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Face à son échec en Ukraine, la Russie de Vladimir Poutine se fissure et son armée désormais nous le dit
Par Guillaume Ancel
Samedi 15 Juillet 2023
Alors que nous allons commencer à profiter de l’été, à la recherche d’une éphémère sérénité, chaque jour qui passe en Ukraine fait l’objet de combats d’une rare intensité. Les forces ukrainiennes lancées à l’offensive attaquent la digue érigée par les troupes russes avec pour objectif de la percer, pour créer une brèche dans cette muraille d’environ trente kilomètres de large et pour submerger ensuite les armées de Vladimir Poutine qui ont envahi l’est de leur pays.
Chaque jour aussi, la Russie de Vladimir Poutine envoie des bombes par les airs, sous forme de drones et de missiles, qui rappellent aux ukrainiens qu’ils doivent se battre pour reconquérir leur territoire et pour pouvoir vivre en paix, cet état le plus précieux pour notre société que nous avons trop souvent tendance à oublier.
Le général russe Yvan Popov est le commandant de la cinquante-huitième armée qui est considérée comme une des meilleures unités engagées en Ukraine, ainsi que l’a souligné la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) dans un article de 2022.
La cinquante-huitième armée russe combat dans la région de Zaporijia au centre de la ligne de front et épicentre actuel des assauts ukrainiens. Ce que le général Yvan Popov décrit raisonne comme un signal d’alarme pour la Russie et le fait qu’il soit viré plutôt qu’écouté en dit long sur l’issue à venir de cette bataille.
Yvan Popov décrit en effet l’efficacité de l’artillerie ukrainienne et les dégâts qu’elle occasionne, sur le front comme dans la profondeur, tandis que son adjoint a été tué par une de ces frappes qui étrillent l’armée russe, j’y reviendrai.
Ce général russe estime que l’armée russe n’a pas suffisamment de contre-batterie contre l’artillerie ukrainienne, alors même que l’artillerie russe était considérée jusqu’ici comme surclassant, au moins par le nombre, les forces ukrainiennes.
Le général Yvan Popov met en exergue l’insuffisance du renseignement militaire, celui qui devrait rendre possible ces tirs de contre-batterie grâce à la localisation et au suivi des canons et des lance-missiles ukrainiens.
Le général Yvan Popov décrit un front russe qui se fissure et une puissance de feu qui s’est inversée au profit des ukrainiens. Il ne le fait pas sous le coup de l’émotion ou pour des visées politiques, comme le patron mafieux de Wagner et sa tentative avortée d’insurrection armée, le 24 juin 2023.
Le général Yvan Popov est un chef de guerre respecté et expérimenté. Ce qu’il décrit doit être considéré comme une mise en cause sévère de l’état de son propre camp. Le fait qu’un des principaux chefs militaires russes dénonce la situation opérationnelle en Ukraine est l’annonce même que cette digue est durement entamée, confirmant l’efficacité de la stratégie des forces ukrainiennes, préparée avec ses alliés, attaquer patiemment cette digue pour la faire imploser.
La réaction du haut-commandement russe de démettre immédiatement le général Yvan Popov est à la fois normale et consternante. Un tel affront ne peut rester impuni sauf à ébranler l’autorité et la pertinence du commandement militaire. Le chef d’état-major russe et patron des opérations en Ukraine, le général Valery Guerassimov a déjà vacillé du fait de l’insurrection armée de Wagner trois semaines auparavant. Il est maintenant remis en cause par son propre camp, l’armée russe, dont une partie s’était probablement engouffrée derrière la rébellion d’Eugène Prigojine, mais dont Yvan Popov n’a jamais fait partie.
En virant le général Yvan Popov, le haut-commandement russe n’en finit pas d’afficher son affaiblissement et de reconnaître que son autorité est remise en cause jusque dans ses propres rangs, pourtant peu connus pour leur liberté d’expression ou leurs états d’âme.
Imaginons un instant qu’un des principaux généraux ukrainiens se soit comporté de cette manière dans la phase cruciale de l’offensive lancée au début du mois de juin 2023, qu’il ait déclaré publiquement que cette manœuvre était vaine parce que leurs moyens étaient insuffisants et leur commandement médiocre et qu’il ait rajouté que les forces ukrainiennes se prenaient une raclée par les russes chaque fois qu’ils s’approchaient de la digue, cela aurait été un coup de tonnerre et une remise en cause de toute l’opération et plus encore de son leadership.
Qui dirige la guerre russe contre l’Ukraine, si ce n’est in fine le chef des armées, Vladimir Poutine lui-même ? Une fois encore le pouvoir de Vladimir Poutine et son opération spéciale contre l’Ukraine sont mises en cause par les déclarations du général Yvan Popov, relayées par des vétérans qui sont maintenant députés du parlement fédéral. C’est bien une partie de l’armée russe qui annonce l’échec militaire à venir du président Vladimir Poutine en Ukraine.
