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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 17:42

 

CONTRIBUTION A L HISTOIRE DE NUIT DEBOUT

 

La revue des Temps Modernes publiait récemment un numéro spécial relatif au bilan du mouvement des Nuits Debout. Vous trouverez ci-dessous la première partie du témoignage de Patrice Maniglier relatif à cette question.

 

Le témoignage est disponible en totalité si vous consultez le site www.bibliobs.nouvelobs.com à l’adresse ci-dessous.

 

Bernard Fischer

 

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20161230.OBS3220/pourquoi-nuit-debout-n-a-pas-tenu-ses-promesses-le-recit-inedit-de-patrice-maniglier.html

 

Nuit debout, une expérience de pensée

 

Par Patrice Maniglier

 

La commission démocratie était chargée de l’organisation des assemblées et d’une réflexion plus générale sur le sens du mot démocratie. J’y suis allé un peu par hasard, pour répondre à la contingence d’un appel, lorsque j’étais venu à l’accueil, au début du mois d’avril 2016, pour demander comment je pouvais me rendre utile, on m’avait demandé ce que je faisais dans la vie. J’avais répondu que cela n’allait pas vraiment nous avancer car, étant professeur de philosophie, ce que je faisais n’avait aucune utilité directe. On m’a cependant opposé que la commission démocratie avait justement besoin de philosophes et que j’y serai sans doute utile. Je me suis de bonne grâce soumis à cette suggestion.

Je me suis d’abord livré à des tâches pratiques. J’écoutais, je rédigeais des compte-rendu des réunions, je participais à la modération des assemblées du soir et à la formation de celles et ceux qui, toujours différents, devaient chaque jour modérer, j’aidais à monter et à démonter les barnums, à trouver les micros et à apporter les gaffeurs, j’allais acheter du matériel, je l’emportais chez moi à minuit et je le rapportais le lendemain à 16 heures, bref je me livrais corps et âme à des tâches d’organisation qui convenaient à l’idée que je m’étais faite d’une certaine neutralité politique et intellectuelle dans laquelle je devais, du moins dans un premier temps, me tenir, ayant pour ma part d’autres lieux d’expression aisément accessibles. De ce point de vue, j’étais un typique militant de Nuit Debout, je m’intéressais à faire vivre le cadre pour lui-même, en déléguant à d’autres le soin de définir les orientations de contenu. Mais je pris néanmoins assez rapidement conscience de la nécessité de sortir de cette réserve.

La commission semblait en effet s’embourber dans une tentative hors sol pour élaborer ce qui s’était mis à ressembler à une sorte de constitution idéale de la place de la République, avec des documents qui ont fait jusqu’à quatorze pages. Il s’agissait de régler le fonctionnement des assemblées, les rapports entre les commissions et même jusqu’au fonctionnement de chaque commission en particulier, bref d’imaginer un petit état doté d’honnêtes statuts et réglementant tous les comportements internes des membres. Je considérais ce projet absurde et pédant mais une étrange dynamique de groupe, mélange de politesse et de mollesse, faisait qu’il semblait brave et honnête d’en discuter puisqu’une personne l’avait proposé.

La difficulté même à le discuter en commission montrait bien cependant combien ce petit délire hyper formaliste était inadapté. On y retrouvait, comme dans les autres commissions, deux groupes, littéralement et physiquement un premier cercle, composé d’habitués puis, dans un deuxième cercle, des gens qui s’y agrégeaient, certains s’asseyant, d’autres restant debout, des passants, des curieux et des âmes errantes.

Les seconds accusaient facilement les premiers d’avoir déjà pris le pouvoir. De fait, les gens qui étaient là depuis plusieurs jours voulaient discuter de ce qui avait été présenté la veille, ils voulaient avancer, aller plus loin et ne pas sans cesse repartir de zéro. Les autres au contraire protestaient que démocratie voulait dire que chacun avait un pouvoir égal et que ce n’était manifestement pas le cas dans ces conditions, ceux qui venaient d’arriver devant se taire et écouter, étant nécessairement hors-sujet, puisqu’il aurait fallu qu’ils prennent connaissance d’un texte de quatorze pages avant même de prendre la parole et que ce texte, d’ailleurs, n’était disponible qu’en un seul exemplaire.

