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2 août 2009 7 02 /08 /août /2009 07:54

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Le régularisateur

Anzoumane Sissoko. A 44 ans, ce Malien d’origine est le porte-parole de la coordination parisienne des sans-papiers. Régularisé, il se bat pour ne pas être le seul. Tout en continuant à aider son village africain.

KARL LASKE

Le jour de l’évacuation de la Bourse du travail (Paris IIIe), Anzoumane Sissoko se précipite dans la cour où des hommes masqués bataillent avec les sans-papiers. Il veut «s’interposer», «parlementer». Le service d’ordre de la CGT a d’autres d’objectifs que d’ouvrir le dialogue. Etourdi par les vapeurs des lacrymogènes, Sissoko s’évanouit. Conduit à l’extérieur, il reprend connaissance et repart aussitôt dans la cohue.

Les sans-papiers sont entrés dans les lieux, le 2 mai 2008, pour exiger leur part des mille régularisations que le gouvernement avait accordé à la CGT. Après plusieurs ultimatums, le syndicat envoie ses gros bras. « On s’est barricadé dans la grande salle, dit Anzoumane, mais la police nous a demandé de partir.» Le porte-parole de la coordination parisienne des sans-papiers (CSP 75) est une tête brûlée, mais pas un bagarreur. Ils sont sortis.

Toujours un sac en bandoulière, visage anguleux, souvent silencieux, il écoute. On vient le saluer, lui demander conseil. Il répond posément. Après quelques semaines d’un campement improvisé sous les fenêtres de la Bourse du travail, la CSP 75 vient d’investir d’immenses locaux inoccupés de la caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM) à Paris, dans le XVIe arrondissement. Mais depuis mercredi, un jugement d’expulsion menace déjà le nouveau «QG».

«Il a engrangé énormément d’expérience militante, d’occupations, de négociations, dit une amie. Et sur la constitution des dossiers aussi.» A son actif, une trentaine d’occupations, et pas des plus anodines : la mairie de Neuilly-sur-Seine, le cabinet d’avocat de Nicolas Sarkozy, le siège du Medef, celui de la Licra. Avec à chaque fois, son lot de régularisations. «Il coordonne le travail des délégués des comités parisiens de sans-papiers, explique une militante de la CSP 75. Il est très écouté. Il est habile, c’est sûr.»

De 6 à 9 heures du matin, il travaille au marché des Enfants-Rouges, régulièrement déclaré. Balaie les allées, passe les cartons au broyeur, nettoie les toilettes. Puis il rejoint sa femme, Takiba Touré, et ses deux jeunes enfants, pour quelques heures, avant de repartir s’occuper des sans-papiers. Le soir, retour au marché, pour la fermeture.

Il s’interroge sur sa vie. «J’ai perdu sept ans à préparer mon voyage, ensuite j’ai perdu treize ans ici à chercher des papiers, résume-t-il, en bleu de travail, au marché. En tout, j’ai perdu vingt ans. La réalité de ce qui se passe ici, on nous la cache là-bas.» Il s’est senti plus d’une fois «pris en otage», parti sur «un mauvais chemin».

Son départ s’est décidé en 1987.. On est à Monéa, un village à cent vingt kilomètres au sud de Kayes, au Mali. Son père, Mamoudou, chef du village, le désigne parmi ses neuf enfants pour être celui qui voyagera. Les trois premiers frères restent travailler auprès de leur père, le quatrième doit apprendre le Coran. Il est le cinquième et celui qu’on envoie à l’école, jusqu’au bac. La famille entière se met à l’œuvre pour réunir «difficilement» l’argent du voyage : 1 300 euros environ. Anzoumane est d’abord envoyé à l’aéroport de Bamako avec le billet d’avion de retour et le passeport d’un oncle. Il est refoulé trois fois. «Il fallait donner beaucoup d’argent pour passer» , se rappelle-t-il. Il parvient finalement à partir par la Guinée. En juin 1993, un passeur lui obtient un passeport guinéen, et un visa pour la Belgique. «Là-bas, un autre passeur m’a fait entrer en France, dans une simple voiture. Il m’a déposé vers 3 heures du matin, dans un foyer africain, à la porte de Paris.» Une demande d’asile lui offre six mois de répit, puis il devient clandestin.

