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https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/061018/nous-avons-un-navire
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Nous avons un navire
Dans un texte confié à Mediapart, le philosophe et activiste italien Sandro Mezzadra revient sur la mise à l'eau du Mare Ionio, ce navire battant pavillon italien, affrété Jeudi 4 Octobre 2018 par des activistes de la gauche italienne pour secourir des migrants en Méditerranée, en opposition aux politiques de l'extrême droite au pouvoir à Rome.
Les noms des victimes résonnent les uns après les autres, des noms sans corps qui racontent une multitude de vies et d’histoires, brisées sur les frontières de l’Europe. Le court-métrage de Dagmawi Yimer s’intitule Asmat-Nomi, une des œuvres les plus puissantes et évocatrices sur le naufrage du 3 octobre 2013. Au fond, l’anonymat est une des caractéristiques qui définissent les femmes, les hommes et les enfants en transit dans la mer Méditerranée, comme dans de nombreux autres espaces frontaliers. Réhabiliter la singularité irréductible d’une existence est le geste extrême de résistance que nous propose Asmat-Noms.
Cinq ans après ce naufrage, alors que l’on continue de mourir en Méditerranée, nous avons mis un navire à la mer, le Mare-Ionio. Nous l’avons fait après un été marqué par un gouvernement italien qui a déclaré la guerre contre les migrations et contre les Organisations Non Gouvernementales (ONG), en fermant les ports et en séquestrant sur un navire de la garde côtière des dizaines de réfugiés et de migrants. La criminalisation des opérations humanitaires a vidé la Méditerranée des présences gênantes, elle a repoussé les témoins et elle a réaffirmé l’anonymat de femmes et d’hommes en transit.
A l’abri des regards indiscrets, la garde côtière libyenne a pu renvoyer aux centres de détention, c’est-à-dire à la torture, à la violence et à l’esclavage, des centaines de personnes, tandis que d’autres ont fait naufrage. Et certains se réjouissent de cela, en criant victoire.
Cela n’a pas été facile de réaliser la mise à l’eau du Mare-Ionio. La plateforme qui s’est appelée très simplement Operazione Mediterranea n’est pas une ONG. Celles et ceux qui ont travaillé à la recherche et à la préparation de l’embarcation ces dernières semaines n’avaient aucune expérience de ce monde associatif. Mais sur les docks de nombreux ports, nous avons rencontré des personnes qui nous ont aidés sur la base de rapports professionnels, mais aussi guidés par une solidarité instinctive et par l’élan de refus de plus en plus partagé par les gens de la mer, une réponse au mépris de la vie et du droit international, en particulier après l’affaire du navire Diciotti.
L’expérience et la collaboration de diverses ONG actives ces dernières années dans la Méditerranée ont joué un rôle décisif dans la réalisation de notre projet. L’une d’entre elles, Sea-Watch, fait partie de la plateforme, tandis qu’Open Arms coordonnera ses activités avec les nôtres. D’autre part, l’opération que nous avons lancée affronte ouvertement la criminalisation actuelle des interventions humanitaires.
Ils sont loin les jours où la raison humanitaire pouvait être analysée comme un élément appartenant à un système de gouvernance, des migrations, notamment, bien plus large. Le défi ne peut être que radicalement politique. Il s’agit d’investir en particulier cela, l’affirmation pratique du droit d’un ensemble de sujets non étatiques à intervenir politiquement dans une zone où les autorités compétentes violent de manière flagrante le devoir de préserver la vie des personnes en transit.
La plateforme Operazione Mediterranea est une plateforme ouverte à l’adhésion et à la participation de celles et de ceux qui voudront nous soutenir dans les semaines à venir, notamment via un crowdfunding, ce qui est vraiment essentiel pour assurer la réalisation d’un projet ambitieux et prenant. Cet aspect est évidemment fondamental. Mais l’objectif est plus général. Il s’agit d’ouvrir, à travers une pratique, un espace de débat, d’action et de conflit à propos des migrations en Italie et en Europe.
Nous voudrions que notre navire fende la mer, comme la terre des mobilisations qui, sur la question migratoire, se sont déployées ces derniers mois, de Vintimille aux Pouilles et de Catane à Milan. Nous voudrions que le Mare-Ionio devienne une sorte de forum, que des milliers de femmes et d’hommes se l’approprient, qu’il soit présent sur les places et dans les rues et que de lui se propagent des récits d’une migration radicalement différente de celle incarnée par les menaces et les décrets de Matteo Salvini. Nous voudrions que le navire soit un instrument pour proposer une autre Italie et une autre Europe.
Nous ne sous-évaluons pas la difficulté de cette période. Nous savons que nous agissons en tant que minorité et que nous devons affronter une hégémonie qui nous est hostile concernant la migration. Nous savons que ces derniers mois l’équation entre le migrant et l’ennemi, à laquelle même des forces politiques qui ne se définissent pas de droite ont donné une contribution essentielle, s’est exacerbée, autorisant et promouvant la diffusion en Italie d’un racisme de plus en plus agressif.
Mais nous savons aussi que cette hégémonie peut et doit être renversée, en assumant les risques et le hasard qui sont inévitables.
L’opération qui a commencé Mercredi 3 Octobre 2018, date chargée d’une valeur symbolique, est une contribution qui va dans ce sens.
Comme le disait Cyril Lionel Robert James dans son grand livre sur Herman Melville, écrit en 1952 dans une cellule d’Ellis Island, en attendant son expulsion des États-Unis pour activité anti-américaine, « un navire n’est au fond qu’un ensemble divers et varié des travaux et des activités à bord, qui littéralement le constituent. Voilà, notre navire ne serait rien sans la passion et l’engagement de centaines de femmes et d’hommes qui ont travaillé et qui travaillent pour le faire naviguer, mais aussi pour construire et démultiplier de nouvelles passerelles entre la mer et la terre. Un navire est une miniature du monde dans lequel nous vivons ». Dans notre cas, c’est une miniature du monde que nous nous engageons à construire. Et nous sommes certains que nous serons bientôt des milliers à partager cet engagement.