher sur une galerie de mine, bien étayée, bien aérée. Le tunnel dans lequel nous descendons est plus sommaire. Pour accéder au premier palier, il faut d’abord descendre une courte mais mauvaise échelle, puis sauter au fond d’un trou, d’où part un étroit boyau, en partie effondré, où l’on doit avancer cassé en deux et où l’on respire mal. C’est là que travaille Ahmed, un père de sept enfants, qui assure que «jamais les Israéliens ne pourront venir à bout des tunnels parce que
c’est le seul moyen de briser le siège de Gaza. C’est grâce à eux que nous avons du sucre, du lait et des médicaments».

Une certitude : ils ont donné naissance à une véritable économie souterraine qui emploie des milliers de personnes. L’offensive militaire israélienne, qui a duré du 27 décembre au 18 janvier, les avait condamnés au chômage. Une fois la trêve déclarée, ils ont repris leur activité. La zone des tunnels évoque un peu ces images de villes de chercheurs d’or américains colportées par les westerns.

C’est un paysage complètement bouleversé. Un gruyère sablonneux de cavités, maillé de monticules, de terrils, de tentes, souvent de simples bâches en plastique ou de baraques préfabriquées pour dissimuler l’ouverture des puits. Les bombes israéliennes ont rajouté leurs cratères. Partout, on entend la rumeur sourde des systèmes de ventilation des galeries. Ici et là, le grondement d’un bulldozer qui creuse un nouveau puits. Les bombes et les missiles n’ont pas visé que les tunnels. Ils ont écrasé tous les bâtiments établis le long de cette zone, les réduisant à des squelettes de béton, où, parfois, un peu de vie s’accroche dans une pièce qui a échappé par miracle à l’orage de plomb. Parfois, une épicerie, réduite à quelques pans de murs criblés, s’obstine. Un marchand de tomates, Mohammed Jawad Saïd, est un des rares Palestiniens à se plaindre des tunnels : «Regardez ce qu’est devenue ma maison à cause
d’eux.»

Corruption proverbiale

L’Egypte se cache derrière un mur à quelques centaines de mètres de la zone des tunnels et l’on voit ses minarets, à la différence de ceux de Gaza, souvent réduits à des moignons, s’élancer vers le ciel. Rafah l’égyptienne vit plutôt bien des trafics et des tunnels qui lui ont apporté une prospérité inespérée. Officiellement, Le Caire s’est engagé auprès d’Israël à mettre fin à toute cette activité clandestine. Mais, selon un officier des renseignements israéliens rencontré à Tel-Aviv, l’Egypte ne veut, ni ne peut pas aller trop loin dans la répression : «Les contrebandiers sont des Bédouins du Sinaï. Ils n’ont aucune autre ressource pour vivre. Si on met fin à leur trafic, ils risquent de se rebeller, ce que les autorités égyptiennes ne veulent à aucun prix.» S’ajoute la corruption proverbiale de la police locale. Il arrive cependant, indique Abou Mohammed, un patron de tunnel de 35 ans, que les policiers égyptiens fassent exploser les tunnels en injectant du gaz dans les boyaux. Faute d’avoir été prévenus, des terrassiers auraient été tués. Quand les patrons sont à l’entrée des yeux pour surveiller les travaux, ils ne sont en général pas très causants. Ou alors ils assènent des banalités, du genre «non, il n’y a pas vraiment de risque à creuser». Les terrassiers, eux, sont plus bavards. L’un d’eux, Ahmed, le père de famille cité plus haut, les contredit : «C’est de plus en plus dangereux de bosser là-dedans, car les bombes israéliennes ont fragilisé les galeries. A n’importe quel moment, tout peut s’écrouler. Le danger est là, à chaque instant. On travaille la peur au ventre. On prie toujours avant de commencer à creuser. Ici, la chance ne compte pas.»

La trêve décrétée unilatéralement par Israël et le Hamas n’ayant pas mis fin aux tirs de roquettes en provenance du territoire palestinien, ce sont souvent les tunnels qui sont visés en représailles (lire ci-contre). Les pluies de l’hiver aggravent encore les risques pris par les terrassiers. Début mars, cinq d’entre eux ont été tués dans l’effondrement de leur galerie et quatre contrebandiers la semaine précédente. «Nous sommes obligés de travailler malgré nous», ajoute Ahmed, qui confie gagner entre 60 et 70 dollars par jour. «Ça ne mérite pas de sacrifier sa vie pour si peu.»

