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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 17:07


Affaires à haut risque à Bagdad

par Gilles Munier (Afrique Asie – avril 2009)

 

www.gmunier.blogspot.com

Nicolas Sarkozy ne comprenait pas pourquoi les chefs d’entreprise français rechignaient à se rendre à Bagdad… Il y est allé en visite éclair, le 10 février, avec Bernard Kouchner et Hervé Morin, à bord d’un avion sécurisé, pour dire au président Jalal Talabani que la France était de retour et se proposait d’aider l’Irak à former et à équiper ses forces de police et de sécurité, et « aussi l'armée irakienne». Alors que Robert Gates, secrétaire américain à la Défense, avait déclaré fin janvier que les troupes américaines allaient « connaître des jours difficiles », le président français demandait à Bernard Kouchner de profiter de « l’amélioration » de la situation sécuritaire pour organiser et diriger, en juin prochain, une mission commerciale.

L’Irak dans le rouge

Des chefs d’entreprise y participeront, ne serait-ce que parce qu’elles ont besoin de l’aide de l’Etat sur d’autres marchés. Mais, retourner ensuite à Bagdad finaliser d’éventuels contrats et participer à la reconstruction du pays, est une autre histoire. Il leur suffit de consulter… le site « Conseils aux voyageurs » du ministère des Affaires étrangères, pour avoir un autre éclairage de ce qui les attendrait alors. Le son de cloche est radicalement différent : les voyages en Irak sont « fortement » déconseillés. Le Quai d’Orsay demande d’emprunter un véhicule blindé, escorté de gardes armés, pour aller de l’aéroport à la Zone verte hyper protégée, de se tenir à l’écart des fenêtres ou derrière des rideaux pour éviter les éclats d’explosions. En cas de déplacements, il enjoint de rester à distance des convois militaires, car les soldats peuvent tirer à titre préventif, prenant n’importe qui pour d’éventuels attaquants.

Tous les sites spécialisés dans les « risques pays » situent tous l’Irak dans le rouge. Sur une échelle de 7, l’OCDE place l’Irak au  niveau 6 pour les risques politiques, et au niveau C pour les risques commerciaux, le maximum. L’ONDD, agence belge de crédit à l’export, lui attribue le niveau 7 pour les risques de guerre, et Aon France,  filiale d’un des leaders mondiaux de la gestion des risques, classe l’Irak dans les pays à risques « très élevés » et signale la difficulté de souscrire des polices d’assurance pour couvrir les risques encourus. La Coface, assureur-crédit français, ne sera d’aucun secours. Elle a annoncé un plan de crise pour 2009, et commencé par relever de 30% ses tarifs généraux, qui ne comprennent pas les surprimes réclamées pour un pays comme l’Irak. Pas bon pour les affaires. Si bien qu’encourager, aujourd’hui, un chef d’entreprise à aller en Irak – sauf s’il a une parfaite connaissance des rouages de l’économie irakienne et de ses pièges – tient de l’irresponsabilité, voir de non assistance à personne en danger.

Kouchner, mauvaise carte

Autre handicap pour les entreprises qui participeraient à la mission commerciale, à Bagdad, l’étoile des amis de Bernard Kouchner est sur le déclin. Le président Jalal Talabani, son principal soutien, a décidé de ne pas se représenter en 2010. A 75 ans, son état de santé est des plus préoccupant et il lui faut reprendre en main l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) qu’il dirige, en voie d’implosion. Reste le vice-président de la République, Adel Abdel Mahdi, membre du Conseil suprême islamique irakien, grand perdant aux dernières élections régionales en raison de ses liens étroits avec l’Iran. Donc, il n’est pas dit qu’il le demeurera. D’autant qu’on l’accuse par ailleurs de corruption, et notamment… de l’achat d’un vignoble dans le Bordelais ! En revanche, le départ probable de Kouchner du Quai d’Orsay serait plutôt positif. Nouri al-Maliki, Premier ministre, qui s’impose dans la perspective des élections législatives prévues pour la fin de l’année, n’a pas encore digéré qu’en août 2008, ce dernier ait demandé à Condoleezza Rice son remplacement par Adel Abdel Mahdi. Mieux vaudrait, pour les entreprises, que le voyage soit repoussé à des jours meilleurs.

