actualité politique nationale et internationale
Par FISCHER
Hommage à Madjiguène Cissé, militante des luttes de l’immigration post-coloniale en France, née en 1951 et morte à Dakar le 15 mai 2023
Madjiguène Cissé a marqué de son empreinte l’histoire des luttes de l’immigration post-coloniale en France. Cette remarquable militante féministe et des droits des immigrés fut, au mois d’août 1996, l’une des porte-paroles de la lutte des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, qui suscita un vaste élan de solidarité. Retournée au Sénégal en 2000, elle y mena d’autres combats pour la justice sociale, notamment en dirigeant le Réseau des Femmes pour le Développement Durable en Afrique. Elle est morte à Dakar le 15 mai 2023. Nous publions ici sa nécrologie, une chronique de la lutte de 1996 parues dans le Monde, un hommage de la Ligue des Droits Humains (LDH) et le lien vers un long entretien avec elle paru dans la revue Vacarme.
Militante d’extrême-gauche devenue professeur d’allemand, la porte-parole de l’occupation de l’église Saint-Bernard, en 1996, est morte à Dakar le 15 mai 2023. Elle avait soixante et onze ans.
Si l’expression des sans-papiers se trouve dans le Petit Robert, si les immigrés en question ne sont plus invisibles et si l’église parisienne de Saint-Bernard de la Chapelle, dans le dix-huitième arrondissement, est, en 1996, entrée dans l’histoire des luttes pour les droits des étrangers en France, c’est en large partie grâce à Madjiguène Cissé, morte à Dakar, le 15 mai 2023, à l’âge de soixante et onze ans. Issue d’une famille populaire sénégalaise, militante d’extrême gauche devenue professeure d’allemand, cette féministe battante au rire éclatant, mère de trois enfants, fut une actrice majeure d’un moment clé qui, treize ans après la Marche pour l’Egalité de 1983 animée par les jeunes issus de l’immigration maghrébine, a inscrit les familles d’origine africaine dans le paysage politique français.
Ni l’occupation de l’église Saint-Bernard par trois cent africains en situation irrégulière, ni l’émotion consécutive à l’irruption dans cette église du quartier de la Goutte-d’Or des forces de l’ordre, à coups de hache merlin, le 23 août 1996, n’auraient sans doute existé sans les convictions de Madjiguène Cissé sur le droit de circulation des anciens colonisés, sans sa volonté farouche d’assurer l’organisation autonome des immigrés à l’égard de leurs soutiens et sans son charisme et son éloquence face aux médias.
En participant consciemment à la popularisation du mot des sans-papiers, cette femme de conviction a inversé l’image des immigrés sans carte de séjour. Avec cette expression, les clandestins sont entrés dans la lumière et les illégaux sont devenus des personnes privées d’un droit. Elle-même reconnaîtra que, si le mot a fait mouche, il assigne les intéressés à une position de victime, ce qui est à la fois juste et problématique. Les sans-papiers de Saint-Bernard, en suscitant une vague de solidarité et une mobilisation de la gauche, ont probablement compté dans le succès de cette dernière aux élections législatives de 1997.
Madjiguène Cissé personnifie aussi une certaine génération de sénégalais entrés en politique après les événements du mois de mai 1968, qui fut aussi, de Dakar à Saint-Louis, une époque d’effervescence anti-impérialiste, anti-apartheid et d’opposition au président Léopold Sédar Senghor. Sous les auspices de Mao, de Vladimir Lénine, de Frantz Fanon et de Patrice Lumumba, elle milite au Mouvement Révolutionnaire pour la Démocratie Nouvelle (MRDN), un groupe d’origine maoïste interdit jusqu’en 1981 et devenu en 1991 le Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme (PADS).
Une bourse d’études universitaires à Sarrebruck, en Allemagne, lui permet de décrocher un diplôme de professeure d’allemand. C’est en franchissant le Rhin qu’elle découvre la France, pas du tout dépaysée. Munie d’un visa de tourisme, elle s’installe à Paris en 1993. L’illégalité de son séjour ne l’empêche pas de devenir cheffe d’une équipe de télémarketing en langue allemande. Citoyenne du monde, elle revendique le droit à vivre librement en France, comme un juste retour du pillage colonial qui continue sous d’autres formes, tout en affirmant que sa place est en Afrique.
De fait, la sans papière de Saint-Bernard, selon son expression, est retournée vivre à Dakar en 2000. Pendant de nombreuses années, celle qui, enfant, choquait sa mère en lui demandant si dieu était un homme ou une femme, a consacré son énergie à animer le Réseau des Femmes pour le Développement Durable en Afrique. A Saint-Bernard, elle avait bataillé pour que, dans la lutte, les hommes acceptent la parole de leurs épouses. Au Sénégal, elle met en place des outils concrets pour changer le statut des femmes, assignées à de multiples responsabilités sans les droits correspondants.
A la tête d’un réseau de cent cinquante associations et de dix mille militants, elle combat la coutume africaine qui empêche les femmes d’être propriétaire d’une terre ou d’un étal sur un marché. Informatique, alphabétisation, santé, prévention et mise en réseau, son action vise à lier formation et amélioration concrète des conditions de vie. « On ne peut pas développer tant qu’on n’a pas appris et on ne peut pas se former quand on a faim », résumait-elle dans un captivant entretien publié en 2007 par la revue Vacarme.
Atterrée par l’hécatombe en mer de jeunes attirés par l’Europe, Madjiguène Cissé mettait en cause non seulement l’ordre économique du monde, mais aussi la complicité des leaders africains pas forcément mécontents de voir partir cette population sans travail. Jusqu’à la fin, la pasionaria de Saint-Bernard est restée une femme libre, dont l’appel à lier politique migratoire et développement et à considérer les femmes comme les agents essentiels du changement n’a pas fini de résonner.
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