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Comment la lanceuse d'alerte Frances Haugen a mis Facebook au pied du mur
Samedi 30 Octobre 2021
Depuis plus d'un mois, la presse égrène des articles fondés sur les Facebook Files, des milliers de documents internes provenant d'une ancienne employée du réseau social le plus célèbre de la planète.
Au moment de révéler son visage et son nom, Frances Haugen ne tremble pas. Regard déterminé et gestuelle appuyée, l'ancienne spécialiste des classements algorithmiques de Facebook, ou Meta, selon la nouvelle appellation de la maison mère, résume le 4 octobre 2021 à l'antenne de Columbia Broadcasting System (CBS), les raisons qui l'ont poussée à réclamer le statut de lanceuse d'alerte, protégé par la loi américaine, et, dans le même temps, à plonger le réseau aux près de trois milliards d'utilisateurs dans une crise inédite.
« Facebook, à maintes reprises, a montré qu'il préférait choisir son profit, plutôt que la sécurité de ses utilisateurs », dit-elle dans l'émission Soixante Minutes.
L'ingénieure de trente-sept ans sait de quoi elle parle. Avant de quitter Facebook, cette ancienne étudiante d'Harvard a pris soin de copier des milliers de documents internes à l'entreprise. Ces fichiers ont été transmis à la Security and Exchange Commission (SEC), à des membres du congrès et à plusieurs médias. A mesure que leurs investigations progressent, ceux-ci publient depuis plus d'un mois les révélations de ces Facebook Files, des informations qui s'ajoutent aux témoignages accablants d’anciens salariés du géant américain du web ces dernières années sur les pratiques du réseau social.
Désinformation, polarisation des opinions et haine en ligne, le champ couvert par ces dossiers est vaste et son ampleur risque de grandir tant que tous les documents n'auront pas été analysés. Mais un fil rouge se dessine. Facebook était conscient des nombreuses dérives sur ses plateformes. La firme californienne a parfois été dépassée par la manière d'y remédier, mais elle a aussi délibérément choisi de les ignorer pour préserver ses intérêts.
Pourquoi Frances Haugen a-t-elle exhumé ces documents internes ? Une expérience personnelle douloureuse l'explique en partie. Gravement malade, la lanceuse d'alerte est restée une année chez elle, au milieu des années 2010. A cette époque, elle voit l'un de ses amis, qui l'assiste au quotidien, peu à peu sombrer dans une idéologie empreinte d'occultisme et de nationalisme blanc, écrit le Wall Street Journal (WSJ), « de nombreuses personnes qui travaillent dans ce milieu ne voient que l'aspect positif. C'est une chose d'étudier la désinformation, mais c’est une autre chose de perdre un ami à cause de cela ».
Approchée par Facebook à la fin de l'année 2018, elle intègre finalement l'été suivant l'équipe d’intégrité civique pour lutter contre la diffusion de discours de haine et de fausses informations sur les plateformes du groupe. Au quotidien économique américain, elle raconte avoir déchanté au fil des mois, découragée par les choix de l'entreprise et par le manque de moyens mis à sa disposition. Le point de bascule est franchi lorsque son supérieur lui annonce le démantèlement de son équipe à la fin de l’année 2020.
Après avoir présenté sa démission au mois d’avril 2021, l'ingénieure profite de son préavis de départ pour passer au crible Facebook Workplace, le réseau social interne de l'entreprise. Elle y cherche des éléments démontrant, selon elle, que Facebook n'avait pas fait preuve de responsabilité à l'égard du bien-être des utilisateurs.
La première salve de révélations, publiée par le WSJ au mois de septembre 2021, fait état de l'existence d'un programme interne, baptisé « vérification croisée », destiné à exempter les comptes Facebook et Instagram de certaines personnalités publiques des règles de modération appliquées aux comptes des utilisateurs lambda. Grâce à ce programme, Neymar da Silva Santos, footballeur vedette du Paris Saint Germain (PSG), a par exemple pu montrer à ses millions d'abonnés des photographies d'une femme nue qui l'accusait de viol.
D'autres comptes figurant sur cette liste blanche ont pu diffuser des rumeurs sur la dangerosité des vaccins ou sur l'existence de réseaux pédophiles liés à l'ancienne candidate démocrate Hillary Clinton, des théories pourtant démontées par les équipes de vérification travaillant avec Facebook.
« Cela signifie que, pour certains membres particuliers de notre communauté, nous n'appliquons pas nos politiques et notre règlement. Contrairement au reste de notre communauté, ces personnes peuvent violer nos règles sans aucune conséquence », est-il écrit dans un document interne à propos de ce programme.
Une autre étude interne montre que Facebook a conscience des dangers que pose son application Instagram pour la santé mentale des adolescentes, exposées sans cesse au mythe du corps féminin idéal. Le patron du groupe en France, Laurent Solly, a dénoncé Lundi 18 Octobre 2021 sur France Info cette étude dont la conclusion est fausse. Mais de l'autre côté de l'Atlantique, les révélations conduisent notamment à l'organisation d'une audition devant le congrès, sous le titre « protéger les enfants en ligne, Facebook, Instagram et les dangers pour la santé mentale ». Cette pression politique et médiatique pousse Facebook à mettre en pause son travail sur une version d'Instagram destinée aux jeunes âgés de moins de treize ans.
