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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 13:51

 

 

IL Y A CENT CINQUANTE ANS EN ALGERIE

Lundi 12 Avril 2021

Vous trouverez ci-dessous la deuxième et dernière partie d’un long message de Youssef Girard relatif à la révolte des années 1870 en Algérie contre la colonisation française. Le message est disponible en totalité si vous consultez le site de l’International Solidarity Movement (ISM) à l’adresse ci-dessous.

Bernard Fischer

 

http://www.ism-france.org/analyses/1871-la-Revolte-d-El-Mokrani--article-21414

IL Y A CENT CINQUANTE ANS EN ALGERIE

Le Bachagha Mohammed al Mokrani sonna l’heure de la révolte dans la région de Bibans le 14 mars 1871 en adressant une lettre au général Augeraud commandant de la subdivision de Sétif, dans laquelle il déclarait que « je m'apprête à vous combattre, que chacun prenne son fusil ». Le 15 mars 1871, Mohammed al Mokrani organisa une assemblée avec les membres de sa famille et ses lieutenants pour déclarer la révolte à Bejaïa.

Le 16 mars 1871, Mohammed al Mokrani lança six mille hommes à l’assaut de Bordj Bou Arreridj. Le même jour, Mohammed al Mokrani adressa une lettre au Bachagha du Tittery, « il y a ici un enthousiasme général pour le jihad et, si les musulmans se soulevaient de tous les côtés, je vous jure par dieu qu’ils n’auraient plus besoin de s’insurger une autre fois ».

Afin de donner une assise populaire et religieuse à sa révolte, Mohammed al Mokrani envoya une délégation auprès du cheikh al Haddad, qui était à la tête de la grande confrérie soufie de la Rahmaniyya. Le 8 avril 1871, au marché de Seddouk, où se réunissait une importante population, le cheikh al Haddad proclama le jihad contre la colonisation. Jetant son bâton au milieu de la foule, le chef de la Rahmaniyya affirma que, avec l’aide d’allah et du prophète, il serait aussi facile de jeter les français à la mer.

Alors âgé de plus de quatre-vingts ans, le vieux cheikh de la Rahmaniyya fit naître un immense enthousiasme dans l’assistance ce qui permit d’amplifier la révolte et de l’élargir à d’autres régions que celle de Bibans, notamment celles où sa confrérie était influente. Les masses rurales restaient animées par les confréries soufies qui s’étaient déjà opposées à la colonisation par le passé, notamment la Qadiriyya de l’émir Abdelkader. Ainsi, à la suite de cet appel, plus de cent mille moudjahidines rallièrent Mohammed al Mokrani. La révolte grandit jusqu’à s’étendre à toutes les régions de la Kabylie et au-delà à l’est et au sud de l’Algérie. Les insurgés assiégèrent Tizi-Ouzou, Drâa al Mizan et Isser. Au total, deux cent cinquante tribus se soulevèrent contre la colonisation, soit près du tiers de la population algérienne, c’est-à-dire entre six cent mille et huit cent mille personnes. Toutefois, les moudjahidines algériens manquaient d’armes et de munitions.

Ainsi, selon Ahmed Mahsas, cette révolte apparaissait comme un « véritable soulèvement populaire contre l’accaparement des terres par l’administration et les colons et pour secouer le joug de l’oppression ».

Parallèlement, des personnalités algériennes lancèrent une action diplomatique afin de sortir du tête-à-tête avec la puissance coloniale que les autorités françaises souhaitaient leur imposer. Car, pour les autorités coloniales, les affaires algériennes relevaient uniquement de la politique intérieure française. Ainsi, le 20 avril 1871, deux cent quatorze personnalités des trois départements d’Algérie adressèrent une lettre à la reine d’Angleterre pour dénoncer la politique française de confiscation des terres et des biens habous. Les signataires demandaient l’aide de la Grande-Bretagne, en particulier l’envoi d’une escadre anglaise, contre la France. Une copie fut adressée au sultan ottoman, avec prière de la communiquer aux puissances. Parmi les signataires figuraient les noms de Mohammed al Mokrani et du cheikh al Haddad.

