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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 17:04

 

http://www.europalestine.com/spip.php?article7387

 

Christophe Oberlin avait fait Vendredi 15 Juin une première réponse à l’AFP concernant le caractère parfaitement légitime de l’une des questions de droit posées à ses étudiants en Médecine Humanitaire, concernant les bombardements de civils à Gaza. Question qui a déclenché les grandes orgues du CRlF, de l’UEJF et tutti quanti. Dans une lettre à la ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur, le chirurgien donne un éclairage plus vaste sur son enseignement.

 

Lettre Ouverte à la Ministre de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur

 

« Consternation, contravention à l’esprit de neutralité et de laïcité, vive émotion des étudiants et des enseignants »… La presse s’en saisit, des milliers d’internautes réagissent, des sanctions sont demandées. Diable, de quoi s’agit-il ?

Enseignant à la faculté de médecine Denis Diderot à Paris, j’ai depuis plus de trente ans participé en parallèle à mes activités de chirurgien et d’enseignant, à des activités de type humanitaire. Et c’est à ce titre que les étudiants en médecine de la faculté sont venus me trouver il y a quinze ans : « Nous fondons une association humanitaire, donnez-nous des idées et des projets ».

Quinze ans plus tard, près d’un tiers des étudiants partent ainsi en mission au cours de leur cursus, certains programmes que j’ai initiés fonctionnent toujours, et certains de ces étudiants travaillent à temps plein dans de grandes ONG. Ce sont les mêmes étudiants de la faculté qui sont venus me voir il y a trois ans : « La faculté vient de créer des certificats optionnels, lancez un certificat de Médecine Humanitaire ». Et ce certificat optionnel fonctionne depuis trois ans, avec un certain succès : quatre vingt cinq inscrits cette année.

Alors de quoi s’agit-il ? Tout d’abord il s’agit d’un certificat optionnel. Personne n’est obligé de s’y inscrire. L’intitulé initial de ces certificats était : « certificats optionnels obligatoires ». Ce qui signifie que les étudiants doivent obligatoirement valider un certain nombre de ces certificats, mais que l’éventail du choix est plus large que le nombre à valider. La formule « Certificat Optionnel Obligatoire » n’étant pas très heureuse, elle a été par la suite remplacée par la formule « Certificat Complémentaire Obligatoire ». Il n’en demeure pas moins que nul n’est obligé de s’inscrire au cours de son cursus au certificat de Médecine Humanitaire dont j’ai la responsabilité.

Quel est le programme ? J’ai essayé de sortir du cadre des cours magistraux de médecine où quelques étudiants mutiques se collent en haut de l’amphithéâtre, enregistrent le cours et le diffusent aux absents qui le « bachoteront » la veille de l’examen. Le titre des enseignements est d’ailleurs « Conférences ouvertes ». Vingt heures d’enseignement, dix cours de deux heures avec à chaque fois plus de trente minutes de discussions avec les étudiants. J’anime moi-même la totalité des cours et des discussions, quels que soient les thèmes et les orateurs. Et mon message répété maintes fois aux étudiants est : « Laissez tomber vos crayons, on vous demande d’être présents, d’écouter, de réfléchir et de participer ».

Alors on écoute parler un psychiatre ou un journaliste du choc psychologique post traumatique. Les nouveaux enjeux de l’action humanitaire sont évoqués. Des logisticiens parlent de l’approvisionnement en eau, des médecins de l’hygiène dans les camps de réfugiés de la transfusion sanguine, de la gestion d’une pharmacie improvisée. Il y a des cours techniques sur le traitement des fractures ou l’anesthésie en situation précaire. Mais aussi des sujets plus généraux comme « Médecine humanitaire et formation », ou encore « Humanitaire et développement » ou « Humanitaire et culture ». Ou encore « l’Humanitaire hexagonal » : eh oui, dans la France du vingt et unième siècle, une partie de la médecine de soins et de prévention reste le lot des organisations humanitaires… Et un cours, donné par un membre chevronné d’Amnesty International, est évidemment consacré au Droit Humanitaire.

Ainsi les étudiantes et les étudiants (il y a une forte majorité féminine, et c’est d’ailleurs celle-ci qui participe le plus, et de loin, aux discussions) ont la chance de pouvoir côtoyer et tisser des liens avec des orateurs et oratrices de premier plan : anciens présidents charismatiques d’associations mondialement connues, ancien directeur de l’Institut de Veille Sanitaire, membre fondateur d’une association ayant reçu le prix Nobel de la Paix, excusez du peu ! Et cet enseignement dure depuis trois ans, avec assez peu de modifications d’une année à l’autre, liées essentiellement au fait que j’ai d’autres sujets intéressants et d’autres orateurs de talents à introduire.

