actualité politique nationale et internationale
Thèses contre le nazisme et l’impuissance, personne n’était prêt pour la tournure actuelle des événements
Par Dimitri Shusharin
Dimanche 13 septembre 2026
Ils ont toujours l’impression de vivre dans l’ancien monde, l’ancienne Europe et l’ancienne Allemagne. Ceux qui analysent les scénarios possibles au parlement de la région de Saxe-Anhalt, sans remarquer que le score de l’Alternative Für Deutschland (AFD) a dépassé celui de son prédécesseur lors des élections au Reichstag de 1932. Tous ces pourcentages ne méritent pas de s’y attarder. Le seul sujet sérieux, ce sont les quarante-quatre pour cent d’électeurs qui soutiennent l’expulsion des migrants, la sortie de l’espace Schengen, l’abandon de l’euro et l’amitié avec la Russie. Ils soutiennent le règlement définitif de la question ukrainienne, le génocide total des Ukrainiens et la destruction d’un immense état au cœur de l’Europe.
Une tendance dangereuse, perceptible dans les publications sur ce sujet, consiste à tenter de se rassurer soi-même et les autres, à minimiser l’ampleur du danger et à présenter le vote pour l’AFD comme un choix conjoncturel, comme pour dire que les quarante-quatre pour cent des électeurs de la région de Saxe-Anhalt n’auraient jamais voté pour quelque chose d’aussi effrayant.
Aucun allemand n’avait voté pour Auschwitz lors des élections au Reichstag de 1932. Pourtant, le vote en faveur des antisémites et des militaristes constituait bel et bien un choix historique. Ils avaient choisi l’Holocauste et la seconde guerre mondiale. Maintenant, les experts disent que c’est une broutille, que c’est seulement de la xénophobie contre les migrants et ils vont même jusqu’à justifier les électeurs.
Ce texte n’est pas un texte sur la victoire de l’AFD dans la région de Saxe-Anhalt, c’est un texte sur l’état d’esprit que cette victoire a mis en évidence et sur le contexte historique de ce qu'il se passe. C’est par là que je commencerai.
La Réforme fut, sinon la première, du moins la plus importante crise de modernisation, une crise paneuropéenne qui, à l’époque, revêtait une portée civilisationnelle. L’identité de toutes les couches sociales ne parvenait pas à suivre son élan. La réponse apportée à ces nouveaux défis fut la personnalisation de la relation de l’homme avec Dieu et la désacralisation du pouvoir terrestre, mais pas pour tout le monde. C’est précisément à cette époque qu’est apparue une tendance qui, depuis lors, s’est manifestée à maintes reprises, l’archaïsme et la dépersonnalisation de la foi et la destruction des structures institutionnelles parallèlement à la sacralisation d’un pouvoir détaché de ces institutions.
Le paradoxe de la crise actuelle réside dans le fait que les principaux promoteurs de l’archaïsme sont précisément les créateurs d’un nouvel environnement de communication, qui se prennent pour des prêtres et les maîtres du monde. C’est là que se manifeste la nature de ce phénomène que j’appelle le fétichisme technologique.
C’est une fausse identification entre le développement des technologies et le progrès social. Nous assistons maintenant à une tentative des leaders des nouvelles technologies de s’emparer du pouvoir sur l’humanité, en la replongeant dans les ténèbres de la primitivité, ce qui garantirait le statut de la caste dirigeante.
Ce qui précède s’applique aux États-Unis, mais même le pays le plus développé d’Europe montre une propension à l’archaïsme. En Allemagne, il n’y a pas de leader archaïsant aussi évident que les patrons de la tech mais, dans le contexte de la mondialisation, l’Allemagne n’en a pas besoin. La joie d’Elon Musk après la victoire régionale de l’AFD est suffisante. La victoire de l’AFD est régionale, mais son contexte est mondial et son importance est aussi mondiale.
Contrairement à l’expérience historique, dans la lutte pour le pouvoir et une fois au pouvoir, l’AFD agira conformément aux lois allemandes en vigueur, mais les objectifs proclamés de la sortie de la zone euro, de la sortie des accords de Schengen et la déportation, hypocritement qualifiée de re migration, tout cela et bien d’autres choses encore exigeront de profondes modifications juridiques qui remettront en cause le statut de nombreux groupes sociaux.
Il y a de temps en temps une attitude positive de la diaspora russe pour l’AFD. Les partisans d’Alice Weidel sont, bien entendu, également des admirateurs de Donald Trump. Je ne fréquente pas les admirateurs de Vladimir Poutine et je ne peux donc rien dire sur leur attitude vis-à-vis de l’AFD.
Vous trouverez ci-dessous trois remarques à ce sujet. Premièrement, j’ai d’abord lu la version russe du programme de l’AFD. Faites confiance à mes quarante années d’expérience en rédaction et en édition. C’est le texte original et ce n’est pas une traduction de l’allemand.
Deuxièmement, certains espèrent sérieusement que l’union chrétienne démocrate (CDU) puisse faire ce qu’Agafia Tikhonova voulait faire avec les prétendants à sa dote, emprunter certaines idées, mais c’est impossible, tout comme il était impossible au Parti du Centre d’intégrer dans son programme des thèses de Mein Kampf. Le parti nazi et l’AFD sont des partis contre le système dont l’objectif est de détruire le système de valeurs, l’identité et la structure institutionnelle de l’état démocratique, pour poursuivre la transformation totalitaire de l’Allemagne. L’ensemble des thèses programmatiques, le vocabulaire et le style de l’AFD sont incompatibles avec les programmes politiques des autres partis.
