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La crise du capitalisme espagnol et l’émergence de Podemos
Mardi 23 Septembre 2014
La crise économique qui sévit depuis six ans, en Espagne, a un impact social et politique sans précédent. Des millions de personnes déclarent que le capitalisme ne marche pas et remettent en cause ses institutions. Des mobilisations de masses secouent régulièrement le pays. Ce fut le cas en 2013 face aux attaques contre le droit du travail, ou plus récemment pour la revendication d’une république, suite à l’abdication du roi.
Une crise de régime
Des cas individuels révèlent aussi le niveau de colère. Un homme de trente-sept ans, marié et père de deux enfants, s’est suicidé cet été à Grenade. Ce travailleur du bâtiment et militant contre les expulsions était harcelé par une banque à laquelle il devait cent mille euros de crédit immobilier. Or, cette banque avait été renflouée par de l’argent public, elle était donc à l’origine des coupes drastiques dans les dépenses publiques. Les banques possèdent un million de logements inoccupés.
Elles ne parviennent pas à les vendre, faute de demande. Mais dans le même temps, elles expulsent de leurs logements les familles qui ne parviennent pas à payer leur crédit.
La justice, l’église, la monarchie et toute la classe politique sont minées par des scandales de corruption. Ce sont les symptômes d’une crise de régime. Les institutions politiques de l’état espagnol résultent du « compromis historique » des années 1970 entre la bourgeoisie et les directions des organisations de la classe ouvrière. Le franquisme fut renversé par un mouvement de masse potentiellement révolutionnaire. Cependant, les directions réformistes du parti socialiste et du parti communiste avaient trahi ce mouvement en acceptant l’établissement d’une monarchie parlementaire et une partie de l’héritage franquiste, maintien du même drapeau espagnol, impunité pour les crimes des franquistes et financement public de l’église. Aujourd’hui, tout cet édifice est mis en cause.
La contestation spontanée du système
Le mouvement des indignés, en 2011, fut une première expression, qui se voulait apolitique, de la colère accumulée contre les institutions. Or, il s’agissait en réalité d’un message très politique, les jeunes affirmaient ne se sentir représentés par aucun parti. Un autre exemple significatif fut l’organisation d’une manifestation qui se fixait pour objectif la dissolution de toutes les institutions, en encerclant le parlement. Cette manifestation, qui n’était pas organisée par les partis et syndicats traditionnels du mouvement ouvrier, a trouvé un large écho dans la population.
Il y a un gouffre entre le niveau de conscience des travailleurs et les sommets des organisations de la classe ouvrière. Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) avait lui-même initié les plans d’austérité, sous Zapatero, plans que poursuit l’actuel gouvernement de droite de Rajoy. Izquierda Unida incarne une opposition de gauche plus claire que le PSOE. Mais sa crédibilité a été entamée par des scandales de corruption et sa « gestion » d’institutions locales avec le PSOE, comme à Madrid ou en Andalousie. En conséquence, Izquierda Unida est, elle aussi, la cible du rejet qui frappe le système politique en général.
Bien sûr, les militants politiques et syndicaux jouent un rôle important dans la lutte contre l’austérité. Mais leurs directions n’organisent pas la généralisation des luttes.
Et quand cette généralisation se développe, elle n’est pas de leur fait. Ainsi, le 22 mars 2014, une grande marche sur Madrid, avec pour mot d’ordre « pain, emploi et logement », a vu converger sept mille à un million de personnes vers la capitale.
Cette manifestation n’était pas organisée par l’UGT ou les Commissions Ouvrières (CCOO), les deux grandes centrales syndicales du pays, ni par la direction d’Izquierda Unida, mais par un petit syndicat régional d’Andalousie.
La volonté de lutter contre le système est forte. Selon un sondage, vingt-cinq pour cent de la population espagnole déclare avoir participé à une manifestation au cours de l’année. C’est un chiffre très supérieur aux effectifs des militants et sympathisants des organisations traditionnelles.
L’émergence de Podemos
C’est dans ce contexte que le mouvement lancé en janvier, Podemos (« Nous pouvons »), a rapidement émergé. Il s’agit d’un prolongement politique des mouvements sans partis des dernières années. Le succès de Podemos s’explique précisément par sa capacité à lier la critique de l’austérité à celle des limites de la démocratie parlementaire et de ses partis constitués. Ses principales revendications sont d’ailleurs de nature démocratique, les décisions importantes doivent être prises par des assemblées populaires et les élus doivent être révocables à tout moment. Un facteur important tient aussi au rôle de son leader, Pablo Iglesias, un universitaire et ancien militant d’Izquierda Unida. En utilisant un langage radical dans les débats, il incarne bien, pour le public, la nécessaire rupture avec le consensus dominant.
