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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 15:57

 

Tunisie 2012 : inquiètudes et espoir

 

Il y a un an l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, vendeur de légumes dans la petite ville particulièrement déshéritée de Sidi-Bouzid, en Tunisie centrale, marquait le début de la « Révolution pour la dignité » et, plus largement, d'un processus révolutionnaire qui allait s'étendre à plusieurs autres pays de la région. Un an après ce suicide et la fuite de Ben Ali, la Tunisie est toujours en pleine effervescence. Certes, elle s'est donnée une assemblée constituante (élue pour un an) et un gouvernement dominés par le parti islamiste Ennahda. La victoire de ce dernier (cf Rouge et Vert numéro 336) a été nette, mais sans être écrasante, comme en Égypte : 37% des voix et 41% des sièges. Depuis longtemps, grâce à une tradition culturelle et grâce aussi à Bourguiba qui a su favoriser l'émergence d'une société civile, et malgré la dictature de Ben Ali, la société tunisienne est une société réellement plurielle et l'unanimisme dont a bénéficié Ben Ali dans le passé n'était qu'une façade qui a volé en éclats lors des premières élections libres.

 

Cette pluralité de la société tunisienne (dix neuf partis représentés à l'assemblée constituante) est un atout considérable pour le pays. Le parti majoritaire (37% des votants, mais seulement 18% des inscrits) ne pourra pas imposer ses vues, non seulement parce qu'il a besoin de partenaires pour obtenir la majorité à l'assemblée et pour gouverner, mais aussi à cause de la pluralité même de la société qui n'acceptera pas des réformes imposées contre sa volonté. Le parti dominant, Ennahda, doit tenir compte de cette situation particulière de la Tunisie et se donne pour modèle le parti islamiste turc de l'AKP qui a bien été obligé de composer avec l'héritage historique du kémalisme des débuts de la République turque, notamment sur les questions du statut de la femme et de la laïcité. Mais est-ce bien certain ? Une déclaration, dès avant la formation du gouvernement, du futur Premier ministre, Hamadi Jebali (Ennahda), faisant référence au califat et surtout l'omniprésence des cadres de Ennahda à tous les ministères clés (sauf celui de la défense à cause d'un veto étasunien) montrent que la tentation hégémonique de ce parti existe toujours.

 

Un autre phénomène inquiétant est le développement des actions des groupes salafistes (1). Non reconnu comme parti politique et opposé à la tenue des élections, le mouvement salafiste se fait connaître depuis la « Révolution de la dignité » par des actions spectaculaires ou violentes. Parmi les plus connues, on peut citer le 26 juin la manifestation et la vandalisation du cinéma tunisois qui projetait le film de la cinéaste Nadia El-Fani « Laïcité inch'Allah ! ». On peut citer plusieurs déclarations sur la criminalisation de l'athéisme et de la laïcité. On peut citer des agressions au cours de l'été contre des prostituées, des militants politiques, des estivants (notamment pendant le mois de Ramadan). On peut citer la manifestation le 14 octobre à Tunis et dans plusieurs autres villes contre la chaîne « Nessma TV » qui souhaitait projeter le film de Marjane Satrapi « Persépolis ».

 

On peut citer l'occupation, à partir du 6 décembre, de la faculté des lettres de la Manouba à Tunis par une trentaine de militants salafistes (dont seuls cinq ou six étaient étudiants dans cette faculté), suite à un processus de dégradation des relations à l'intérieur de cette faculté : volonté d'étudiantes portant un niqab (2) de le garder en cours, ce qui n'est pas autorisé, insultes (« putes ») contre des enseignantes non voilées par des étudiantes portant un niqab et donc non identifiables, agression physique contre le doyen et des enseignants... Cette occupation a entraîné la fermeture de la faculté par le doyen. Les revendications salafistes portaient officiellement sur deux points, l'autorisation du port du niqab par les étudiantes en cours et pendant les examens et la création d'un lieu de prière à l'intérieur de la faculté.