Ceux du premier cercle répondaient parfois, non sans une certaine condescendance, mais souvent avec un sincère désir de prendre en compte les nouveaux venus, que ceux-ci pouvaient écouter aujourd’hui et revenir demain, après avoir lu le texte pour participer aux réunions de manière plus informée. La thèse, en somme, était que le groupe est ouvert, vous pouvez y entrer sans condition, mais pas le bloquer. Le principe me paraissait raisonnable, la question intéressante, comment faire naître une véritable organisation collective sur la place, à partir de rien, assis par terre autour de bouts de carton, et donc dans une temporalité non cumulative. Mais, outre le manque de bon sens sur le contenu des discussions proposées, je voyais de clairs problèmes d’organisation.

Cette commission, qui semblait pourtant si importante pour l’ensemble du mouvement, puisqu’elle était censée être le lieu où l’on réfléchissait au fonctionnement des assemblées, à mes yeux un moment essentiel de notre vie collective, et qui en plus se croyait chargée d’élaborer une petite constitution collective, paraissait aussi l’une des plus démunies. Il n’y avait pas d’accueil, contrairement à ce qu’on voyait pour d’autres commissions.

Les documents dont nous parlions n’étaient pas disponibles, ni sur papier, ni en ligne, certains les avaient reçus par internet, mais on ne savait comment, les autres ne les avaient pas reçus. J’essayais d’ailleurs de m’inscrire sur des listes électroniques, mais sans succès. Je ne recevais toujours pas les documents en question.

Certains disaient qu’on leur cachait des choses. D’autres invoquaient le joyeux bordel qu’était censée être Nuit Debout, garantie supposée de son fonctionnement démocratique. Bref, je pensais que j’avais trouvé là de quoi me rendre utile. Pour cela, il fallait être, semble-t-il, référent.

Les référents étaient des personnes désignées par chaque commission pour faire le lien avec les autres commissions, passer des informations et éventuellement veiller à ces problèmes pratiques. En principe, les référents devaient tourner et avoir un rôle strictement administratif. Dans le cas de la commission démocratie, cela n’était pas le cas, pour une raison assez amusante. Nous étions si procéduriers et si vigilants envers toute impureté démocratique qu’il fallut plusieurs semaines pour se mettre d’accord sur la procédure de désignation.

Je devins malgré tout finalement référent à mon tour. Je découvris alors l’existence de Telegram. Cette application pour téléphone portable permet en somme d’avoir des conversations comme on en trouve sur les forums mais par textos, à travers des fils de conversation thématiques. Longtemps, je n’ai pas compris à quoi elle nous servait concrètement, car il faut être invité sur ces fils pour pouvoir y avoir accès et notre référent n’avait pas pensé à m’y inviter.

Finalement je découvris qu’il existait en fait toutes sortes de conversations parallèles à celles qui se trouvaient sur la place. Sur le principe, cela n’a rien de malsain. Les niveaux d’échange peuvent se démultiplier sans se nuire. Mais dans les faits, je comprenais pourquoi un certain nombre de gens des commissions, les insiders, ne ressentaient pas le besoin de venir en assemblée. Ils étaient déjà en contact les uns avec les autres ailleurs et de différentes manières.

L’assemblée était faite pour les outsiders, qui devenaient une sorte de public. Pire, au lieu de les informer correctement des conditions pour passer de la passivité à l’activité, on continuait son affaire entre soi. Je commençais à découvrir ce qui devait devenir, à mes yeux, un des ingrédients principaux de l’échec.

Ma priorité fut dès lors d’essayer de refaire des assemblées un enjeu important pour le mouvement et de remettre la question du fonctionnement des assemblées quotidiennes au cœur des préoccupations de la commission démocratie, dont cela me semblait la vocation. La commission s’était divisée en deux groupes thématiques distincts, l’un s’occupait des outils de modération et l’autre s’occupait du processus de vote. Les vastes projets de constitution de la place de la République avaient été recentrés sur des choses plus raisonnables mais encore très décalées à mes yeux, en l’occurrence mettre en place un processus de vote permettant de prendre des décisions au nom de Nuit Debout République dans son ensemble.

J’étais plutôt hostile sur le principe à cette démarche. Je trouvais qu’elle ne convenait pas au genre de collectif fragile et éphémère que nous étions. Les gens qui venaient un jour en assemblée ne venaient pas le lendemain, nous n’étions pas sûrs d’être encore là dans quelques semaines, les assemblées se vidaient, la place aussi se vidait et il fallait des mécanismes rapides capables de recréer de la cohésion avant qu’il ne soit trop tard.

