actualité politique nationale et internationale
MESSAGE DE IYAD ABBARA
C est bien de faire des entretiens pour « Comprendre le monde musulman » mais ce qui est mieux c est d essayer de comprendre l
islam dont se réclament des mouvements de résistance.
Cet entretien avec Mohamed Hassan est très intéressant mais malheureusement insuffisant car il présente les choses à travers son prisme de marxiste. Et il aurait été intéressant d avoir le point
de vue d un intellectuel ou un dirigeant du Hamas.
Je suis personnellement musulman convaincu et je ne me retrouve pas dans quelques termes que le frère Mohamed Hassan emploient.
Par exemple il parle de mouvement « islamiste » mais ce terme na pas d équivalent en islam, c est une invention occidentale destinés à cataloguer les musulmans et à faire peur des mouvements
islamiques qui s intéressent à la politique ou font de la résistance envers l occupant et l agresseur.
Il parle du souhait des Européens que la résistance soit menée par « un mouvement plus progressiste » comme si implicitement l
islam voulait dire l immobilisation ou la régression. Cela reflète de nouveau une méconnaissance de l islam ou son identification à une image véhiculée dans les médias occidentaux ou par certains
pays alliés des EU.
Il cite son désaccord sur la position du Hamas sur la femme et leurs idées fatalistes. Je ne suis pas du Hamas, mais la notion de fatalisme dans le sens « résignation » n existe pas en islam, et
le rôle de la femme en islam est malheureusement volontairement déformée en Occident ou chez leurs alliés parmi les pays dits musulmans. Quant au rôle des femmes au sein du Hamas, je vous invite
à lire l article suivant, http://www.tlaxcala.es/pp.asp?lg=fr&reference=4703
Je trouve aussi dommage que le modèle du communiste qu il développe soit celui de ce communiste hollandais, Henk Sneevliet qui
est parvenu, selon lui, avec sa patience et son intelligence à transformer le « jeune mouvement nationaliste islamiste », comme il le désigne, en un mouvement communiste qui deviendra le Parti
Communiste d Indonésie, le second en ordre d importance dans toute l Asie.
Cela ne peut que semer le doute sur les intentions des communistes quand ils s approchent des mouvement de résistance islamiques, et cet bien dommage.
REPONSE DE BRUNO DRWESKI
Ce débat est une ébauche de débat intéressant, car, effectivement, dans les attitudes de la gauche européenne et plus largement "post-occidentale" envers les pays coloniaux et post-coloniaux, et
donc islamiques, il y a plusieurs éléments qui coexistent, consciemment et inconsciemment, et qui expliquent les préjugés sur le Hamas, les "islamistes", etc. Et il faut en faire le bilan pour
avancer. Même devenus agnostiques ou athées, les progressistes occidentaux n'en sont pas moins marqués par des préjugés ethnocentriques largement forgés dans le cadre des Eglises chrétiennes ou
en réaction contre ces Eglises, le siècle des Lumières. Marx a dépassé au cours de sa vie, la plupart de ces préjugés, d'où ses évolutions sur les conflits en Algérie ou aux Indes et finalement
ses lettres d'Alger sur les musulmans. Mais ce n'était que le début du chemin ...qui n'a pas été poursuivi par tous ses héritiers !
Il me semble que l'on a affaire a quelques blocages donc qui freinent la réflexion et qui proviennent de :
- l'expérience des Eglises européennes et des guerres de religion avec inquisition, ce qui amène beaucoup de gauchistes européens à observer partout dans le monde les phénomènes religieux ou dits
religieux (le mot lui-même est strictement "eurocentré") selon une grille tirée de l'histoire européenne, négligeant d'observer le reste du monde avec des yeux différents. Ils ne parviennent pas
à sortir d'une grille impérialisto-centrée, ethnocentrée dans les faits. Les Eglises hiérarchisées et monopolistes sont un phénomène occidental (persan aussi dans une certaine mesure), mais pas
universel.
