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actualité politique nationale et internationale

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REPRESSION COLONIALE A PARIS

 

 

REPRESSION COLONIALE A PARIS

Lundi 18 Octobre 2021

Le site internet de la revue Contretemps diffusait récemment une très longue interview d’Emmanuel Blanchard par Sylvain Pattieu. Vous trouverez ci-dessous des citations de cette interview. Elle est disponible en totalité si vous consultez le site internet de la revue Contretemps à l’adresse ci-dessous.

Bernard Fischer

 

https://www.contretemps.eu/les-algeriens-des-annees-50-ont-ete-traites-comme-les-ouvriers-de-1891/

Question de Sylvain Pattieu. Tu évoques dans ton livre deux épisodes méconnus, la sanglante répression du 14 juillet 1953 et l’émeute de la Goutte d’Or du mois de juillet 1955.

Réponse d’Emmanuel Blanchard. À travers ces épisodes j’ai voulu montrer qu’il ne s’agissait pas simplement d’une immigration soumise à l’emprise policière. Au contraire, les immigrés algériens rétorquaient et agissaient, que ce soit sur le mode syndical, politique, ou même individuellement. Ils ont mené à diverses échelles des stratégies pour investir et tenir la rue. Le Mardi 17 Octobre 1961 a été un investissement de l’espace sous forme de marche pacifique, consigne explicite de la Fédération de France du Front de Libération Nationale (FLN).

Pour rendre hommage aux algériens morts le Mardi 17 Octobre 1961, nous avons tendance à rabattre leur action politique à un répertoire non violent. Or, dans les archives, nous voyons que, au niveau inter-individuel, ceux qui se font rafler n’admettent pas cette situation comme une fatalité. Dans les quartiers populaires où se déroulaient les rafles, la réponse à la police passait par un affrontement physique.

C’est ainsi que le 30 juillet 1955, l’interpellation de deux vendeurs à la sauvette dans le quartier de la Goutte d’Or a entraîné une réaction collective selon le mode de l’émeute. La rue a été investie, la police a été visée, des véhicules ont été renversés, un commerce connu pour renseigner la police a été incendié et le commissariat de la rue Doudeauville a été attaqué. Dans l’immédiat, la police a été complètement dépassée, au point de quitter le quartier sans procéder à l’arrestation des émeutiers. Ce quartier connu à l’époque pour être celui des vendeurs de kif, de cigarettes illégales et de surplus américains, avec le marché aux voleurs de la rue Charbonnière, s’est insurgé contre l’opération policière.

Le 31 juillet 1955, le quartier a été bouclé, des contrôles systématiques des habitants et des rafles ont été effectués. Dans les semaines suivantes, à Paris et dans les principaux lieux d’implantation des émigrés d’Algérie, les cadres et les militants connus du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) ont été arrêtés et expulsés outre-Méditerranée hors de tout cadre légal.

Dans les années 1980 et 1990, les porte-paroles des enfants de l’immigration ont eu tendance à dire qu’ils ne voulaient pas être soumis et dociles comme leurs pères mais, dès avant la guerre d’indépendance, l’immigration algérienne était particulièrement politisée et elle développait une indiscipline populaire et un refus de l’emprise policière.

Le deuxième épisode oublié que j’évoque dans mon livre, et qui va dans le même sens, est celui de la manifestation du 14 juillet 1953. Il faut rappeler qu’une partie des militants nationalistes algériens ont été socialisés au militantisme durant la période d’activisme communiste entre 1947 et 1952.

Certains d’entre eux militaient d’ailleurs à la Confédération Générale du Travail (CGT) ou au Parti Communiste Français (PCF). La période d’activisme communiste correspondait pour le PCF à la volonté de se confronter à l’appareil d’état, notamment en tenant la rue par des démonstrations de force. Il s’agissait d’élever le niveau de réponse physique à la police.

L’apogée de cette tactique a été la manifestation contre la venue du général Matthew Ridgway, commandant en chef des forces de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en Corée, à Paris le 28 mai 1952. Après cette manifestation, très violente, le PCF abandonne cette stratégie. Mais le parti nationaliste algérien, le Parti du Peuple Algérien (PPA) et le MTLD, dont une scission sera à l’origine du FLN en 1954, continue de se reconnaître dans ce type de démonstration. Le premier mai 1951, après de rudes affrontements, la police avait dû battre en retraite face aux militants algériens qui brandissaient le drapeau nationaliste. La vente du journal de l’organisation entraînait aussi des altercations récurrentes avec la police, dont des agents étaient régulièrement blessés.

