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Podemos à la croisée des chemins, ou comment briguer le pouvoir « sans se dénaturer »
Ils sont tous là, Jeudi 12 Février 2015, sous le grand toit de tôle de la Casa Sahara, local associatif du centre-ville de Séville. Ceux qui font Podemos. Ceux qui sont Podemos, des étudiants, des retraités, des « indignés », des professeurs, des artistes, des ingénieurs, des chômeurs, des familles avec des poussettes et des tziganes. Les sympathisants de la première heure, comme ceux de la dernière. Sous les néons blafards, la grande salle aux murs blancs est bientôt bondée, au moins deux cents personnes. On déplie des chaises supplémentaires. Les saluts sont brefs, les visages concentrés, les blocs-notes déjà posés sur les genoux.
D’habitude, chaque cercle se réunit en plus petit comité dans son quartier, une fois par semaine ou tous les quinze jours. Mais ce soir, les quinze que compte la capitale andalouse ont été convoqués pour discuter de la stratégie électorale en vue des élections municipales de mai 2015 et des élections régionales anticipées en Andalousie, Dimanche 22 Mars 2015. Le temps presse et personne, ici, ne semble prendre l’affaire à la légère.
« Je propose que, pour les élections municipales, les listes soient ouvertes à tous, même aux citoyens indépendants sans étiquette Podemos et aux mouvements sociaux de la ville », lance d’emblée un homme en se levant. Avec Teresa Rodriguez comme tête de liste, Podemos se présentera en tant que parti pour les élections régionales, mais pas pour les élections municipales, pour lesquelles des listes « d’unité populaire » ont été privilégiées. Le brouhaha gagne immédiatement l’assemblée. Déjà, des bras se lèvent çà et là ; impatients, certains prennent la parole sans qu’on la leur donne.
Un modèle participatif parfois complexe à gérer
Car, dans les cercles Podemos, chacun a son mot à dire. Et tout le monde a sa place.
On s’investit à la hauteur de ses envies et de ses moyens, un citoyen peut proposer sa candidature pour les élections, dont le principe est d’être participatives, ou demeurer un simple sympathisant. Certains consacrent plusieurs heures par semaine à organiser événements ou cercles, qui ne sont pas que géographiques mais qui peuvent aussi être sectoriels, culture, féminisme et sports. D’autres s’occupent d’attirer de nouveaux membres, de gérer la communication sur les réseaux sociaux, d’établir des ponts avec les associations locales ou encore de chercher des financements participatifs.
Certains, enfin, se contentent d’assister à un cercle de temps à autre, « simplement pour être là, pour participer au changement », comme Maria, quarante-deux ans, femme de ménage. Une disparité de situations et d’origines qui rend le modèle participatif parfois complexe à gérer, entre les nouveaux arrivants qu’il faut mettre au courant, ceux qui ont raté un épisode des débats, et le principe de délibération collective, qui implique, pour chaque décision, de consulter tout le monde. « On passe désormais plus de temps à s’organiser qu’à débattre », soupire Nacho Molina, informaticien de quarante-neuf ans. Podemos a d’ailleurs choisi de « délocaliser » une bonne partie du débat sur internet, sur le forum Plaza Podemos et dans les groupes facebook et twitter, où des documents politiques sont régulièrement soumis au vote.
Une jeune femme qui explique avoir parcouru plusieurs kilomètres pour être présente ce soir réclame l’attention. « Je trouve qu’il y a de mauvaises ondes, on ne s’écoute pas. Je ne reconnais plus le Podemos des débuts. Qu’est-ce qui a bien pu nous arriver », lâche-t-elle, voix grêle et visage rubicond, avant d’annoncer qu’elle préfère quitter l’assemblée et regagner son village. Le silence se fait. L’intervention trahit un malaise dont tous ont conscience, depuis la refonte des structures du parti, à la fin de l’année 2014, le choix d’une organisation plus verticale autour de son secrétaire général, Pablo Iglesias, et le choix de l’organe exécutif du parti, des dissensions sont apparues. Des voix critiques se sont élevées pour dire leur crainte que Podemos s’éloigne de l’esprit participatif originel qui a fait son succès.
L’amertume de certains
« Podemos, c’était le peuple et cela doit rester le peuple, il est fondamental que le parti reste organisé de manière horizontale, que chaque citoyen ait une participation directe. Or, aujourd’hui, les décisions sont de plus en plus prises d’en haut », confie Nacho Molina. Ce père de famille et syndicaliste originaire d’El Cerre de Aguila, l’un des quartiers les plus défavorisés de Séville, a rejoint le jeune parti au lendemain des élections européennes de mai 2014. La fleur au fusil, il avait encouragé sa femme et ses deux filles à voter pour ce mouvement devenu le porte-voix des espagnols accablés par l’austérité et scandalisés par la corruption.
