actualité politique nationale et internationale
IL Y A UN SIECLE A BAKOU
La revue Contretemps publiait il y a huit ans un long message d’Ian Birchall relatif au premier congrès des peuples d’orient à Bakou en 1920. Vous trouverez ci-dessous la première partie de ce message. Il est disponible en totalité si vous consultez le site internet de la revue Contretemps à l’adresse ci-dessous.
Bernard Fischer
https://www.contretemps.eu/un-moment-despoir-le-congres-de-bakou-en-1920/
Un moment d’espoir, le congrès de Bakou en 1920
Par Ian Birchall
Mercredi 12 Septembre 2012
Ian Birchall revient ici sur un moment fondateur mais souvent oublié de l’histoire du mouvement communiste au vingtième siècle, le premier congrès des peuples d'orient tenu en 1920 à Bakou, dans le cadre de l'internationale communiste nouvellement créée. Il montre comment s’y est élaborée une politique internationaliste et anti-impérialiste inspirée de l’action des bolcheviks en Russie, mais également des luttes de libération nationale menées par les peuples des pays colonisés.
Le mois de septembre 1920 était, pour l'état révolutionnaire russe, un moment de grand espoir, mais aussi de grand danger. En 1917, les travailleurs russes avaient pris le pouvoir. Depuis ce temps, ils avaient subi une soi-disant guerre civile, en réalité l’invasion d’une douzaine d’armées étrangères, y compris l'armée britannique et l'armée française, atrocement cruelle. Des révolutions en Hongrie et en Bavière en 1919 avaient été rapidement écrasées.
Les dirigeants bolcheviques savaient bien qu’il fallait étendre la révolution. Si la révolution restait isolée, elle ne pourrait pas survivre. Personne ne parlait encore du socialisme dans un seul pays. Le nouvel état soviétique avait donc besoin d’alliés, dans ses propres intérêts et dans l’intérêt des travailleurs du monde entier. Ou bien le socialisme étendait sa victoire, ou bien l’exploitation continuait et de nouvelles guerres allaient se préparer.
C’était dans cette perspective que l'internationale communiste avait été créée en 1919, dans le but d’encourager la révolution mondiale. Le deuxième congrès de l'internationale communiste, tenu à Moscou au mois de juillet et au mois d'août 1920, avait regroupé un grand nombre de socialistes et de syndicalistes qui allaient dès lors former les nouveaux partis communistes à même de bouleverser le capitalisme mondial une fois pour toutes. Mais la grande majorité des délégués venaient de l’Europe. Il fallait aussi chercher des alliés ailleurs, dans ce que Grigori Zinoviev, le président de l'internationale communiste, appelait la deuxième moitié du congrès de l'internationale. Voilà ce qui a constitué le congrès de Bakou.
La première guerre mondiale avait été une guerre impérialiste. Malgré leur rhétorique, les empires britannique et français n’avaient aucune intention de libérer les peuples des colonies. Le traité de Versailles accordait le droit des peuples à disposer d’eux mêmes aux pays européens, mais nullement aux pays de l’Afrique et de l’Asie. La vision des bolcheviks portée avec elle un monde où le colonialisme et le racisme seraient abolis et oubliés à jamais. Selon le bolchevique Karl Radek, il fallait s’appliquer « à l’œuvre de reconstruction d’une nouvelle humanité libre où il n’y aura plus de personnes de couleur, où il n’y aura plus de différences dans les droits et les obligations, où tous jouiront des mêmes droits et auront les mêmes devoirs ». Le manifeste adopté par le deuxième congrès de l'internationale communiste avait donc souligné l’importance pour les communistes dans les pays impérialistes de la lutte contre leur propre impérialisme, « le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits entre les hommes de race et de couleur différentes et qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, le socialiste anglais qui ne soutient pas de tout son pouvoir l’insurrection de l’Irlande, de l’Égypte et de l’Inde contre la ploutocratie londonienne, ce socialiste, loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre ».
C’est dans ce contexte que le comité exécutif de l’internationale communiste a invité des représentants des peuples opprimés à se rassembler à Bakou. L’endroit était bien choisi. Bakou se trouvait en Azerbaïdjan, un des pays de l’ancien empire tsariste devenu indépendant en 1918 et qui se trouvait au croisement entre la Russie et l’orient. D’autre part, il s’agissait d’un centre pétrolier et les bolcheviks avaient conscience de l’importance que prendrait le pétrole au vingtième siècle. Lorsque le révolutionnaire américain John Reed s’adressa aux délégués, il leur dit, « vous ne savez pas comment Bakou se prononce en américain ? Il se prononce oil ».