- des restes de colonialisme inconscients des "porteurs de progrès" autodécrétés, occidentalistes, "modernistes", individualistes, qui ont traversé toute l'histoire de la gauche
pré-anticolonialiste et qui sont revenus en vogue suite à la crise du tiersmondisme et la victoire de fait actuelle du nécolonialisme. Dans les pays dominés, une couche d'intellectuels fascinés
par l'Occident "progressiste" peut se faire le relais de cette tendance, par refus de la modernité et aussi des blocages archaïques dans ces sociétés. C'est la base de la plupart des partis
"laïcs", en fait très souvent minoritaires, car assez condescendants à l'égard des "masses", et donc mépris de la religion islamique qui est beaucoup plus large que l'image qu'en donnent ses
élites auto-décrétées maintenues au pouvoir dans la foulée du colonialisme.
- une méconnaissance des spécificités culturelles extra-européennes par les gauches européennes, en particulier à l'égard de l'islam. Lié au fait qu'on assimile systématiquement à l'islam, ses
apparences les plus bloquées, les plus décadentes, ...Celles qui ont été si bien entretenues pendant la période coloniale et post-coloniale par les pays-clients de l'impérialisme et leurs affidés
locaux, ce qu'on appelait en Algérie, "l'islam à papa".
- une ignorance par les gauches européennes des formes de convergences historiques entre islam et communisme, lorsqu'elles étaient librement décidées et sans manipulation, ici ou là (Association
des oulémas rouges pendant la révolution bolchévique, pensée de Sultan Galiev en Russie, participation d'oulémas de l'Inde au parti communiste indien, rôle des musulmans chinois (Houei) dans
l'affirmation des bases rouges avant 1949, ou affirmation du caractère "musulman" du parti communiste indonésien, soudanais, etc...). Il y a aussi l'oubli du fait que Lénine, après avoir remarqué
que les colons russes en Asie centrale s'étaient ralliés aux bolcheviks pour prolonger dans les faits le colonialisme russe à la fin de la guerre civile, a imposé la rupture avec ces colons, le
rétablissement des tribunaux de la charia pour les citoyens qui les préféreraient aux tribunaux soviétiques, le droit de porter le foulard pour ne pas à avoir à subir les regards des colons
russes, en prenant en compte que l'islam, à la différence du christianisme orthodoxe n'était pas une religion coloniale et donc méritait le respect pour son côté anticolonial et favorable à la
justice sociale (ce sur quoi reviendra Staline en 1929). Sans parler du Congrès des peuples d'Orient de Bakou. Mais jusqu'à la fin de l'URSS, donc sous le stalinisme aussi, il a coexisté au sein
des PC des républiques d'Asie centrale des courants tentant de faire coexister islam et communisme. Des premiers secrétaires locaux du PC pouvant organiser en même temps des écoles coraniques du
soir dans leurs appartements des cités de Tachkent ou Samarcand. Et les écoles d'oulémas d'Asie centrale ont alors développé des études assez intéressantes sur les questions sociales et de
solidarité sociale qui dépassaient l'islam "traditionnel", tout en apportant quelque chose que le communisme stalinisé ne pouvait entendre. Ce fut aussi le rêve du premier gouvernement communiste
d'Afghanistan de Taraki (renversé par le communiste sectaire Hafizullah Amin) de faire la synthèse des deux.
Mais il y a aussi d'autres phénomènes à prendre en compte et là, c'est aux musulmans de faire le boulot.
Et c'est là qu'il faut réfléchir à ce qu'est le Hamas, le Hezbollah, les Frères musulmans par rapport aux salafistes et autres talibans mais aussi par rapport aux exigences du moment auxquelles
ils répondent en partie seulement.
Les pays musulmans étant des pays encore largement marqués (ou tentés) par la "pré-modernité", les mouvements musulmans populaires éprouvent de la difficulté à bien saisir les conséquences
ultimes du développement du capitalisme, d'où un attachement naïf parfois à une petite propriété condamnée par le capitalisme et impraticable dans une société de masse complexifiée et
dépresonnalisée. On ne peut rêver de revenir à la société d'avant, on doit imaginer une société de demain ayant dépassé ET l'archaïsme ET le capitalisme.
Retard "musulman" qui a retardé parfois les coopérations de certains courants populaires islamiques, comme les Frères musulmans égyptiens avec les mouvements sociaux de masse, en particulier
syndicaux. Ce n'est pas en revenant au monde d'hier que les musulmans arriveront à avancer et faire avancer.