Alors évidemment qui dit enseignement universitaire dit contrôle des connaissances. Ce n’est pas un examen sélectif qui est proposé. Tout étudiant qui est simplement venu aux cours en ressort avec un bagage suffisant pour pouvoir passer l’examen avec succès. Ainsi, pour la session de juin de cette année (les copies ont été corrigées avant la polémique), quatre vingt étudiants sur quatre vingt cinq sont admis. Il y avait quatre questions : deux questions courtes « techniques », sur quatre points chacune. Deux questions longues, sur six points. La première : « Comment monter un projet humanitaire » et la seconde : un cas pratique de droit humanitaire tiré d’un rapport d’Amnesty International et déjà utilisé pour l’enseignement dans les facultés de Droit.

Cas pratique qui avait été présenté sous forme strictement identique et discuté en cours, dans la plus grande sérénité. Les cas pratiques, appelés « cas cliniques » sont largement utilisés pour l’enseignement et les évaluations en médecine (comme pour l’examen final de fin des études médicales, le classique « internat »). De même que les questions à choix multiples où d’ailleurs aucune des propositions proposées par le jury d’examen n’est nécessairement exacte. L’avantage des cas pratiques par rapport aux Questions à Choix Multiples est qu’on demande à l’étudiant de discuter chacune des réponses possibles, ce qui lui donne l’occasion de montrer ses connaissances et sa capacité d’analyse. Dans ce cas il ne s’agissait donc pas d’un QCM. Il était même précisé dans l’intitulé : « Question longue ».

Alors, que ce cas pratique, transmis par un étudiant anonyme (étudiant du certificat ou pas ?) au CRIF ait produit une réaction du même CRIF, rien de plus banal. Il y a longtemps que nombreux sont ceux, notamment dans le milieu des médias, qui font abstraction de ses outrances, et ce sera bien mon attitude.

Par contre, qu’un président d’université, sans avoir étudié l’enseignement dispensé, sans avoir contacté l’enseignant responsable, sans information autre que celle du CRIF, se permette de s’adresser en urgence à la presse, pose un premier problème. Et pour dire quoi ? Condamner un enseignant, parler de devoir de réserve et d’atteinte à la laïcité, provoquant le rire de tous les étudiants en droit de France ! Son intervention est évidemment politique, et s’il est un devoir de réserve, le président devrait sans doute montrer l’exemple !

Mon travail humanitaire dans de nombreux pays et depuis des décennies est connu. Mon travail à Gaza l’est aussi, ainsi que mon témoignage, qui a fait l’objet de plusieurs livres. Le dernier en date, « Chroniques de Gaza », est sorti il y a plus d’un an. Il a fait l’objet de plusieurs dizaines de conférences en France et à l’étranger, dans des locaux associatifs, des bibliothèques, des mairies, des universités, des grandes écoles, sans provoquer le moindre incident ! Et cependant, il y a à peine quelques semaines, une conférence, annoncée publiquement depuis plusieurs mois, devait avoir lieu un soir au lycée de Lannion (sous- préfecture des Côtes d’Armor). La veille le recteur de l’académie de Rennes a interdit cette conférence au motif « qu’il s’agissait d’une période électorale » ! Je ne savais pas que Gaza était un enjeu électoral à Lannion ! J’ai envoyé au recteur mon livre et une lettre aimable, dont j’espère recevoir une réponse. On voit en tous cas que, faute de pouvoir s’attaquer à mes écrits, on s’attaque à la personne.

Cette affaire excessive soulève plusieurs questions. La première est celle de la formation des responsables administratifs universitaires. Une formation minimum devrait sans doute être exigée dans les domaines de l’administration, de la gestion des ressources humaines, de la communication et du droit. On ne peut être surpris de déclarations absurdes provenant d’une personne, sûrement talentueuse, qui a passé une grande partie de sa vie à rédiger une thèse de physique sur « la théorie des avalanches » !

L’autre question soulevée est celle du droit d’enseigner, inscrit dans la constitution française, mais ceci est une autre affaire.

Christophe OBERLIN

Professeur à l’Université PARIS VII.

christophe.oberlin@gmail.com

 

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