 

Mais selon le doyen, l'historien Habib Kazdaghli, « Derrière tout cela (…), l'objectif, [c'est] changer l'enseignement, c'est pour cela que la bataille de la Manouba apparaît décisive. » (« Le Monde », 20 décembre 2011). Malgré plusieurs demandes en décembre, c'est seulement après la rentrée de janvier qu'a été mis fin à l'occupation. Suite à une manifestation pacifique le 4 janvier de plusieurs centaines d'étudiants et d'universitaires au ministère réclamant la fin de l'occupation de la faculté de la Manouba, manifestation violemment réprimée (plusieurs blessés), la police est intervenue avec beaucoup de ménagement le 5 janvier et la trentaine de salafistes n'a mis qu'une heure et demi pour quitter les lieux. La rentrée devrait ainsi pouvoir se tenir le lundi 9 janvier.

 

Ce développement des actions salafistes n'est sans doute pas au coeur des problématiques de la majorité des femmes et des hommes de Tunisie, beaucoup plus préoccupés par le chômage qui n'a fait que croître au cours de l'année 2011, ou par les difficultés à remplir quotidiennement le couffin (thèmes que je laisse à notre camarade Jean François Le Dizès, de retour de Tunisie, développer dans le prochain numéro de Rouge et Vert). Néanmoins, elles posent des questions fondamentales pour une démocratie : la liberté de la presse (3), de la création et de la diffusion culturelle, la liberté religieuse, la liberté de l'enseignement et le contrôle de l'Université (la faculté de la Manouba a toujours été une faculté progressiste), le respect des décisions des instances des institutions démocratiques (le Conseil scientifique de la faculté de la Manouba -formé de représentants élus des enseignants, personnels et étudiants- s'était prononcé contre le port du niqab dans les salles de cours et lors des examens et l'avait autorisé dans les autres lieux de la faculté, mais deux étudiantes avaient refusé d'enlever leur niqab), l'instrumentalisation de la notion de liberté par les groupes salafistes (« Grâce à la révolution, nous avons la liberté de nous habiller comme nous voulons ! », en oubliant que toute liberté ne peut s'exercer que dans un cadre donné), ce qui remet au goût du jour le paradoxe de Saint-Just (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. »), le contrôle du corps des femmes... En fait, ce qui se joue, c'est une lutte frontale entre une conception de la société ouverte, tolérante, démocratique et une autre fermée et réactionnaire. A cela il faut ajouter l'ambiguïté de la position de Ennahda qui n'a jamais condamné la moindre exaction des groupes salafistes, se contentant, parfois, de les « déplorer » et dont le gouvernement a mis plusieurs semaines avant d'accéder à la demande d'évacuation des salafistes de la Manouba. Le chemin vers la démocratie est long et semé d'embuches, espérons que les démocrates et progressistes tunisiens réussissent à contrer ces offensives réactionnaires pour instaurer une véritable démocratie. L'enjeu est évidemment capital pour les Tunisiennes et les Tunisiens, mais aussi pour tous les autres peuples de la région.

 

Jacques Fontaine, dimanche 8 janvier 2012

 

1 Salafisme : le salafisme est un courant proche du wahhabisme et des autres tendances fondées sur une lecture littérale du Coran. Les salafistes appellent à purifier l'islam de toute trace culturelle ou sociale étrangère, ils voient le monde à travers le prisme de la chari'a et récusent les « compromissions » au sein de l'oumma musulmane. Il s'impose (...) parfois comme une passerelle intellectuelle vers l'extrémisme et le djihad planétaire. Source : Sfeir et alii, 2002

 

2 Le niqab est un voile intégral qui couvre l'ensemble du corps et du visage d'une femme. Comme le hidjab, il n'est ni dans la culture ni dans la tradition des pays du Maghreb. Prétendre que ces types de voiles font parie de «l'identité tunisienne » n'est donc qu'une supercherie. Les femmes citadines maghrébines portaient différents voiles, tels le safsari en Tunisie, la m'laya ou le haïk en Algérie, le kaftan au Maroc... Les paysannes ne portaient pas de voile. Le hidjab -voile d'origine proche orientale- est apparu au Maghreb après la révolution iranienne de 1979. Au départ, il était porté par les « soeurs musulmanes » pour qui il était un véritable uniforme militant. Le niqab est apparu beaucoup plus tard avec le même caractère militant.

 

3 Récemment (après la nomination du gouvernement H. Jebali), plusieurs publications ont été censurées en Tunisie, notamment des numéros spéciaux du Nouvel Observateur (Hors série « les Arabes »), du Point (Hors série « Question sur l'existence de Dieu ») et de l'Express (« la grande histoire des peuples arabes »).

 

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