Le Hamas est incontestablement un mouvement populaire, qui plus est un mouvement qui a mieux que les "laïcs" pris en compte la nécessité d'agir au milieu des pauvres, avec les pauvres, contre la
pauvreté, matérielle et intellectuelle en prenant en compte leur sensibilité. En ce sens là, il est progressiste, plus que le Fatah (dégénéré pour une grande part) dans les faits. Mais le hamas
n'a pas encore développé une vision de ce que pourrait être la société de demain, débarassée certes des sionistes, mais que faire du capitalisme, que faire du règne du dollar, que faire des
banques, comment transformer la collectivisation oligarchique actionnariale privée du capitalisme mondialisé en collectivisme populaire et autogéré ? Là, il y a encore un chemin à faire (que les
gauches européistes n'ont pas fait non plus souvent !!!!). Il existe aussi un retard dans la réflexion de beaucoup "d'islamistes" dans une réflexion plus poussée, plus adaptée à la modernité sur
le refus de l'usure, base en principe pourtant des banques dites islamiques, mais qui hésitent à rompre avec les "monnaies usuraires" (dollar, euro, monnaies officielles des pays musulmans
"usuraires", etc.) et de créer des réseaux économiques populaires avec d'autres moyens de paiements, voire en remplacement de l'argent. Ce qui se fait dans différents groupes sociaux et
associatifs musulmans en liaison en Europe avec les milieux "alternatifs", mais en général sans relation avec les partis se référant à l'islam. C'est en Europe et en Afrique du sud que les
réflexions, et parfois les pratiques, sur ces questions sont les plus poussées dans les milieux musulmans. Le Hamas collabore assez bien avec le FPLP en revanche, a la mairie de Bethléem par
exemple. Donc il y a des perspectives de "dépasser le XXe siècle" des deux côtés, mais beaucoup d'efforts à faire encore !!!
Tout cela montre bien que les gauches occidentales, et surtout occidentalistes, doivent sortir de leurs oeillères ethnocentriques issues de la période coloniale et des mentalités de donneurs de
leçons coloniales (mêmes "humanistes" !). Et les musulmans attachés au combat pour la justice doivent déconstruire les fruits asséchés de la pensée musulmane figée lors du dernier millénaire de
décadence, en proposant une nouvelle synthèse du passé avec le présent pour l'avenir. Un peu comme ce qu'on fait les théologiens de la libération latino-américains dont le meilleur "produit
final" est Chavez et Morales, ...les leaders les plus "arabes" actuels d'ailleurs. Un député islamiste koweïtien a demandé (il ne manque pas d'humour ! c'est bon signe !) que son gouvernement
princier demande de déplacer le siège de la Ligue arabe du Caire à ...Caracas, car Chavez est un meilleur "musulman" que Moubarrak. Certes !!!! Mais cela implique des conséquences théoriques pour
les musulmans comme pour les laics progressistes marxistes. Là, le chemin à faire reste long !!!!!
Preuve que l'islam renaissant se montre à l'horizon, mais pas forcément dans les pays décrétés islamiques, et que la gauche européenne devrait réfléchir aussi pourquoi Chavez s'entend mieux avec
le Hezbollah qu'avec certaines chapelles du marxisme estampillé. Le Hezbollah en matière de réflexion sociale et nationale étant allé le plus loin de tous les mouvements de masse musulmans
aujourd'hui. D'où son ouverture sur le guévarisme, les communistes libanais et les chrétiens progressistes.
Les tentatives de regroupement islamo-progressistes dans l'histoire ont parfois débouché au Liban, par exemple au début de la guerre civile, mais historiquement, ces tentatives ont été bancales.
Nasser ou le FLN algérien tentant d'imposer administrativement l'unité de ces deux sensibilités par des moyens coercitifs, mais leurs partis uniques sont restés plutôt divisés entre une aile
marxisante ("urbaine, industrialiste et intellectuelle") et une aile islamisante ("rurale et petite-bourgeoise"); et le "Rais" (Nasser, Boumedienne, etc) se chargeant d'imposer des compromis,
réprimant tantôt l'aile islamisante, tantôt l'aile marxisante. Le plus souvent avec brutalité. Et si l'université Al Azhar a émis à cette époque une fatwa déclarant que le socialisme était la
forme accomplie de l'islam, cette décision est largement apparue comme conjoncturelle et imposée administrativement, sans légitimité authentique. Le chemin reste donc à faire. Cela étant, les
communistes indonésiens n'ont jamais renoncé à l'islam tout en devenant marxistes dans leurs analyses des processus socio-économiques.
A poursuivre donc.
BD