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Les luttes étudiantes sont celles qui ont su, historiquement, inverser les rapports de force au sein d’un mouvement social. Cela explique les raisons pour lesquelles elles subissent une répression tout aussi spectaculaire. Depuis le mois d’octobre 2023, les étudiants se sont massivement mobilisés en soutien avec la lutte du peuple palestinien, mais le mouvement peine à trouver un écho, subissant une répression en interne par les directions d’établissement mais également policière et juridique, tout en étant largement censuré par les médias.
L’Agence Média Palestine propose, tout au long du printemps, un vaste dossier qui viendra décrire les luttes spécifiques aux différents campus universitaires et leurs fronts communs, leurs perspectives et leurs obstacles. Pour ce deuxième article, nous avons rencontré une étudiante de l’Université de Strasbourg qui nous fait le récit de dix-huit mois de mobilisation à toute épreuve.
En raison des graves pressions imposées par la direction de l’établissement contre les militants, les étudiants rencontrés ont souhaité nous parler sous le couvert de l’anonymat, nous avons donc modifié les prénoms.
Le Comité pour la Palestine de l’Université de Strasbourg (CPUS), dont fait partie Naïma, s’est créé en réaction à la campagne génocidaire d’Israël à Gaza, au mois de novembre 2023. Autonome et porté par les étudiants de toutes filières, il a pour vocation de porter la voix de la Palestine au sein du monde académique et de porter les revendications propres aux universités.
L’Université de Strasbourg a plusieurs partenariats avec des entités israéliennes, des universités et des laboratoires de recherche. Il y a aussi un Comité pour la Palestine de l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) de Strasbourg qui s’est créé un peu plus tardivement pour dénoncer la question spécifique du partenariat avec l’Université Reichman, qui participe à la propagande sioniste et à l’apologie du génocide par le contenu de ses programmes académiques et par les déclarations de son directeur Boaz Ganor, qui s’est dit favorable à la violation des droits humains des palestiniens.
Ces partenariats sont directement liés à la présidence de l’Université de Strasbourg, qui chapeaute toutes les filières. Il y a aussi l’institut Technion, qui est relié à l’Université de Strasbourg par une faculté de chimie. Depuis le début du génocide, il n’y a plus d’échange universitaire, parce que c’est matériellement impossible, mais le CPUS demande la rupture de ces partenariats, à l’image de ce qui a été fait avec la Russie. Le parallèle est en effet flagrant. Au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Université de Strasbourg a rompu tous ses partenariats universitaires avec l’occupant en moins de trois semaines.
Au début, comme le CPUS s’est créé dans l’urgence, le CPUS s’est concentré sur des actions symboliques, des manifestations et des distributions de tracts pour inciter les autres étudiants à rejoindre le CPUS. Le CPUS organise des réunions hebdomadaires et des actions régulières qui répondent à l’actualité. Le CPUS prend toutes ses décisions collectivement et il communique principalement à travers sa page Instagram, pour mobiliser sur ses actions et pour sensibiliser sur ses revendications.
Cette plateforme est centrale car, comme observé dans toutes les différentes mobilisations étudiantes pour la Palestine, les actions du CPUS n’ont que peu de couverture médiatique. Les réseaux sociaux représentent donc un enjeu important pour les militants, pour imposer leur narratif.
Les premières actions du CPUS se sont concentrées sur des projections documentaires, avec l’objectif d’informer sur l’histoire de la Palestine et de sa lutte. Le CPUS a aussi travaillé à sensibiliser à l’urgence de la situation, par l’organisation de rassemblements sur le campus et par la participation à des campagnes et à des journées d’action nationale, par exemple avec la campagne Stop Arming Israel, ou en recevant le médecin français Raphaël Pitti, de retour de Gaza. Certaines actions étaient également tournées vers un soutien matériel, comme la vente de repas palestiniens ou l’organisation d’un tournois de football, dont les recettes récoltées ont été envoyées à Gaza. Toutes ces actions étaient aussi l’occasion d’avoir des relations avec d’autres collectifs actifs sur Strasbourg.
Au printemps 2024, alors qu’un mouvement international étudiant commençait à voir le jour, le CPUS a décidé de s’y inscrire en formant un campement pour la Palestine. Le 13 mai 2024, le campement s’est installé en revendiquant la rupture des partenariats avec des universités israéliennes, la mise en place d’un comité d’enquête indépendant au sujet de ces partenariats, l’ouverture de places à l’Université de Strasbourg pour les étudiants palestiniens et la création de liens avec des universités palestiniennes. Pendant deux semaines, ce campement a vu beaucoup d’animations, de rencontres et de débats.
Le campement a été une expérience militante très forte pour beaucoup d’étudiants, qui se sont relayés pour maintenir une présence constante. Il y avait une belle solidarité et le campement a mobilisé au-delà des étudiants. Des habitants du quartier ont visité le campement, pour amener de la nourriture ou pour discuter. Le campement a reçu le chercheur Yoav Shemer-Kunz, militant décolonial de Tsedek, qui a fait une formation sur l’antisémitisme et l’antisionisme. Le campement a reçu la visite d’élus et de l’imam de la mosquée de Strasbourg. Le campement a beaucoup mobilisé.