Pendant sept ans, Anzoumane porte les caisses d’un magasin d’alimentation à Saint-Denis : soixante-dix heures payées trente-neuf. Alors que son oncle, puis son grand frère ont succédé à son père comme chef du village, il porte «la responsabilité énorme» du voyageur. A l’époque, il récapitule par écrit les envois de médicaments, les sacs de 100 kilos de riz ou de mil expédiés au village, et les virements. «Tout se passe maintenant par téléphone, dit-il. Le réseau est à deux kilomètres du village, et ma mère se déplace pour venir au bout du fil.» Début août, Anzoumane doit faire parvenir une tonne de céréales au village. «Les prochaines récoltes sont en octobre, dit-il. Et ils n’auront rien à manger d’ici là. Ça va coûter 500 euros environ.» Il gagne mille euros par mois, jongle avec les découverts, et doit désormais nourrir femme et enfants. Takiba Touré l’a rejoint et épousé en 2000. «C’est difficile de faire face, explique-t-il. Pour la famille du Mali, j’ai deux priorités : la nourriture et la santé. Le reste, je ne peux plus.»

Autour d’Anzoumane, un collectif de migrants de la région de Monéa finance la construction d’une école. Ils sont 28. «Au départ, on l’a faite en banco, en briques de terre, et la pluie l’a fait tomber deux fois. C’est en 2000 qu’on l’a construite en dur.» Anzoumane obtient l’aide d’une communauté de communes de l’Ain,, Saône Vallée, pour l’équipement. «Mon père me disait, dans la vie, de chercher des personnes, pas de l’argent», dit-il. L’école est inaugurée lors de son premier retour au pays, en octobre 2006. «Sa mère et toutes les femmes se sont mises à pleurer en le voyant revenir, se rappelle Anaïs Pachabézian, une photographe qui a suivi le voyage. Il n’avait pas vu sa famille depuis treize ans, il était un peu sous le choc.» Sur une de ses photos réunies par l’ONG Autre mondedans un livret consacré aux «parcours de migrants» , on voit Anzoumane entrer dans son village traditionnel aux toits de
paille, fêté par les enfants. Sur un autre cliché, on le voit prendre sa mère délicatement dans les bras. «Je me suis senti ailleurs», confie-t-il. «Devant le village, il a fait un discours en malinké, pour leur expliquer la condition des sans-papiers en France» , raconte Anaïs Pachabézian.

Durant sa vie de clandestin, Anzoumane échappe deux fois à l’expulsion. La première fois, il est contrôlé gare de Poissy. «C’était bizarre, le même jour, à la même heure, l’un de mes neuf frères est décédé» , commente-t-il, pensif. Après une semaine de rétention, un juge le condamne à dix ans d’interdiction du territoire et lui donne trois jours pour quitter le pays. Il retourne travailler à Saint-Denis. La seconde arrestation le conduit six semaines en prison pour «usage de faux». Il est encore relâché, inexpulsable faute d’un accord de l’ambassade du Mali. Il décide de rejoindre le mouvement. «Avant je regardais les sans-papiers à la télé, mais j’ai compris que je devais me battre comme les autres.»

Anzoumane est régularisé, à sa grande surprise, après une action conduite avec le parti communiste. «Des élus ont plaidé pour moi» , dit-il. L’interdiction du territoire est levée en 2006. Anzoumane n’abandonne pas pour autant la cause, au contraire. Avec un bémol. «Ce que je conseille à ceux qui veulent venir, c’est de le faire autrement, légalement, en s’inscrivant à l’université. Mais on ne peut pas dire aux jeunes ne venez pas» , conclut-il.

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