Après avoir réussi à réunir les cinquante mille signatures nécessaires à sa participation aux élections européennes, Podemos y a remporté un succès aussi important qu’inattendu, huit pour cent des voix. Il a recueilli un million deux cent mille voix et cinq députés européens, contre un million six cent mille voix et six députés européens pour Izquierda Unida. Ce résultat est relativement décevant pour Izquierda Unida, eu égard aux sondages et à l’espace laissé vacant par un PSOE en chute libre. Le succès de Podemos dans des bastions ouvriers, comme à Leganes dans les Asturies, est très significatif. Contrairement à la critique régulièrement adressée au mouvement, Podemos n’est pas seulement l’expression politique des classes moyennes.
Un mouvement anti système
Suite au succès électoral de Podemos, la classe dirigeante a lancé une vaste campagne médiatique visant à discréditer Pablo Iglesias et son mouvement. Les médias expliquaient que s’il parvenait au pouvoir, Podemos plongerait l’Espagne dans le chaos économique.
Or cet argument se retourne contre ses auteurs, car il y a déjà le chaos économique en Espagne. Pablo Iglesias a également été accusé d’être lié au groupe terroriste basque ETA, ainsi qu’aux régimes cubains et vénézuéliens.
En cherchant à criminaliser Podemos, la classe dirigeante espagnole n’a fait que révéler sa peur de toute contestation, sa propre faiblesse, et a renforcé la popularité de Podemos.
La référence au Venezuela est correcte, en un sens. Après les élections européennes, Pablo Iglesias s’est inspiré du célèbre discours de Chavez, après son coup d’Etat manqué de 1992, dans lequel il disait qu’il n’avait « pas encore atteint ses objectifs ». Pablo Iglesias affirme que son mouvement ne vise rien moins que la conquête du pouvoir, afin de transformer réellement le pays.
Il est vrai que le programme économique et social de Podemos est bien plus modéré que les réalisations du mouvement révolutionnaire au Venezuela, où la question du socialisme est par ailleurs posée. Mais ce qui importe, c’est l’interprétation qu’en font les masses. Pour de nombreux travailleurs espagnols, Podemos incarne une alternative crédible à l’actuelle politique de gestion du capitalisme en crise. En témoigne son audience grandissante, de nombreux sondages le placent à plus de quinze pour cent des intentions de vote.
Pour un front unique entre Podemos et Izquierda Unida !
L’irruption de Podemos bouleverse l’ordre politique espagnol et oblige les militants du mouvement ouvrier à se positionner. La pression de la base a déjà obligé la direction d’Izquierda Unida à se déplacer vers la gauche. Le dirigeant contesté du groupe parlementaire d’Izquierda Unida, Willy Meyer, a été écarté au profit de Marina Albiol, au discours plus radical. Podemos a aussi un impact, plus ou moins important à ce stade, sur la question nationale qui traverse plusieurs régions espagnoles. Le mouvement défend le droit à l’auto détermination et propose une fédération d’états à la place de l’actuel état monarchique. Ces mots d’ordre ont eu un écho positif au pays basque et surtout en Catalogne.
Il y a de puissantes aspirations unitaires autour de ce nouveau mouvement dans le peuple et dans les organisations de gauche, à commencer par Izquierda Unida.
De nombreux militants voient le potentiel d’une alliance électorale entre Izquierda Unida et Podemos. Sous leur pression, des listes unitaires se sont déjà constituées dans plusieurs grandes villes, pour les prochaines élections locales. Il est difficile d’anticiper les prochains évènements, mais il est clair que nous assistons en Espagne à une recomposition de la gauche. Le mouvement unitaire autour d’Izquierda Unida et Podemos pose la question du pouvoir. Les masses ne tolèrent plus de payer pour la crise du capitalisme, pendant que la classe dirigeante se vautre dans ses privilèges. L’impression de nombreux espagnols est qu’un outil politique est en train de se former pour mettre un terme à cette situation.
Lucha de clases, le journal de nos camarades espagnols, défend auprès des militants d’Izquierda Unida et de Podemos la constitution d’un front unique pour battre la droite au pouvoir. Dans la période révolutionnaire qui s’ouvre, un tel mouvement aurait un impact majeur auprès des jeunes et des travailleurs d’Espagne, mais aussi de France et de toute l’Europe.