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actualité politique nationale et internationale

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INTERVIEW DE PHILIPPE CORCUFF

http://www.liberation.fr/societe/2014/10/10/ces-neoconservateurs-sont-orientes-par-leur-ego-et-leurs-obsessions_1119296

« Ces néo conservateurs sont orientés par leur égo et leurs obsessions »

Interview de Philippe Corcuff par Anastasia Vécrin

Vendredi 10 Octobre 2014

Philippe Corcuff, de l’IEP de Lyon, décrypte les constructions idéologiques d’Eric Zemmour, Alain Soral ou Elisabeth Lévy.

Nationalisme, xénophobie, homophobie, Philippe Corcuff, maître de conférences en sciences politiques à l’IEP de Lyon, lève le couvercle de ce qu’il appelle les « marmites peu ragoûtantes d’une mangeaille idéologique néo conservatrice ». Dans son livre « les années 1930 reviennent et la gauche est dans le brouillard », éditions Textuel, 2014, il dresse un panorama des figures de cette mouvance néo conservatrice et démonte les pièges idéologiques alimentés par Eric Zemmour et Alain Soral.

Anastasia Vécrin. Le succès d’Eric Zemmour en librairie est-il un symptôme de la droitisation de la société ?

Philippe Corcuff. J’y vois plutôt une machinerie éditoriale qui fonctionne. Le problème, c’est qu’elle sert de plus en plus de boussole. Certes, il y a des aspirations conservatrices dans une partie de la société mais, à mon avis, ce succès ne signifie pas que la société se droitise. Ce chiffre est relativement faible par rapport aux soixante-six millions de français. Ce que j’observe, c’est plutôt une extrême-droitisation politique et idéologique d’une partie de nos élites. Et Eric Zemmour, mais il n’est pas le seul, alimente un terreau culturel néo conservateur qui favorise le Front National.

Anastasia Vécrin. Ce qui réunit les diverses figures de cette mouvance néo conservatrice (Eric Zemmour, Alain Soral et Elisabeth Lévy), n’est-ce pas le goût du politiquement incorrect ?

Philippe Corcuff. Ce sont tous des « non conformistes » à la manière des années 1930, orientés par leur ego et leurs obsessions. Alain Soral est animé par un antisémitisme obsessionnel. Il ne faut pas négliger sa visibilité, ses vidéos sur internet sont très regardées. Eric Zemmour est plutôt connu pour ses dérapages islamophobes et négrophobes. Rappelons qu’Alain Soral comme Eric Zemmour ont été condamnés par la justice pour leurs propos racistes. Elisabeth Lévy reprend des thèmes identitaristes flirtant avec la xénophobie en jouant avec la transgression.

C’est considérer que l’antiracisme classique serait « politiquement correct » et que l’esprit critique réclamerait de s’y opposer a priori. Ils sont plutôt des marionnettes de fantasmes et de préjugés qui se répondent les uns aux autres et qui constituent un brouillard rendant invisible une bonne part de ce qui se passe dans la société française, notamment des aspirations émancipatrices et démocratiques. Le danger, c’est que nous sommes en train d’intégrer cette tambouille idéologique, même à gauche.

Anastasia Vécrin. Ces « néo conservateurs » n’expriment-ils pas un malaise réel de la population française ?

Philippe Corcuff. Ils ne sont pas en contact avec la réalité de la société, leurs écrits sont un bricolage de lieux communs. Dans mon livre, j’analyse une chronique d’Eric Zemmour, parue dans le Figaro, le 5 décembre 2013. Il décrit la désespérance sexuelle des « jeunes prolétaires blancs » qui ne peuvent rivaliser avec la virilité de leurs « concurrents noirs ou arabes ». Sa théorie, c’est que les femmes blanches, et particulièrement les blondes, sont séduites par les noirs ou les arabes et que les « petits blancs » se retrouvent sans compagne.

Quiconque se baladant dans nos rues peut observer que c’est n’importe quoi, et pourtant Eric Zemmour le fait exister comme une réalité à travers les médias.

D’ailleurs, la plupart de ces bricoleurs n’utilisent aucun moyen d’enquête sociologique ou journalistique pour étayer leurs théories, mis à part Christophe Guilluy qui travaille sur des cartes, des formes macroscopiques qui donnent une vision globalisante et sommaire des territoires. L’idéologie néo conservatrice crée une série de catégories qui occulte le fait que le peuple est composite et évolutif.

Anastasia Vécrin. Dans les Inrocks, Alain Finkielkraut vous reproche de ne pas voir l’expansion d’un antisémitisme musulman.

Philippe Corcuff. Une grande partie de mon livre est basée sur une critique de l’antisémitisme, notamment d’Alain Soral, et sur l’idée qu’il faut réunifier l’antiracisme en prenant en compte à la fois l’antisémitisme et l’islamophobie.

Alain Finkielkraut, dont j’ai antérieurement apprécié une série de textes, est dans une dérive identitariste et essentialiste. Aujourd’hui, l’islamophobie structure la société française, les inégalités qui la traversent dans le logement, l’accès à l’emploi et l’école. Alors que ce n’est plus le cas de l’antisémitisme, dont la force structurante s’est opérée de la fin du dix-neuvième siècle à la fin de la seconde guerre mondiale. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe plus, mais il a plusieurs composantes, des catholiques intégristes, l’extrême droite païenne ou une fraction musulmane, mais pas « les musulmans » en général. Alain Finkielkraut ne voit, dans sa logique essentialiste, que la part qui vient des musulmans.

Anastasia Vécrin. Vous mettez aussi en cause des gens de gauche, Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa ou Frédéric Lordon, qui alimenteraient ce climat.

Philippe Corcuff. Je ne les considère pas comme des néo conservateurs mais comme des désarmeurs imprudents de la gauche. Emmanuel Todd et Frédéric Lordon, par exemple, proposent des solutions uniquement nationales à la situation économique et ils participent ainsi à la diabolisation de l’Europe et du monde. L’éthique de la responsabilité chez Max Weber consiste à tenir compte du contexte dans lequel on parle, selon le contexte, nos paroles n’ont pas nécessairement l’effet de notre intention initiale. Dans un contexte où un nationalisme xénophobe se développe, les défenseurs d’une nation non ouverte à des coopérations internationales, même s’il s’agit d’une nation républicaine, contribuent à un repli national néfaste.

Anastasia Vécrin. Comment expliquez-vous cette incapacité à gauche à contrer cette montée néo conservatrice ?

Philippe Corcuff. Les gauches sont désarmées pour réagir au néo conservatisme. Celle de gouvernement, social-libérale, a perdu nombre de ses repères. Elle se réfère à la justice sociale mais, en même temps, elle suit des politiques néo libérales. Les partenaires principaux ne sont plus les syndicats mais le MEDEF et les milieux d’affaires. Cela tourneboule la gauche car c’est l’inverse de ses repères historiques. Quant aux gauches critiques, elles sont tentées par la nostalgie de modèles antérieurs, elle n’essaie pas assez de se confronter à la société d’aujourd’hui.

Et puis les faux rebelles sont en train de voler la critique sociale aux gauches, sans qu’elles s’en aperçoivent, au profit d’une logique conservatrice et non plus émancipatrice. Une des pistes pour éviter le risque post fasciste consiste à réintégrer le « sociétal » dans une question sociale trop délaissée, les dominations de classe, mais aussi de genre, raciale ou hétéro sexiste, doivent être prises en compte pour sortir du clivage entre le national et le racial porté par le Front National.

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