actualité politique nationale et internationale
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Déclaration d’Avignon
Mercredi 12 Juillet 1995
Réunis en Avignon parce que le Festival d’Avignon est aussi celui de la parole publique et des exigences civiques et ne nous résignant pas à la désertion des démocraties devant le pire, nous donnons lecture de la déclaration d'Avignon.
Depuis le mois de juin 1995, quatre ans après le déclenchement de la guerre dans l'ancienne Yougoslavie, les bandes armées de Pale soutenues par le régime de Belgrade et convaincues de ne rencontrer aucun obstacle à la poursuite de leurs objectifs, exhibent ouvertement les méthodes de leur guerre.
L'opération massive de nettoyage ethnique décidée par le régime fascisant de la république auto-proclamée des serbes de Bosnie bat son plein. Des dizaines de milliers de femmes et d'enfants sont chassés des enclaves mises sous la protection de l'Organisation des Nations Unies (ONU) et jetés sur les routes et les hommes de treize à soixante ans sont emmenés prisonniers hors de tout contrôle international.
Dans cette situation d'urgence, en tant que citoyens qui avons le privilège de pouvoir parler aux citoyens, nous prenons position publiquement et ensemble. Cela fait des années que nous avons perdu confiance dans la politique de l'ONU et de nos gouvernements devant leurs errements insupportables concernant la Bosnie. Nous sentons s'accumuler un malaise intolérable devant les trahisons visibles et constantes des politiques déclaratoires des démocraties contre les triomphes successifs des milices serbes menant leur guerre au canon contre les populations civiles placées sous une protection mensongère.
Nous rappelons que le nettoyage ethnique signifie la torture, le viol, la déportation et l'extermination, c'est-à-dire le crime contre l'humanité.
Si les démocraties ne réagissent pas rapidement, nous pourrons bientôt parler d'un nouveau Munich. Si ces crimes demeurent impunis, ils seront l'amorce d'une catastrophe bien plus grave qui répandra partout le consentement à l'horreur. Nous devrons prendre acte de l'annulation pure et simple des principes de la Charte de l'ONU, du droit international et du droit tout court. Nous entrerons dans l'époque de la barbarie triomphante.
C'est pourquoi, bien qu'ayant des points de vue et des sensibilités diverses, nous adressons solennellement aux pouvoirs publics et à l'opinion cette déclaration d'Avignon. Nous appelons nos concitoyens à la soutenir en exigeant avec nous un changement stratégique radical.
Nous devons refuser aux gouvernements européens ce droit à l'impuissance qu'ils paraissent revendiquer comme s'ils étaient des citoyens individuels. Les citoyens individuels sont impuissants, mais les gouvernements ne sont pas impuissants et ils n'ont pas pour mandat de transformer en impuissance le pouvoir du peuple souverain dont ils tirent leur autorité.
Il n'y a en vérité ni impuissance politique, ni impuissance militaire, ni impuissance morale, mais il y a des choix qui sont des erreurs et qu'il faut maintenant corriger pour arrêter le crime.
Il n'y a pas d'impuissance politique des nations face à la prééminence paralysante du Conseil de Sécurité de l'ONU. Selon le septième chapitre de la Charte de l’ONU qui règle les actions en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression, « aucune disposition de la Charte ne porte atteinte au droit de légitime défense individuelle ou collective, dans le cas où un pays de l'ONU est l'objet d'une agression armée ».
Il n'y a pas d'impuissance militaire. Il n'est pas question de se demander s'il faut ou non envoyer des troupes pour défendre la paix. Ces troupes sont déjà sur place. Ce sont les casques bleus et les soldats de la force de réaction rapide. La question est de savoir s'il faut laisser ces troupes sans rôle et sans mission ou bien s'il faut qu'elles servent réellement à brider, à dissuader et à réprimer les exactions des milices barbares. Si nous acceptons depuis trois ans de plier devant la violation de toutes les résolutions, ce n'est pas à cause du rapport des forces militaires, c'est un choix. Le choix contraire est possible. Nous n'accepterons aucun des mensonges officiels qui servent à masquer les errements des politiques internationales, quand nous savons que seule la volonté politique et morale fait défaut.
Il n'y a pas d'impuissance morale. Depuis son installation par le Conseil de Sécurité, le Tribunal Pénal International sur les crimes de guerre dans l’ancienne Yougoslavie (TPIY) a commencé son travail. Il s'oriente imperturbablement vers la mise en accusation des véritables responsables de la stratégie de nettoyage ethnique, les partisans avoués de la Grande Serbie, les leaders politiques de Belgrade et de Pale, Slobodan Milosevic et Radovan Karadzic. Le fait que le TPIY ne s'oriente pas vers la condamnation de quelques lampistes prouve que l'intégrité morale des institutions judiciaires est intacte et qu'elle sera difficile à arrêter. Là aussi, nous avions le choix et ce choix s'est fait dans la clarté.
Nous demandons donc que, conformément aux résolutions de l'ONU, l'action politique et militaire s'emploie véritablement à modifier le rapport des forces pour arrêter l'écrasement des enclaves placées sous la protection de l'ONU, briser définitivement le siège de Sarajevo et imposer la paix.
Dans ce but, nous demandons que le TPIY engage immédiatement une action contre les responsables du nettoyage ethnique de Srebrenica dont l'identité est publique.
Puisqu'il est en voie d'être prouvé par le TPIY que Slobodan Milosevic et Radovan Karadzic sont stratégiquement alliés et complices dans le projet de Grande Serbie et de nettoyage ethnique, nous demandons de mettre fin à la diplomatie stérile qui cherche à les distinguer, hypothèse toujours démentie par les faits aux moments de crise les plus sanglants, et nous demandons que la pression de la communauté internationale contre la Serbie se poursuive jusqu'à la paix.
Nous adhérons à la déclaration de Sarajevo libre et unie dont la proclamation, lancée il y a un an déjà par la population assiégée, rappelle solennellement l'Europe au respect des exigences civiques de responsabilité individuelle, de liberté individuelle et d’application commune des principes du droit, de la démocratie et de la tolérance qui sont le souffle de la vie citoyenne.
Si ces demandes, impliquant un retournement radical de politique, ne connaissent aucun début d'exécution dans le délai d'une semaine, à compter du Jeudi 20 juillet 1995, un certain nombre de signataires de cette déclaration s'engagent à manifester leur exigence en organisant à l'échelle de l'Europe une grève de la faim, qui dénoncera jour après jour la complicité de nos gouvernements avec la barbarie.