Troisièmement, certains représentants de la diaspora russe estiment que la rhétorique et les mesures contre les immigrés de l’AFD sont acceptables. Je ne reviendrai pas sur l’absurdité économique d’une telle politique, je dirai simplement que le discours de haine est engendré par l’insuffisance intérieure de ceux qui haïssent et les cibles de cette haine peuvent changer. La haine peut facilement et simplement se retourner contre les musulmans, les philatélistes, les juifs et les cyclistes.
Anne Frank parlait dans son journal des Juifs néerlandais qui pensaient que le baptême les protégerait de l’extermination. De même, maintenant en Allemagne, de nombreux migrants dé tenteurs de passeports allemands, voire de titres de séjour, pensent que, après son arrivée au pouvoir, l’AFD ne les touchera pas. Ils oublient avec quelle rapidité et quelle habileté les prédécesseurs de l’AFD ont détruit les fondements juridiques de la République de Weimar et ce sont de grands juristes, l’intelligentsia allemande, le sel de la terre, qui s’en sont chargés.
Une partie de la communauté juive en Allemagne sympathise avec l’AFD et d’autres partis similaires, car ils luttent contre la migration en provenance de pays hostiles à Israël, mais la montée des masses contre tous les migrants est inévitable et la révision de la culture de la mémoire, de l’histoire de l’Holocauste et de la dénazification, est inévitable.
Parmi tous les souvenirs du Troisième Reich, les plus effrayants sont ceux qui montrent comment des voisins bienveillants se sont transformés en complices des persécutions, des pogroms et des meurtres. L’arrivée au pouvoir de l’AFD signifierait la restauration du nazisme dans ce pays. Toute l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre serait réduite à néant.
Cela ne peut pas arriver, c’est ce qui se disait à propos de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine et, au début du siècle dernier, personne n’aurait cru que le monde allait connaître Auschwitz.
Une compréhension primitive de la démocratie justifie la tolérance pour l’AFD. Une fois que le peuple a voté, il ne resterait plus qu’à se plier à son choix. C’est ainsi que la démocratie a été interprétée dans le premier discours européen du vice-président américain James David Vance, mais c’est une logique linéaire.
Je vais répéter ce que j’ai déjà écrit à propos de ce discours et du raisonnement similaire. La démocratie n’est pas du tout le pouvoir de la majorité. La démocratie est un moyen de former un système institutionnel de gouvernance et de sélectionner des gestionnaires de ce système et leur travail est de prendre des décisions dans l’intérêt de la nation, de la société et de l’état, ce qui n’est pas toujours conforme à la volonté de la majorité. La majorité des russes sont pour la guerre, le génocide du peuple ukrainien, la destruction de l’Ukraine et la confrontation avec le monde entier, et ils ne sont pas pour la démocratie.
Aux États-Unis, la majorité des américains sont pour Donald Trump, pour tout ce qu’il fait, y compris les revendications territoriales, pour le soutien de la Russie contre l’Ukraine et pour le désir de créer le chaos en Europe et dans le monde entier. La corruption directe des électeurs au détriment du budget fédéral promis par Donald Trump, ce n’est pas la démocratie, mais la majorité des américains l’aimera probablement.
Vladimir Poutine, Donald Trump, Marine Le Pen et Alice Weidel, invoquent les valeurs traditionnelles, mais ce ne sont pas des conservateurs. Ce sont des révolutionnaires qui sapent les fondements de l’ordre civilisé des états et des sociétés et qui cherchent à détruire la complexité et la diversité du monde moderne pour le ramener à un état primitif et il faut se défendre contre les révolutionnaires de la manière la plus résolue qui soit, dans l’intérêt de la démocratie.
L’élite contre les masses, c’est le principal conflit qui se dessine en Europe, sans joie. La démocratie, c’est la mise en place de mécanismes d’autoprotection dans le cadre des institutions démocratiques, sans attendre que les malheurs et les bouleversements surviennent et sans prêter attention aux discours incendiaires de James David Vance et d’Elon Musk, qui souhaitent en finir avec l’Europe démocratique. Il y a encore peu de temps, Marine Le Pen, Nigel Farage et Alice Weidel, étaient considérés comme étant des véritables menaces russes. Maintenant, ils sont devenus des menaces russes et américaines.
Le principal problème des États-Unis, de l’Allemagne et d’autres pays européens, est l’inadéquation des élites politiques et intellectuelles à leur mission dans le contexte de la crise de la modernisation.
Aux États-Unis, l’élite institutionnelle, qui était la gardienne des valeurs civilisationnelles intégratrices, est supplantée par ceux qui fondent leur ascension et leur positionnement sur le rejet de ces valeurs d’origine européenne. Avec l’avènement de l’AFD, une nouvelle élite devrait également voir le jour en Allemagne. Contre les États-Unis et contre les nouvelles forces européennes, c’est l’élite de la Russie totalitaire qui apparaît comme la plus dynamique, la plus agressive et la plus prospère. Elle a subordonné les États-Unis à ses propres intérêts, tout en continuant à être l’alliée de l’Iran et de la Corée du Nord. La pénétration en Allemagne s’opère par des attentats terroristes pour semer le chaos, par l’AFD et par le Bund Sarah Wagenknecht (BSW), appelés à devenir les sauveurs de la nation.
Une partie importante de la diaspora russe sert de relais à la politique du Kremlin, non seulement celle qui est traditionnellement loyale à Moscou, mais aussi celle qui se présente comme rebelle. Le coup le plus fort a été l’interview d’un membre de la fraction de l’AFD au parlement allemand sur la chaîne YouTube d’Alexandre Plioutchev. C’était une percée médiatique majeure de l’AFD, contre laquelle les autres forces politiques allemandes mènent une politique de cordon sanitaire, pas d’alliance ni de soutien médiatique. Personne n’était prêt pour la tournure actuelle des événements et le pronostic est alarmant.