Le voyage n’était pas sans danger. Le gouvernement britannique mit tout en œuvre pour empêcher les délégués d’arriver à Bakou. Un bateau à vapeur qui transportait des délégués iraniens fut par exemple attaqué par un avion britannique. Deux délégués périrent et l’attaque fit plusieurs blessés. Des navires de guerre britanniques essayèrent également d’empêcher les délégués turcs de traverser la mer Noire. Deux iraniens furent tués à la frontière d’Azerbaïdjan par la police iranienne. Les délégués qui venaient de Moscou devaient, de leur côté, traverser des régions dévastées par la guerre civile. Le délégué français, Alfred Rosmer, écrivit à ce sujet que « le voyage nous permit de saisir sur le vif l’immensité des ruines causées par la guerre civile. La plupart des gares avaient été détruites. Les voies de garage étaient partout encombrées de carcasses de wagons à demi brûlés. Quand les blancs étaient battus, ils faisaient en se retirant le maximum de destructions. Une des gares les plus importantes de l’Ukraine, Lozovaïa, avait été tout récemment encore attaquée par une bande. Nous avions sous les yeux les dommages que causaient de telles attaques, encore fréquentes dans ces régions ».
Quand bien même, les délégués vinrent en nombre. Il est difficile d’établir les chiffres précis, mais selon le compte-rendu sténographique du congrès, il y avait mille huit cent quatre vingt onze délégués, dont mille deux cent soixante treize communistes. En effet, on accueillait avec plaisir les délégués non communistes. Selon Grigori Zinoviev, le président de l’internationale communiste, « nous ne vous avons pas demandé à quel parti vous appartenez. Nous ne vous posons que les questions suivantes. Es-tu travailleur ? Est-ce que tu fais partie de la masse laborieuse ? Veux-tu mettre fin à la guerre civile et désires-tu organiser la lutte contre les oppresseurs. Cela suffit. Nous n’avons pas besoin d’autre chose et nous ne vous réclamons aucun passeport politique ».
Beaucoup des délégués venaient des pays de l’ancien empire tsariste et du Moyen Orient. On comptait cent géorgiens, cent cinquante sept arméniens, deux cent trente cinq turcs, cent quatre vingt douze persans, quatre vingt deux tchétchènes, quatorze hindous et huit chinois. Les traductions prirent un temps fou. On pouvait y entendre des langues asiatiques qui avaient été supprimées à l’époque tsariste. Alfred Rosmer écrivit encore que « la salle était d’un pittoresque extrême. Tous les costumes de l’orient rassemblés dessinaient un tableau d’une étonnante et riche couleur ».
Dans son discours d’introduction, Grigori Zinoviev expliquait clairement pourquoi les révolutionnaires russes reconnaissaient que leur lutte n’était qu’une petite partie d’une lutte générale contre l’impérialisme mondial et que la révolution russe ne pourrait triompher sans faire partie d’un mouvement beaucoup plus large, « nous disons qu’il n’y a pas seulement au monde des hommes de race blanche. Outre les européens, des centaines de millions d’hommes d’autres races peuplent l’Asie et l’Afrique. Nous voulons en finir avec la domination du capital dans le monde entier. Nous sommes convaincus que nous ne pourrons abolir définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme que si nous allumons l’incendie révolutionnaire, non seulement en Europe et en Amérique, mais dans le monde entier et que si nous sommes suivis par cette portion de l’humanité qui peuple l’Asie et l’Afrique. L’internationale communiste veut que les hommes parlant toutes les langues se réunissent sous ses drapeaux. L’internationale communiste est convaincue qu’elle ne sera pas seulement suivie par des prolétaires d’Europe et que, formant comme une immense réserve de fantassins, les lourdes masses paysannes de l’Asie, du proche et du lointain Orient vont s’ébranler à leur suite ».
Et il prévoyait que la révolution russe ne constituerait qu’un petit épisode d’un mouvement beaucoup plus large, « quand l’orient bougera vraiment, la Russie et toute l’Europe avec elle, ne tiendront qu’un petit coin de ce vaste tableau ».
Pour les travailleurs de l’occident, il ne s’agissait pas simplement d’un engagement moral. Grigori Zinoviev leur rappelait qu’ils avaient un intérêt matériel et très pressant à soutenir les luttes des peuples colonisés, « à l’heure qu’il est, la bourgeoisie italienne, cherchant à intimider ses ouvriers, annonce qu’elle enverra, le cas échéant, contre eux ses troupes coloniales ».
Bien sûr, l’unité entre les travailleurs européens et les opprimés des colonies n’allait pas être facile. Beaucoup de travailleurs avaient acquis des attitudes impérialistes, tandis que les colonisés pouvaient soupçonner les travailleurs des pays impérialistes de recevoir au moins des miettes de leurs propres impérialistes.