Aujourd’hui, le fait que le numéro trois du parti soit embarrassé par des déboires fiscaux et puisse « à lui seul mettre en danger Podemos », lui fait l’effet d’une douche froide. Un exemple qui lui donne une raison de plus de craindre la personnification du pouvoir. « Si nous laissons passer cette dérive, alors cela y est, nous devenons comme les autres partis », met-il en garde.
« Quand nous l’avons créé, nous croyions que Podemos, c’était à la fois un programme et une manière de faire de la politique différente », renchérit Joaquin Urias Martinez, quarante-six ans, professeur de droit constitutionnel et militant du mouvement des « indignés », duquel est né Podemos. « En ce moment, nous sommes en train de découvrir que la manière de faire de la politique est la même que celle des partis traditionnels que nous dénonçons. » Si Nacho Molina et Joaquin Urias Martinez sont toujours là, un an plus tard, c’est pour que le Podemos en lequel ils ont toujours cru demeure. « Sans se dénaturer, sans trahir ses idéaux », dit Nacho Molina. « Et pour construire le programme, sur lequel on peut encore peser », ajoute Joaquin Urias Martinez.
Ingénieur agronome de soixante-deux ans, Teresa Garcia Azcarate, elle, fait partie de ceux qui jugent cette émergence d’une équipe dirigeante nécessaire, par pragmatisme électoral. « De tous les partis d’Espagne, Podemos demeure le plus horizontal », tempérait-elle la veille, lors d’une discussion à la terrasse d’un café ensoleillée avec trois autres membres de Podemos, eux aussi convaincus du bien-fondé de cette organisation. « C’est normal et naturel que nous ayions élu des chefs de file pour nous organiser, cela n’altère en rien la participation citoyenne », renchérissait Olga Negron, serveuse de vingt-six ans et jeune maman. Pour Teresa, mère d’une famille « cent pour cent Podemos », la prétendue opposition entre deux courants est un leurre, « la preuve, la candidature de Teresa Rodriguez à la présidence de l’Andalousie a été appuyée par Pablo Iglesias ».
Un pied dans la rue, un pied dans les institutions
Les rangs se clairsement à mesure que la soirée avance. De guerre lasse, certains sont allés calmer leurs ardeurs autour d’une bière ou d’une cigarette. « Je crois que ce qui se passe ce soir est au contraire très positif, très sain. Car c’est la première fois que nous arrivons enfin à nous réunir tous ensemble, dans un lieu public, pour nous dire ce qui ne va pas et vider notre sac », nuance Juan Rodriguez, trente-six ans, professeur d’éducation physique. Plusieurs têtes opinent. Des sourires réapparaissent. Puis les discussions reprennent, comme si de rien n’était.
On reparle des élections municipales. D’autres se félicitent des quelque cent mille euros de micro crédits récoltés en moins de vingt-quatre heures, en boycottant les banques, après un appel aux dons visant à financer la campagne pour les régionales en Andalousie. Derrière le mot d’ordre « sans les banques, oui, c’est possible », l’opération sera renouvelée chaque semaine jusqu’au début de la campagne. Nous réfléchissons aussi à la stratégie médiatique qu’il faut « dès maintenant adopter pour ne pas laisser toute la place au Parti Populaire, la droite au pouvoir depuis 2011, et au PSOE, les socialistes, à la tête de la région Andalousie ».
Fonctionnaire en mairie aux airs d’étudiant, Julian Moreno, trente ans, observe et résume la situation avec le sourire. « Podemos est un défi en soi, réussir à mettre en contact des milliers de citoyens, le pays compte plus de mille cercles, pour qu’ils prennent des décisions tous ensemble, cela ne peut pas se faire en un coup de baguette magique ». Pour lui, malgré leurs quelques frictions, les deux courants se complètent, se renforcent « comme les deux membres d’un couple, l’un, celui de Pablo Iglesias, est plus médiatique, vise à toucher une audience plus large et à mettre un pied dans les institutions. L’autre, celui de Teresa Rodriguez, garde les pieds dans la rue, est plus engagé, plus citoyen, plus intellectuel ».
« Nos petits désaccords ne pèsent pas grand-chose face aux vrais problèmes qui nous attendent si nous arrivons au pouvoir. Là, il faudra être unis et solides, car la troïka ne nous laissera rien passer », concède, en aparté, un homme âgé, faisant allusion à la situation à laquelle est actuellement confronté le nouveau gouvernement grec de Syriza, dont Podemos est très proche et espère profiter de la dynamique. Car l’objectif, lui, est resté le même pour tous depuis le lancement de la formation, remporter les élections législatives prévues à la fin de l'année 2015.
Convertir, enfin, « l’indignation en changement politique », le titre du manifeste de Podemos.
« Et le changement commence en Andalousie, rappelle, plus que jamais déterminé, Jesus Jurado, vingt-huit ans, jeune candidat à l’élection régionale. Nous avons tellement attendu ce moment ».
En sortant, deux jeunes gens visiblement ragaillardis lancent le fameux « si se puede », « oui, c’est possible », devenu le cri de ralliement du parti.