Le 14 juillet 1953, la manifestation traditionnelle organisée par le Mouvement de la Paix et qui regroupe l’ensemble des organisations de la mouvance communiste, se passe sans incident majeur, même si l’imposant cortège algérien est attaqué par quelques parachutistes de retour d’Indochine qui doivent battre en retraite sous la protection de la police. Comme souvent, c’est au moment de la dispersion que la situation devient véritablement tendue. Il semble que les algériens aient voulu aller au-delà de la Place de la Nation, terme de la manifestation fixé par la préfecture, pour avancer Cours de Vincennes.

Il y a là un jeu avec les limites autorisées qui s’inscrit dans cette stratégie du rapport de force. Or la riposte policière est complètement disproportionnée, selon des modalités qui n’ont plus cours en métropole depuis les années 1930, un feu nourri éclate et plusieurs dizaines de coups de feu sont tirées contre des manifestants non armés, au contraire de ce que les pouvoirs publics affirment pour se dédouaner.

Six algériens sont tués ainsi qu’un militant de la CGT et il y a de nombreux blessés. Une telle répression est habituelle à l’époque en Tunisie et au Maroc pour faire face à l’agitation nationaliste. Des éléments du répertoire colonial de répression sont donc utilisés en pleine capitale quand la contestation de la domination coloniale s’affiche fièrement dans les hauts lieux du Paris protestataire. Il ne s’agit pourtant pas d’un ordre venu d’en haut. Les gardiens de la paix ouvrent le feu sans sommation, à la manière de ce que pratiquent leurs homologues du Maroc et de Tunisie dont l’action violente contre les nationalistes est abondamment relayée par la presse.

Si ces agents peuvent agir sans avoir reçu d’ordre explicite de leur hiérarchie, c’est parce qu’ils sont face à des algériens et qu’ils savent que la hiérarchie policière et les politiques les couvrent. Ce qui fut d’ailleurs le cas après le 14 juillet 1953, les victimes étant accusée, selon un renversement des responsabilités courant en matière de mensonge d’état, d’être à l’instigation d’une émeute algérienne à laquelle il fallait mettre fin dans une situation critique de légitime défense.

Cet événement pose des questions plus générales sur les politiques policières en régime dit démocratique. L’historiographie classique de la police a souvent décrit, au fur et à mesure des décennies, un maintien de l’ordre de plus en plus fondé sur la mise à distance, la mise en scène d’une force de plus en plus retenue, articulée autour de consignes de respect a minima de l’intégrité physique des manifestants et d’éviter les méthodes faisant courir des risques létaux. On parle ainsi couramment de pacification du maintien de l’ordre, notamment par la professionnalisation des forces concernées, par la spécialisation d’effectifs et par un retrait de l’armée n’intervenant plus qu’en dernière instance en cas d’insurrection.

Le tournant se situe pendant l’entre-deux-guerres, avec notamment la création de la gendarmerie mobile, les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) suivront en 1945, et cette évolution est clairement visible par rapport à l’attitude face au mouvement ouvrier. Or, cette interprétation ne tient pas concernant les populations colonisées. Je pense, pour reprendre un terme de commentateurs de l’œuvre de Norbert Elias, qu’il y a une compartimentation, dans ce processus de civilisation de la police des foules manifestantes. Les populations colonisées demeurent traitées selon l’ancien mode de répression autrefois appliquée à un prolétariat assimilé aux classes dangereuses.

Le statut de colonisé, les représentations dépréciatives et les stéréotypes déshumanisants dont sont l’objet les algériens, font écran à la possibilité de leur appliquer des modalités d’action plus proches du droit commun. Nous pouvons dire que les algériens du 14 juillet 1953 ont été traités comme les ouvriers de Fourmies du premier mai 1891, grève ouvrière réprimée dans le sang par l’armée, dans une période où seule la situation coloniale autorisait encore ces pratiques répressives.

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