Le campement a également été cible d’une répression inédite et brutale, la direction faisant appel à quatre reprises aux forces de l’ordre afin de déloger une action pourtant pacifiste. Les étudiants ont également dû faire face à une menace venue de l’extérieur, quand leur campement a été la cible d’attaques d’un groupuscule d’extrême droite. Une dizaine de militants d’extrême droite cagoulés et gantés, armés de bombes de gaz et de chaînes, ont attaqué le campement des étudiants mobilisés pour la Palestine.
Ces intimidations n’ont pas freiné la détermination du CPUS, qui a multiplié et renouvelé sans cesse ses modes d’actions, veillées, lâchers de drapeaux, organisations de lectures, de débats, de repas et d’ateliers créatifs, et bien sûr la participation aux manifestations locales et nationales.
Régulièrement et dès le début, les actions du CPUS ont été entravées par l’administration de l’Université de Strasbourg, comme lors la venue du médecin Raphaël Pitti. La direction de l’Université de Strasbourg a interdit l’accès à la salle prévue, obligeant le CPUS à délocaliser la conférence hors de l’enceinte universitaire. La projection du film documentaire Fedayin a été finalement autorisée après plusieurs interdictions. Une conférence de Rima Hassan a fait l’objet de nombreux rebondissements, d’une interdiction, d’un recours devant le tribunal administratif, qui a donné raison au CPUS, et d’une autorisation sous des conditions si contraignantes et dissuasives que les étudiants ont fini par y renoncer, dénonçant dans un communiqué l’intention de la direction de filtrer, de surveiller et d’identifier les étudiants présents à la conférence.
Ce contrôle des étudiants participant à la mobilisation pour la Palestine était systématique, le personnel de sécurité contrôlait les cartes d’étudiants à l’entrée des premières réunions du CPUS et il prenait des photographies de ses militants.
Au-delà de ces entraves, la direction n’hésitait pas à réprimer le mouvement en demandant l’intervention des forces de l’ordre. Cela a donc été le cas avec plusieurs évacuations spectaculaires du campement des étudiants au printemps 2024. Le campement a été évacué une première fois par la police, qui a procédé à des palpations et des contrôles d’identité, l’université a pris les tentes et les étudiants du CPUS ont ensuite dormi dehors dans des sacs de couchage. Ces évacuations, souvent violentes, étaient accompagnées de menaces de poursuites judiciaires par la direction.
« La police entre sur le campus comme au café », ironise Naïma, qui affirme que les interventions policières sont désormais monnaie courante, notamment sur le campus de l’IEP de Strasbourg, où un blocage de plusieurs semaines a été violemment réprimé et des étudiants ont été brutalisés, dont l’un d’entre eux qui a été hospitalisé pour un traumatisme crânien.
Autrement que par la répression, la direction ne s’est pas adressée aux étudiants mobilisés. « Depuis notre création, nous avons essayé de rentrer en communication avec la présidence, qui a toujours refusé de nous recevoir. Après deux ans d’existence, nous n’avons pas obtenu un seul rendez-vous avec le président de l’Université de Strasbourg, ce qui est assez symptomatique d’une forme de censure sur tout ce qui concerne la question palestinienne », dit Naïma.
Le changement de direction récent, qui a vu Michel Deneken remplacé par Frédérique Berrod, n’a pas vu d’amélioration du dialogue avec les étudiants. Les étudiants dénoncent les méthodes de la direction, ainsi résumées dans leur dernier communiqué, « coercition, violence et fermeture d’esprit, Frédérique Berrod s’inscrit, à l’image de ses prédécesseurs, dans une dynamique de censure. L’histoire se souviendra de son rôle, non pas comme un témoin mais comme une actrice silencieuse de l’effacement d’un peuple. En choisissant la voie de la censure, elle se range du côté de ceux, qui par leur obstruction, ont permis que l’irréparable se perpétue ».
« Au bout de deux ans, il y a une certaine fatigue et des militants nous disent qu’ils ont accumulé trop de retard dans leurs études. Au début, il y avait une forte indignation et beaucoup de participants dans les réunions. Au fil des mois malheureusement, l’indignation s’est atténuée, parce qu’il y a eu une forme de désensibilisation aux images et aussi la frustration de ne pas être entendu et de ne pas voir de résultat. Notre démarche à aussi évolué en fonction de cela et maintenant je le vois presque comme une forme d’héritage, il y a maintenant le CPUS, avec une page Instagram qui documente nos combats et aussi toute la répression que nous avons subie. Nous nous inscrivons dans la durée et nous avons des relations avec d’autres collectifs militants, comme le groupe kanak, ou d’autres luttes décoloniales », dit Naïma.
Ces relations permettent de renouveler les forces du CPUS et de l’ancrer dans le mouvement de solidarité, que la répression féroce et le silence médiatique tentent de faire taire. « Ce que les médias peuvent faire, c’est de relayer nos propos, sans les instrumentaliser et de mettre l’accent sur le fait que les directions d’universités censurent les étudiants et qu’elles travaillent en collaboration étroite avec les services de police et la préfecture pour faciliter l’entrée de la police sur les campus, alors que cela aurait été considéré comme scandaleux il y a quelques années, car l’université est censée être un espace de libre expression. La nouvelle présidente de l’Université de Strasbourg, Frédérique Berrod, s’inscrit clairement dans cette dynamique répressive », dit Naïma.