L’alerte lancée par le général Yvan Popov constitue par conséquent un signe très encourageant pour l’offensive ukrainienne et son immédiate mise à l’écart par le haut-commandement russe est la confirmation que l’autorité de Vladimir Poutine vacille à nouveau. Certains voulaient pourtant nous laisser penser que le maître du Kremlin pouvait sortir renforcé de la crise provoquée par Wagner, une société mafieuse qui n’a existé que par la volonté de Vladimir Poutine.
Le général Yvan Popov a confirmé que les frappes ukrainiennes entamaient considérablement le dispositif militaire russe, notamment sa logistique et ses éléments clefs de commandement, l’état-major chargé de la coordination, du fait des armements dont disposent désormais les ukrainiens pour frapper au-delà de cent kilomètres.
L’adjoint du général Yvan Popov, le général Oleg Tsokov, a été tué par une frappe de missile Storm Shadow qui a détruit son état-major à Berdiansk. Ces missiles Storm Shadow sont extrêmement destructeurs du fait de leur précision, de la puissance de leur charge militaire, quatre cent cinquante kilogrammes, l’équivalent de dix obus d’artillerie au même endroit, et de la difficulté de les intercepter avec leur profil de vol furtif.
Ces missiles Storm Shadow n’ont été livrés qu’à quelques dizaines d’exemplaires par la Grande-Bretagne dont le stock est de plusieurs centaines d’exemplaires. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles le ministre de la défense britannique a répondu agacé que la Grande-Bretagne n’était pas Amazon, lorsque les ukrainiens en ont réclamé plus d’exemplaires.
Heureusement, la France s’est enfin décidée à en livrer, le missile s’appelle alors Scalp, mais c’est sa seule différence avec le Storm Shadow britannique. Ces exemplaires supplémentaires permettent aux ukrainiens de continuer leurs frappes dans la profondeur qui complètent celles qu’ils menaient jusqu’ici dans les cent premiers kilomètres de la ligne de front.
Désormais, avec plus de deux cent cinquante kilomètres de portée, plus aucune cible russe d’importance sur le territoire ukrainien est hors d’atteinte des frappes ukrainiennes, provoquant au passage un de ces démentis mensongers du Kremlin qui confirme ainsi l’importance de cette livraison par la France, une livraison à effet immédiat puisque les premiers exemplaires sont arrivés en Ukraine dès l’annonce faite par le président Emmanuel Macron.
Il est intéressant de noter au passage que l’extrême-droite française a pris à sa charge ce que les usines à trolls de Wagner assuraient jusqu’ici, la désinformation systématique et grossière de tout ce qui peut contrarier le Kremlin.
Ainsi, Marine Le Pen, qui se faisait plutôt discrète sur son soutien au régime de Vladimir Poutine, vient-elle dénoncer ces livraisons de missiles Scalp avec des arguments d’irresponsabilité sur le risque d’escalade. Outre le fait qu’il est impossible pour les russes de distinguer si un missile de ce type est britannique ou français, il est nécessaire de rappeler que les seuls qui sont menacés par ces armements sont bien les forces d’invasion russes. Cela en dit long sur le lien conservé par Marine Le Pen avec la Russie de Vladimir Poutine.
Comme si les troupes de Vladimir Poutine n’étaient pas assez fragilisées par leur échec en Ukraine, cette Opération Militaire Spéciale (OMS) qui ne devait durer que trois semaines, les armées russes sont actuellement soumises à une opération de purge, menée principalement par le FSB. Corps d’origine de Vladimir Poutine dont il était lieutenant-colonel, le FSB est sans doute la force de sécurité qui a fait tomber la tentative d’insurrection d’Eugène Prigojine. J’emploie volontairement des guillemets, car je doute de qui était vraiment derrière ce chef mafieux.
Le général Serge Sourovikine qui était pendant plus de trois mois le commandant des opérations en Ukraine et qui était un très proche allié d’Eugène Prigojine, est désormais au repos, selon l’expression délicieuse du porte-parole du Kremlin. Il n’est pas sûr qu’il soit pour autant au bord d’une piscine. Il est plus probablement au bord d’un précipice.
De même, au moins une trentaine de dirigeants militaires russes sont actuellement détenus ou écartés, au pire moment de la guerre en Ukraine, selon l’Institute for the Study of War (ISW), « le Kremlin aurait ordonné la détention et la suspension de plusieurs officiers militaires supérieurs à la suite de la rébellion armée du groupe Wagner du 24 juin 2023, soutenant l’évaluation antérieure de l’ISW selon laquelle le Kremlin a probablement l’intention de purger le ministère de la défense d’éléments considérés comme déloyaux. Le Wall Street Journal (WSJ) a rapporté le 13 juillet 2023 que les autorités russes ont arrêté au moins treize officiers supérieurs militaires et qu’elles ont suspendu ou licencié environ quinze officiers supérieurs à la suite de la rébellion armée du groupe Wagner du 24 juin 2023. Le WSJ a rapporté qu’une source a affirmé que les détentions sont destinées à nettoyer les rangs de ceux que le président russe Vladimir Poutine ne considère plus comme dignes de confiance ».