Ce n’est évidemment pas parce qu’un régime déplait qu’il faut ostraciser le peuple d’un pays. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de l’Irak qui a subi deux guerres, treize ans d’embargo criminel et une occupation meurtrière qui n’en finit pas. Il n’y a aucune raison, non plus, de laisser les entreprises anglo-saxonnes et iraniennes monopoliser le commerce extérieur irakien. Mais, est-ce bien dans cet esprit qu’est organisé le retour des entreprises françaises en Irak ? Il ne faut pas confondre patriotisme économique et mercantilisme. Avec Bernard Kouchner, on sait maintenant qu’il faut craindre le pire.

Les non-dits de la commission mixte économique franco-irakienne : arnaques et pièges en tous genres

Sauf exception, les chefs des partis portés au pouvoir en Irak par les Américains, n’ont pas pour priorité de reconstruire le pays, mais de se remplir les poches en un minimum de temps. Le pétrole et le commerce des armes étant la chasse gardée de quelques uns, restent pour pigeons à plumer les centaines d’entreprises étrangères appâtées par des contrats qui ne sont juteux que pour un certain nombre de politiciens et d’intermédiaires. Les témoignages ne manquent pas sur les chausse-trappes à éviter et sur la course aux obstacles sans fin qui lui sont imposés pour commercer en Irak:

Certains ont déjoué des arnaques à la nigériane. A Erbil – Kurdistan irakien – et en Irlande, par exemple, des bureaux de représentation bidons émettent des faux contrats au nom d’organismes officiels irakiens et réclament une participation aux frais pour les valider. D’autres ont été victimes de gangs de hackers. qui interceptaient leurs échanges de courriels avec leurs contacts en Irak, puis leur transmettaient de fausses demandes d’aide, sous le couvert d’identité d’hommes d’affaires irakiens connus.

A Bagdad, l’industrie du bakchich fonctionne à plein rendement. Il faut en verser, en cascade, aux responsables de partis chiites pro iraniens, ou sunnites pro américains, qui se partagent les postes dans les ministères. Les contrats traités par les ministres étant supérieurs à 5 millions de $, compris entre 2 et 5 millions de $ pour les vice-ministres, et jusqu’à hauteur de 2 millions pour les directeurs généraux, on imagine les commissions réclamées par les intermédiaires qui pullulent.

Ce n’est pas tout : l’Iraqi Investment Board, créé pour encourager les étrangers à investir dans la reconstruction du pays, pratique un véritable racket. N’ont le droit de concourir que ceux qui payent pour voir, mais à la différence du poker, la partie est loin d’être terminée. Le chef d’entreprise se fait aussi rançonner par la Trade Bank of Irak qui a le monopole de l’émission des lettres de crédit (LC) pour l’Etat irakien, puis doit verser des provisions pour le paiement des commissions aux comités chargés de réceptionner ses envois. Enfin, l’angoisse le prend quand il s’aperçoit que les LC sont rédigées de façon à ce que son client puisse bloquer le paiement du contrat sous divers prétextes. Les LC n’étant pas envoyées après émission aux ministères concernés, ne sont pas validées par les sociétés d’Etat. Résultat : quand le fournisseur se voit réclamer des pénalités de retard, il n’a aucun recours. La désorganisation de l’économie irakienne a bon dos. Les incohérences et ratées du système sont souvent délibérées.

Depuis quelques semaines, pour décourager les sociétés étrangères de recouvrer leurs créances quand le montant des contrats ne dépasse pas les 2 millions de $, la Trade Bank of Iraq (TBI) – qui joue le rôle de l’ancienne Banque centrale d’Irak pour le règlement des contrats des sociétés et organisations d’Etat – oblige les sociétés étrangères à effectuer les remises documentaires à des partenaires locaux dans des régions « instables ». Par exemple, une livraison à Bassora, où il est facile à se rendre via Koweït City, est ainsi traitée à 850km, par une banque de Mossoul, dans une province connue pour être un des principaux foyers de résistance, donc impossible d’accès sans protection armée coûteuse. Ces méthodes de gangsters n’étonnent personne sur les bords du Tigre. Le président de la TBI est, comme par hasard, un affidé d’Ahmed Chalabi, condamné à 22 ans de prison en Jordanie, en 1992, pour la
faillite frauduleuse de la banque Petra, puis connu pour ses relations avec la CIA… et les mollahs iraniens. Avant de commercer avec l’Irak, il est vivement conseillé de lire Kafka.






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