Au fil des semaines, de nouvelles informations des Facebook Files ébranlent le géant américain. Les documents internes sont transmis par une source parlementaire américaine à plusieurs organes de presse internationaux, une fois expurgés des informations personnelles des salariés de Facebook. En France, le Monde est, à ce jour, le seul média à y avoir eu accès. Des dizaines de journalistes constatent alors que Facebook a étudié de près la manière dont ses algorithmes de recommandation favorisent la diffusion de fausses informations et participent à la radicalisation politique de ses utilisateurs.
Les Facebook Files révèlent ainsi que, après avoir créé en 2019 le profil fictif d'une citoyenne conservatrice et après que ce profil fictif se soit abonné à des pages comme celles de Fox News et de Donald Trump, une salariée du réseau social s'est vu proposer en moins d'une semaine une recommandation d’une page Qanon, le mouvement conspirationniste convaincu de l'existence d'un réseau pédophile criminel lié aux personnalités politiques démocrates, rapporte National Broadcasting Company News (NBCN).
A l'occasion du dernier scrutin présidentiel américain, la diffusion de contenus complotistes a aussi été quantifiée par des salariés de Facebook. Deux jours après la date du vote, un employé s'alarme du fait que l'algorithme de recommandation laisse apparaître un grand nombre de commentaires contenant de fausses informations électorales inflammables sous de nombreuses publications, alerte un message révélé par le New York Times.
Quatre jours plus tard, une note interne d'un spécialiste des données enfonce le clou, « de mercredi à samedi, environ dix pour cent de l'ensemble des contenus politiques qui circulaient évoquaient un trucage de l'élection. Une frange des contenus incite également à la violence ».
La fuite de documents orchestrée par Frances Haugen permet de réaliser à quel point les rouages du plus populaire des réseaux sociaux sont inadaptés aux discussions apaisées. Les Facebook Files révèlent ainsi que, afin d'augmenter le temps passé en ligne par les utilisateurs, les équipes de Mark Zuckerberg ont programmé en 2017 l'algorithme qui décide de ce qui apparaît sur le fil d'actualité de manière à favoriser les publications contenant des émojis de réaction, rire, étonnement, triste et en colère, au détriment de celles avec un simple like.
Deux ans plus tard, Facebook confirme, chiffres à l'appui, que les publications auxquelles étaient accolés des émojis de réaction étaient les plus susceptibles d'inclure de la désinformation ou des propos toxiques. « Cela signifie que, pendant trois ans, Facebook a systématiquement amplifié certaines des pires informations de sa plateforme, les rendant plus importantes dans les flux des utilisateurs », écrit le Washington Post, « la puissance de la promotion algorithmique a sapé les efforts des modérateurs qui menaient une lutte acharnée contre les contenus toxiques et nuisibles ».
Le constat dressé par le Monde à partir des fichiers de Frances Haugen n'incite pas à l'optimisme. Non seulement les règles mises en place par Facebook pour protéger ses utilisateurs sont mal appliquées dans des dizaines de langues et dans des pays à risque ou en proie à des conflits, mais ses algorithmes de recommandation sont devenus si complexes que les propres équipes de Mark Zuckerberg avouent parfois dans les documents leur incompréhension face à un code informatique aux effets imprévus.
Dans cette tempête d'une ampleur inédite, Facebook tente de tenir bon. Lundi 25 Octobre 2021, le groupe a annoncé avoir dégagé neuf milliards deux cent millions de dollars de bénéfice net au troisième trimestre 2021, en augmentation de dix-sept pour cent sur un an. « Nous assistons à un effort coordonné pour utiliser de façon sélective des documents internes afin de peindre une fausse image de notre entreprise », a écrit Mark Zuckerberg, « les réseaux sociaux ne sont pas les principaux responsables de la désinformation ou de la polarisation de l'opinion et ils ne peuvent pas les réparer seuls ».
Le fondateur du réseau n'a, en tout cas, pas fini de se débattre, au gré des révélations. D'autant que celles de Frances Haugen ont piqué la curiosité des institutions publiques dans de nombreux pays. Déjà entendue Lundi 25 Octobre 2021 par les parlementaires britanniques, la lanceuse d'alerte doit être auditionnée par une commission du parlement européen, Lundi 8 Novembre 2021.
L'ingénieure sera entendue Mercredi 10 Novembre 2021 à Paris par les députés des commissions des lois et des affaires économiques. Elle aura l'occasion d'y répéter sa maxime évoquée dans le premier portrait que lui a consacré le WSJ, « si les utilisateurs finissent par détester encore plus Facebook à cause de moi, alors j'aurai échoué. Je crois en la vérité et en la réconciliation. La première étape pour y parvenir, c'est la documentation ».