Après l’offensive israélienne, quand Ahmed et ses quatorze compagnons ont pu reprendre le boulot, il leur a fallu trois jours de travail d’arrache-pied pour rouvrir «l’œil». «On a dû s’y reprendre à quatre fois pour pouvoir à nouveau accéder à la galerie principale qui s’était effondrée. Il nous a fallu sans cesse désensabler et étayer. Mais plus on creuse, plus c’est facile car il y a davantage d’air. Et quand le boyau s’écroule, c’est moins difficile de déblayer et de sauver les terrassiers», ajoute-t-il. Dans les tunnels, les techniques pour survivre en cas d’accident sont restées rudimentaires. Les journaliers sont reliés à l’extérieur par un simple tuyau grâce auquel ils pourront respirer si la galerie s’effondre. S’ils sont emmurés, c’est de l’eau ou du lait qu’on leur fera passer toujours grâce à ce conduit.

Policier ou terrassier

Avant le début de la seconde Intifada en 2000, les secteurs de l’industrie, du bâtiment et de l’agriculture employaient plus de 120 000 personnes à Gaza, selon Paltrade, une organisation privée chargée de recueillir des données pour les Nations unies. Mais depuis juin 2007, ces trois secteurs sont à l’arrêt. D’où un taux de chômage de 94 %. Les seules possibilités de travail sont d’entrer dans la police ou de devenir terrassier. D’où l’essor de Rafah, que l’on peut sentir dans les quelques rues commerçantes de la petite ville, dans un contexte de paupérisation générale.

Il y a d’ailleurs un monde entre ces journaliers payés au mètre de galerie creusée et les patrons des souterrains. «Nous, on ne sait rien des tunnels, reconnaît Ahmed. Le patron nous dit de creuser 200 ou 250 mètres, alors on creuse 200 ou 250 mètres». «Qui a de l’argent peut faire un tunnel», lance Malek al-Nafagh, un petit patron, qui consent à donner quelques chiffres sur son commerce. En moyenne, il gagne 100 dollars par sac de 40 kg, dont la moitié est reversée au propriétaire égyptien du terrain où débouche le tunnel. «Un tunnel peut être rentable au bout d’un mois ou d’un mois et demi. Cela dépend du temps qu’il a fallu pour le creuser, donc de la nature du terrain. Il faut compter environ 50 000 dollars [45 000 euros, ndlr] pour 400 mètres de galeries», précise-t-il. Patron d’un grand tunnel, Abou Mohammed estime à plus de 10 000 le nombre des journaliers employés dans les tunnels. Lui reconnaît que leurs conditions de travail sont très dures : «Mais c’est leur seule façon de vivre. Personne ne peut plus aller travailler en Israël. Et toutes les usines de Gaza ont été détruites ou fermées.» Il explique aussi que les tunnels sont la propriété de petites sociétés, nées de la réunion de plusieurs partenaires. «Notre tunnel emploie une quarantaine de personnes et fait vivre une vingtaine de familles. Pour obtenir les fonds nécessaires, on a ramassé de l’argent ici et là, vendu les bijoux en or de nos femmes. On ne veut pas faire de l’argent, ni construire un château avec ce tunnel. On veut seulement vivre.»

Pour le moment, ce sont des sacs remplis de ballots de tissus qu’un treuil remonte du puits. Un sac par couleur. Un camion viendra ensuite les chercher. Tout semble très bien organisé. Grâce à son téléphone portable, Abou Mohammed, le patron, est en contact permanent avec un intermédiaire égyptien qui l’informe des marchandises en cours de livraison. Une partie des armes, qui semble-t-il continuent d’arriver à Gaza, emprunte un chemin identique. Selon le même officier israélien, «les lanceurs de missiles livrés au Hamas ont même été conçus spécialement en fonction de la taille des tunnels, de façon à ce que quatre personnes puissent les porter». Le Hamas et les autres mouvements islamistes ont leurs propres galeries, différentes de celles utilisées par les commerçants. Abou Tarek, un jeune patron de 23 ans, admet pourtant que des armes passent parfois par son tunnel. «Par solidarité avec la résistance, je les fais entrer gratuitement», affirme-t-il.





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