En fait, l’affaissement de la capacité de mobilisation du mouvement s’est fait sentir dès les vacances du mois d’avril 2016, peut-être à cause de la pluie, du froid, des vacances, des persécutions policières, de la fatigue des uns et des autres et des premiers désenchantements, je ne sais pas.

Mais il me semblait que, pendant qu’on réfléchissait à mettre en place un protocole pour donner de la légitimité à des décisions collectives, c’est-à-dire pour faire que des décisions prises par des gens particuliers valent comme si elles étaient légitimement imposées à tous, autrement dit pour reconstruire un instrument de pouvoir, pendant qu’on faisait assaut dans cette tâche de prudence et de pureté, nous laissions à l’abandon et à la ruine notre propre maison.

Je voyais mes camarades comme un petit groupe de gens fort distingués en train de prendre le thé et de discuter les détails du règlement de la copropriété entre voisins, lentement, avec une bienveillance appuyée et un pointillisme éclatant de vertu, pendant que, tout autour d’eux, leur immeuble s’effondre.

J’étais d’autant plus agacé qu’il y avait, me semblait-il, des solutions pour au moins essayer de faire revivre les assemblées autrement et même inventer un fonctionnement démocratique qui soit adapté à notre contexte.

Un débat, en effet, avait très vite divisé passionnément la place, l’assemblée était-elle souveraine ? Pouvait-elle voter ? Il y avait d’un côté ceux qui protestaient, généralement pendant les assemblées, qu’il n’y avait pas d’autre source de pouvoir que les assemblées, de sorte que ce qui était approuvé ici et maintenant devait valoir comme loi ou décision de tous, et, de l’autre côté, ceux qui rappelaient que les gens assemblés un jour ne représentaient personne, qu’ils ne pouvaient prendre des décisions pour ceux du lendemain et qu’il fallait encore décider collectivement d’un processus de vote.

Je croyais comprendre ce que ces derniers voulaient dire, mais ils avaient des arguments parfois révoltants. Par exemple, ils disaient qu’il fallait éviter ce genre de vote immédiat, parce que, c’était écrit en toute lettre dans le document même que nous utilisions pour expliquer aux nouveaux modérateurs les quelques règles qui avaient été mises au point sur le tas, nous devions éviter les propositions démagogiques que ferait voter un bon tribun en manipulant la foule hébétée. Il fallait donc forcer l’assemblée à prendre son temps, à réfléchir à ce qu’on lui propose et à ne pas prendre de décision immédiate.

 

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Published by FISCHER
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merejkowsky pierre 10/01/2017 11:31

Un philosophe qui n'examine que le réel n'est pas un philosophe
Affirmer que le réel de nuit debout, ce sont les commissions n'est pas un travail de philosophe c'est tout au plus un travail d'universitaire, de journaliste, de sociologue qui préfère s'attacher au fait plutôt que de prendre le temps d'insérer des faits dans son contexte.
C'est le système du dominant qui en s'appuyant sur les faits nie la parole de l'individu quand il ne le pousse pas au suicide en s'acharnant à lui prouver "par les faits" qu'il est fou.
En ce sens, Patrice vous vous situez dans la droite ligne d'un pensée qui au nom de vos erreurs du passé (Sartre et les Maos) m'interdit de rêver, et d'espérer.
La commission par définition est un lieu de pouvoir
Que ce soit la commision du Parti des Travailleurs, du PS ou du club des philatislistes
Elle ne dépend pas de la qualité de l'honnêteté, de l'étique de ses participants
En effet l'éthique l'honnêteté est le produit d'une classe.
En ce sens Nuit Debout est passionnant
Les Commissions n'ont justement édicté aucun règlement, aucun dogme
Elles ont laissé la place à des zones d'incertitude en perpétuel renouvellement.
C'est de ce nom territoire que surgira nos réalisations futures
C'est ce que j'appelle provisoirement "la cave"

Je précise que n'ayant suivi aucun cursus universitaire, et donc comme l'a dit Bourdieu dans le film de Pierre Carles la philosophie est un sport de combat, ,je n'ai rien lu (sic), je n'ai qu'à me taire...

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