En face, les autorités coloniales réagirent avec empressement pour écraser la révolte. Le 26 mars 1871, les troupes françaises entrèrent à Tébessa que Mahieddine avait choisie comme première étape de son combat. Les troupes de Mahieddine avaient été mises en déroute par l’armée coloniale. Le fils de l’émir Abdelkader fut contraint de se replier en Tunisie d’où il regagna Damas, où son père était réfugié, en passant par Alexandrie.

Les autorités françaises voulaient surtout éviter que l’insurrection n’atteigne la ville d’Alger car elle aurait menacé la présence coloniale elle-même. Nommé gouverneur général le 29 mars 1871, l’amiral Louis Henri de Gueydon mobilisa vingt-deux mille soldats et il essaya de circonscrire l’insurrection à la seule Kabylie. Le 22 avril 1871, les moudjahidines furent arrêtés à Alma. Le 25 avril 1871, l’amiral Louis Henri de Gueydon déclara l'état de siège. Le 5 mai 1871, Mohammed al Mokrani fut tué au combat les armes à la main près de l’oued Soufflat, mais son frère, Boumezrag al Mokrani, prit sa succession à la tête de l’insurrection. Les troupes françaises marchèrent sur Dellys et Draâ al Mizan. Le cheikh Haddad, l’âme de l’insurrection, et ses fils, Aziz et M'hand Haddad, furent capturés le 13 juillet 1871, après la bataille d'Icheriden.

Le même jour, Berkani déclara le jihad dans la région de Cherchell et dans les monts de Beni Menacer dans le Chéliff. Les affrontements entre les troupes françaises et celles de Boumezrag al Mokrani se poursuivirent jusqu’à ce que les Français parviennent à réduire l’influence de la révolte au mois d’août 1871.

Boumezrag al Mokrani gagna alors la Tunisie afin de réorganiser ses moudjahidines. Il poursuivit son combat dans le sud de l’Algérie mais ses troupes furent prises par l’armée coloniale dans les monts du Hodna le 8 octobre 1871.

Finalement, l’espoir d’une insurrection libératrice prit fin dans le nord de l’Algérie après la capture de Boumezrag al Mokrani le 20 juin 1872 à Aïn Salah, dans le sud algérien, où une patrouille de l’armée française le retrouva à moitié mort de fatigue et de soif. Mais alors que la majorité des combattants du nord de l’Algérie déposèrent les armes, la révolte se poursuivit malgré la répression dans le sud du pays sous la direction de Chérif Bouchoucha.

Dans ce contexte de répression, Bennacer Ben Chohra se réfugia en Tunisie d’où il déclencha des attaques contre les autorités françaises et leurs collaborateurs à partir de la région frontalière du Djérid. Dans la même région de l’est saharien, Chérif Bouchoucha qui s’était allié à Boumezrag al Mokrani, poursuivit le combat jusqu’au 31 mars 1874, date à laquelle il fut capturé lors d’un affrontement près d’Aïn Salah.

La disproportion des forces en faveur des troupes françaises s’avéra trop importante et la répression s’abattit collectivement et de manière implacable contre tous les territoires qui s’étaient soulevés. Pour l’administration coloniale, il fallait définitivement mettre les algériens à genoux afin d’écarter toute idée de révolte.

Ainsi, la répression de la révolte de 1871 aurait causé la mort d’environ trois cent mille algériens. Les terres des sujets indigènes furent frappées de séquestre au profit des colons. Cette mesure toucha toutes les tribus insurgées, puisque la collectivité tribale était traitée comme personne civile responsable, selon le principe colonial de responsabilité collective. Près de trois cent quarante mille hectares furent ainsi séquestrés à titre collectif et deux cent cinquante mille hectares furent séquestrés à titre individuel. Ces terres furent distribuées aux nouveaux colons, dont beaucoup étaient des réfugiés venus d’Alsace-Lorraine, en particulier dans la région de Constantine.