Mais le délégué britannique, Tom Quelch, rappela qu’il y avait un fondement objectif pour l’unité. Il commença son discours par une citation de Karl Marx, « la classe ouvrière britannique ne sera réellement libre que lorsque les peuples des colonies anglaises le seront aussi ». Il insista sur le fait que « les ennemis de la classe ouvrière britannique, les capitalistes anglais, sont aussi les ennemis des peuples de l’orient opprimé ».
Dans son discours de clôture, Grigori Zinoviev alla jusqu’à proposer de réviser le Manifeste Communiste de Karl Marx. La formule de Karl Marx était « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », mais désormais, selon Grigori Zinoviev, il fallait plutôt dire « prolétaires de tous les pays et opprimés du monde entier, unissez-vous ».
Le congrès suscita un véritable enthousiasme. Pour Grigori Zinoviev, un orateur formidable mais qui prenait quelquefois ses désirs pour des réalités, il fallait « susciter une véritable guerre sainte contre les capitalistes anglais et français ».
Une perspective peut-être plus réaliste et honnête fut présentée par Karl Radek, « quant à nous, nous allons vers ces peuples non pour utiliser leur force dans notre bataille contre le capitalisme, mais pour les aider à se libérer du joug du capital, des institutions médiévales, du féodalisme et de l’ignorance, pour les aider à vivre une vie vraiment humaine. Nous allons à eux sachant que la jeune société communiste qui naît parmi d’immenses douleurs ne peut encore leur apporter les richesses de l’occident, car ces richesses nous avons à les créer, mais pour les libérer et pour les aider à édifier leur vie nouvelle de la façon qui leur paraîtra correspondre aux intérêts des masses laborieuses.
Le congrès n’était qu’un début. À vrai dire, il s’agissait plus d’un rassemblement que d’un congrès. Le temps était très limité et il fut encore grignoté par les besoins des traductions. Il est difficile de savoir exactement comment les délégués ont été élus. La grande majorité d’entre eux n’avaient pas la possibilité de s’exprimer et il n’était guère possible de prendre des décisions véritablement démocratiques. Il n’en reste pas moins qu’il a évoqué plusieurs questions d’une très grande importance.
Alfred Rosmer en profita pour mettre à jour l’hypocrisie de l’impérialisme français, « au moment où éclata la guerre mondiale, les dirigeants, de France et d’Angleterre, et leurs valets de la presse, assuraient que cette conflagration universelle porterait la liberté aux peuples qu’opprimait l’Allemagne barbare. Mais s’il s’agissait de libérer des peuples opprimés, pourquoi ces grandes puissances n’ont-elles pas commencé par donner la liberté aux peuples qu’elles oppriment elles-mêmes ? Pourquoi l’Angleterre n’a-t-elle pas donné la liberté à l’Irlande? Pourquoi tient-elle sous son joug les trois cent millions d’hommes qui habitent l’Inde ? Pourquoi la France, qui prétendait lutter contre la barbarie allemande, opprime-t-elle le Maroc, la Tunisie et l’Algérie, et poursuit-elle encore à présent la guerre en Cilicie et en Syrie pour augmenter son empire d’un lambeau d’Asie ? Bien au contraire, la France et l’Angleterre tentent de reprendre à ces peuples même les maigres réformes qu’elles leur avaient accordées avant la guerre. Quand il fallait lutter contre les allemands et mobiliser, dans ce but, des centaines de milliers d’algériens, de tunisiens et de marocains, on leur promit toutes sortes de libertés. Mais aujourd’hui, quand les représentants de la Tunisie, évoquant les quarante cinq mille tunisiens qui ont péri sur les champs de bataille, rappellent timidement les promesses faites par le gouvernement français, celui-ci, pour toute réponse, arrête et emprisonne les meneurs et il supprime les journaux indigènes qui se sont permis de publier leur déclaration ».
Mais si le congrès soutenait les luttes contre l’impérialisme, les organisateurs insistaient sur le fait qu’il ne fallait pas remplacer les impérialistes par des exploiteurs autochtones. Selon Grigori Zinoviev, « qu’importent au paysan géorgien les belles chansons sur l’indépendance nationale, si les terres demeurent entre les mains des anciens propriétaires, si le vieux joug persiste comme par le passé et si le premier soudard anglais venu peut mettre le talon de sa botte sur la poitrine de l’ouvrier et du paysan géorgiens. La haute importance de la révolution qui commence en orient ne consiste point à chasser de la table où festoient les impérialistes anglais pour leur y substituer les riches musulmans. Nous voulons que le monde soit gouverné par les mains calleuses des travailleurs ».