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actualité politique nationale et internationale

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NOUS NE SOMMES PAS DES DOSSIERS

 

 

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/270422/parcoursup-nous-ne-sommes-pas-des-dossiers

 

Nous ne sommes pas des dossiers

Mercredi 27 Avril 2022

En raison de l'algorithme inégalitaire de Parcoursup, des jeunes, notamment issus des quartiers populaires, sont empêchés d’inscription à l’université. Un ensemble de personnalités, dont Frédéric Lordon, Assa Traoré, Aurore Koechlin ou Robert Guédiguian, demandent à abolir la sur-sélection, combat que mènent les sans-facs à Nanterre, « nous ne voulons pas d’une civilisation où nos vies sont faites dossiers et par là annulées ».

Il dit tout de la modernité libérale, des logiciels et des renoncements qui la font, le cas des jeunes empêchés d’inscription à l’université, jeunes toujours sans facs, avenirs fermés.

Au départ, il y a un algorithme pensé verticalement, sans concertation, Parcoursup, un algorithme inégalitaire, qui laisse dans l’incertitude longtemps ou bien finalement hors-facs des lycéens issus des établissements des quartiers populaires.

Il y a ensuite des présidences d’université parfois initialement hostiles au principe de Parcoursup, mais qui ont, c’est leur fonction, à en gérer les effets, en l’occurrence des milliers de sans-facs. Alors, elles les gèrent comme des dossiers. C’est ainsi qu’à Nanterre, pour justifier la non-inscription de vingt-et-un sans-facs mobilisés, encore maintenant, après cent quatre-vingts jours d’occupation et de lutte étudiante, un record, la présidence d’université argue d’un nombre de dossiers régularisés auparavant important.

Ce cas exprime un problème de civilisation, qui dépasse cette situation singulière. Sommes-nous, êtes-vous des dossiers ? Sommes-nous cette abstraction qui déshumanise ?

Fatima, sans université en lutte depuis la rentrée, est-elle un dossier ? Quelles sont les conséquences à la réduire ainsi ? Quelles sont les conséquences invisibles à ceux qui la traitent comme un dossier ? Sénégalaise de nationalité, Fatima vit dans le département des Hauts de Seine avec une partie de sa famille et son courage illumine qui la côtoie. Elle a validé sa licence de droit, mais la présidence d’université lui interdit depuis six mois l’inscription en master de droit à Nanterre. Ce n'est pas une affaire de places, car il y a suffisamment de démissions en université de droit pour libérer des places.

Ce n'est pas une affaire de pédagogie, car Fatima a validé sa licence sans peine. Si Fatima n’est pas inscrite cette année à l’université, son titre de séjour étudiant ne sera pas renouvelé. Et sans celui-ci, elle aura obligation de quitter le territoire, à moins de basculer dans l’existence infernale des sans-papiers. Fatima est-elle ce dossier sans vie sur une pile qu’on ne règle pas, car d’autres ont déjà été traités ? Alors que Fatima est cette vie en risque d’être maltraitée et bousillée, une vie pleine de joie, d’élan, de copines et de copains.

Mais Fatima n’est pas seulement Fatima. Elle est sa famille entière qui l’a portée et qui l'a aidée dans des conditions impossibles pour réussir à l’école.

Elle est également tous ces étudiants qui travaillent pendant qu’ils suivent leurs cours et qui, à force de sacrifices, de privations, de peines et d'existences à l’euro près, réussissent leurs examens. Nous qui lisons ces lignes, pour étudier, avons-nous vécu les galères insensées qu’a toujours surmontées Fatima et nous a-t-on interdit d’université ?

L'école et l'université ne sont-elles pas faites pour que toutes les filles comme Fatima réussissent, pour qu'elles s’ouvrent un futur plein de jours heureux, pour qu'elles forcent et pour qu'elles bougent la destinée tracée des enfants des quartiers.

Nous avons vu Fatima, pleine de rire et d’entrain. Elle dit que « j’occupe, nuit et jour, la tour de la présidence de Nanterre, y a-t-il une plus belle lettre de motivation que je puisse écrire, pour dire comme je suis remplie d’envie d’étudier ».

Parmi les sans-facs, cette année, il y a des légions de Fatima et, l’an prochain, il y aura d’autres légions nombreuses. Il faut abolir la sur-sélection à l’entrée de l'université et c’est ce combat, légitime, que mènent les sans-facs à Nanterre.

Mais Fatima va au-delà de Fatima. Fatima, d’une certaine façon, c’est nous-mêmes. Nous sommes nous-mêmes pareillement réduits si souvent à n’être que des dossiers gérés par les Directions des Ressources Humaines (DRH). Nous sommes nous-mêmes trop peu Fatima lorsque, résignés ou désolés, nous laissons faire et lorsque finalement nous collaborons avec ce que par principe nous refusions.

Nous sommes nous mêmes abattus par la force des injustices qui brisent. Nous sommes Fatima nous-mêmes, c’est-à-dire résistants, nuit debout s’il faut, parce qu’on le vaut bien, parce qu’ici l’inscription à l'université n’est pas un privilège, mais un droit, et parce que, plus largement et par exemple, nos vies et nos droits valent plus que les profits et la réduction des budgets publics pour unique boussole. Nous sommes nous-mêmes trop peu Fatima, lorsque chacun seuls, en concurrence contre les plus proches, nous nous enfermons dans la guerre économique et un sauve qui peut général, dont les généraux se nomment Marine Le Pen, Eric Zemmour, Valérie Pécresse et Emmanuel Macron. Nous sommes nous-mêmes Fatima réunis, rebelles et constants, contre les discriminations et pour l’égalité.

Nous voulons l’inscription à l’université de Nanterre des vingt-et-un sans-facs restants, car leur combat n’est pas juste cette revendication d’égalité sociale si nécessaire. Il n’est pas juste ce refus des ségrégations spatiales, qui ghettoïsent. Il n’est pas juste l’anti-Zemmour incarné, sans même y penser, dans la solidarité permanente, sans frontières, que l’on porte le foulard ou pas, que l’on s’appelle Nalca, Benoit ou Jérémy. Il dit que nous ne sommes pas des dossiers et que nous ne voulons pas d’une civilisation où nos vies sont des dossiers et par là annulées.

Premiers signataires :

Frédéric Lordon, Mathilde Panot, Geoffroy de Lagasnerie, Danièle Obono, Assa Traoré, Mathilde Larrère, Willy Pelletier, Taha Bouhafs, Gérard Filoche, David Cormand, Xavier Mathieu, Olivier Besancenot, Philippe Poutou, Jean-Pierre Mercier, Nathalie Arthaud, Fatima Benomar, Gaël Quirante, Robert Guédiguian, Romain Altmann, William Martinet, Olivier Vinay, Mickael Wamen, Stéphanie Chevrier, Raquel Garrido, Christophe Prudhomme

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