Les algériens engagés dans la révolte se virent également infliger une amende considérable de trente-six millions de francs-or. Les algériens qui avaient été déférés au tribunal furent jugés devant des cours d’assises où siégeaient des jurys composés uniquement de colons. Les condamnations à mort furent nombreuses comme celle de Boumezrag al Mokrani qui fut condamné à la peine capitale par la cour de Constantine le 27 mars 1873. Néanmoins sa peine fut finalement commuée en déportation à vie en Nouvelle-Calédonie colonisée par la France depuis 1853. Des centaines d’algériens révoltés furent également emprisonnés en Algérie alors que d’autres furent déportés en Nouvelle-Calédonie, comme les deux fils du cheikh al Haddad, Aziz et M'hand Haddad.

Emprisonné, le cheikh al Haddad fut condamné au mois d’avril 1873 par la cour d’assises de Constantine à cinq ans de prison. Il décéda dix jours plus tard, le 29 avril 1873, dans la prison de Constantine. L’administration coloniale refusa même son inhumation dans son village natal contrairement à ses derniers vœux. Craignant certainement que son tombeau ne devienne un symbole de résistance à la domination coloniale, elle le fit enterrer dans le cimetière de Constantine le 13 juillet 1873. Chérif Bouchoucha fut condamné à mort et exécuté le 29 juin 1875 à Constantine.

La répression et les confiscations des terres poussèrent également de nombreux algériens à s'expatrier notamment vers la Syrie où s’exilèrent de nombreux algériens fuyant la colonisation tout au long du dix-neuvième siècle. Ainsi, Bennacer Ben Chohra quitta l’Algérie le 2 juin 1875 pour trouver refuge à Beyrouth puis à Damas où il trouva la mort en 1884.

Démographiquement, avant la conquête française de 1830, l’Algérie comptait entre trois et cinq millions d’habitants sur son territoire. En 1872, l’Algérie n’en comptait plus que deux millions. Ainsi, l’Algérie a perdu entre trente et cinquante-huit pour cent de sa population au cours des quarante-deux premières années de la colonisation française, entre 1830 et 1872.

La répression de 1871 marqua durablement l’Algérie, particulièrement sa partie septentrionale. Selon Slimane Chikh, « le pouvoir colonial va, à cette occasion, parachever la conquête du pays et imposer sa présence en accaparant de vastes surfaces de terres confisquées aux tribus dissidentes et en infligeant à ces dernières de lourdes amendes. Ces mesures, en plus des pertes matérielles et en vies humaines, vont achever de ruiner la paysannerie algérienne et de lui enlever toute possibilité de résistance armée. Après l’écrasement de l’insurrection de 1871, le silence des morts va planer sur la campagne algérienne et à la première phase de résistance armée va succéder, jusqu’à la première guerre mondiale, une phase de résistance larvée au cours de laquelle la paysannerie algérienne, sortie exsangue des dures épreuves de la conquête, va opérer un repli sur soi ».

Si la répression fut d’une terrible violence marquant profondément la campagne du nord de l’Algérie, elle ne parvint pas pour autant à mettre un terme à un esprit de résistance qui s’exprimait en Algérie selon des modalités différentes. Malgré ces évolutions, l’idée de résistance armée ne s’était pas totalement éteinte, notamment dans le sud du pays. Dix ans après la révolte de Mohammed al Mokrani, le 22 avril 1881, les Ouled Sidi Cheikh se révoltèrent contre la colonisation, avec à leur tête, le cheikh Bouamama de la confrérie Chaykhiyya.

Dressant un bilan de la révolte de 1871 et de celles qui la précédèrent et suivirent, Ahmed Mahsas écrivait que « l’insurrection de 1871 fut ainsi le sommet d’un mouvement de résistance opiniâtre qui porta au plus haut niveau le courage et la ténacité de ce peuple engagé dans un combat avec des armes inégales. Toutes les insurrections administraient la preuve de la vitalité et de la volonté indomptable d’un peuple. Elles exprimaient les moments forts d’une résistance variée et continue et traduisaient le caractère de la permanence du patriotisme populaire. Car la résistance nationale algérienne a été avant tout la résistance d’un peuple et d’une volonté collective ».

Au sein de la population algérienne, la mémoire de la révolte de Mohammed al Mokrani fut léguée par la littérature orale qui constitua le patrimoine d’une culture de résistance transmise au fil des générations, notamment durant la période de résistance larvée à la colonisation entre 1871 et 1914. Selon Slimane Chikh, « cette résistance larvée fut ainsi marquée par un mouvement de retrait, dicté par les conditions défavorables des rapports de force avec la puissance coloniale. Toutefois, loin d’engager la paysannerie sur la pente de la démission, ce mouvement de retrait lui inspira des formes voilées de résistance procédant d’un réflexe collectif d’auto-défense. Les différents aspects de cette résistance feutrée se manifestent par la conservation de l’identité nationale, langue et religion, qui est en même temps un refus de l’identité du conquérant frappé d’altérité » Dans le cadre de cette résistance larvée, la transmission de la mémoire de la résistance armée à la colonisation depuis 1830 joua évidemment une fonction déterminante pour forger l’esprit de résistance de millions d’algériens.

Cette culture de résistance séculaire se retrouva reformulée au sein du mouvement nationaliste révolutionnaire porté par l’Étoile Nord-Africaine (ENA) à partir de la seconde moitié des années 1920. Souvent issus des classes populaires rurales algériennes, les premiers militants nationalistes révolutionnaires immigrés en France portaient dans leurs mémoires familiales les récits des crimes de masses de la conquête et ceux de la résistance à la colonisation des masses rurales menées par l’émir Abdelkader, Lalla Fatma N’Soumeur, Mohammed al Mokrani, le cheikh al Haddad ou le cheikh Bouamama.

Ainsi, dans l’immigration, les militants de l’ENA participaient régulièrement à la commémoration de la répression de la Commune de Paris aux cotés des organisations du mouvement ouvrier français en même temps qu’ils célébraient la révolte de Mohammed al Mokrani et la résistance contre la colonisation. Par exemple, le 24 mai 1936, dix mille maghrébins participèrent à une manifestation commémorative devant le Mur des Fédérés à Paris.  L’organe de l’ENA du mois de mai et de juin 1936, expliquait que « les nord-africains, avec le peuple de France, sont venus évoquer la mémoire des communards, en même temps que celle des martyrs de la liberté en Afrique du Nord », notamment la mémoire des moudjahidines de 1871.

Cette commémoration de l’ENA s’inscrivait dans une longue chaîne de transmission d’une culture de résistance ayant enfanté la révolution algérienne. Dans une allocution datant de 1985, Ahmed Ben Bella évoquait cette culture de résistance dans les termes suivants, « des tréfonds de nos âmes, ressurgissent intacts les souvenirs et les hauts faits insérés aussitôt dans la trame de la vie de tous les jours, au fond des dechras comme sur les chemins de crête lumineux. Égrenés comme un chapelet de perles, les noms de l’émir Abdelkader, de Mohammed al Mokrani, de Boumaza, de Bouamama, de Bouziane et tant d’autres noms, Lalla Khadidja la kabyle et l’émir Khaled ont engrangé les moissons de nos certitudes à travers l’ENA, le Parti du Peuple Algérien (PPA), le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), l’Organisation Spéciale, le Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA) et le Front de Libération Nationale (FLN). Un langage s’est conservé, un message s’est transmis et une invariance s’est perpétuée ».

Ce langage conservé, ce message transmis et cette invariance perpétuée font encore résonner la puissance libératrice de la révolte de Mohammed al Mokrani contre la permanence d’une domination coloniale qui se réinvente de manière continue. Cette révolte demeure ainsi une ode à la résistance et à la libération face à l’oppression coloniale. Finalement, partie intégrante d’une culture de résistance décoloniale, la révolte de Mohammed al Mokrani s’avère encore actuelle car l’oppression qu’elle combattait hier, reste un élément structurant de notre présent.

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