Vladimir Poutine n’en finit pas d’effacer Eugène Prigojine, qui n’a jamais été un chef militaire, d’autres se chargeaient de diriger ses opérations militaires, mais un mafieux, tout comme son maître. L’armée russe paie cher son manque d’empressement à afficher son soutien au maître du Kremlin quand celui-ci était menacé par son propre lieutenant, comme aiment à se qualifier ces cercles mafieux.
L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) s’est réuni pour un sommet à Vilnius, Mardi 11 Juillet et Mercredi 12 Juillet 2023, et elle a surtout montré la cohérence des alliés de l’Ukraine et de leur principale organisation militaire. Il n’est pas question, sous la pression des événements, mais aussi de l’émotion, de faire escalader ce conflit en intégrant un pays en guerre dans cette organisation destinée d’abord à leur défense militaire.
Son secrétaire, Jans Stoltenberg, l’a rappelé sans hésitation. Les conditions ne sont pas réunies pour faire rentrer l’Ukraine tant que celle-ci est en guerre. Ce pays sera invité par l’OTAN à la rejoindre quand ce conflit sera réglé et vraisemblablement sans plan d’action pour l’adhésion, ce lourd processus de mise en conformité aux normes strictes de l’organisation.
En effet, l’OTAN est d’abord un système de coordination des forces armées de chacun de ses membres. Comme pour l’adhésion à l’Union Européenne, l’Ukraine bénéficiera d’un processus particulier qui lui permettra de se conformer progressivement à ces standards de fonctionnement, sans pour autant rester à l’extérieur de ces unions qui ont assuré jusqu’ici paix et prospérité à leurs membres.
Sans faire rentrer le candidat maintenant, l’OTAN a confirmé son soutien total à l’Ukraine dans la durée. Il faut noter en particulier l’engagement de sécurité pour l’Ukraine du groupe des sept pays parmi les plus puissants du monde. Tous sont dans l’OTAN, à l’exception du Japon, et ils affichent ainsi un soutien effectif à l’Ukraine, bien au-delà de cette offensive.
Cet engagement du groupe des sept au sommet de l’OTAN est un message éminemment politique pour la Russie de Vladimir Poutine qui espérait que la guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine déchirerait ces cercles et qu’elle affaiblirait leur soutien comme leur propre situation. C’est aussi un message pour le reste du monde, dont certains pays avaient hésité à condamner la guerre d’agression de Vladimir Poutine au nom de la remise en cause de cet ordre mondial.
Le sommet de Vilnius, s’il ne répond pas à l’impatience exprimée par le président Volodimir Zelensky que l’Ukraine soit dès maintenant considérée comme appartenant à l’OTAN, consacre néanmoins un affaiblissement politique de la Russie. Le groupe des sept est totalement ligué contre la Russie de Vladimir Poutine. Dans le même temps, l’OTAN se renforce, avec l’adhésion de la Finlande et bientôt celle de la Suède. La Turquie de Recep Tayyip Erdogan, sur laquelle Vladimir Poutine a essayé de s’appuyer pour tordre l’alliance militaire dont elle est un membre important, contribue ouvertement à ce processus de soutien durable de l’Ukraine.
La Russie de Vladimir Poutine s’affaiblit et elle se fissure désormais sur le front militaire, sur le terrain de sa propre société et sur le plan international. Si bien que le président américain peut affirmer sans crainte que Vladimir Poutine a déjà perdu la guerre contre l’Ukraine.
La question désormais n’est plus de savoir si les forces ukrainiennes vont gagner cette offensive, mais à quel moment elles vont percer cette digue et submerger les troupes de Vladimir Poutine.
Leur offensive est destinée à entraîner la chute de ce dernier, qui sera sans doute orchestrée par son propre régime, ce qui impliquera de traverser alors un moment de chaos et d’incertitude en Russie.
La chute de Vladimir Poutine est la clef d’une paix durable en Ukraine et les pays alliés l’ont bien compris, gagner cette guerre en Ukraine est le prix de la paix et le chaos en Russie lors du remplacement de Vladimir Poutine est une étape obligée.
Je voudrais rendre hommage au journaliste français Arman Soldin, qui a été tué près de Bakhmut au mois de mai 2023. Il nous rappelle le rôle clef des journalistes dans notre société, celui de nous informer, et que leur courage et leur professionnalisme nous honorent.
Arman Soldin, qui était né à Sarajevo, me rappelle aussi ce conflit atroce qui a ensanglanté les Balkans pendant plusieurs années et que nous n’avons pas complètement réglé en laissant notamment la Serbie s’appuyer sur la Russie de Vladimir Poutine pour nourrir la haine des autres.
J’ai raconté mon engagement à Sarajevo, pendant le siège de la ville jusqu’aux massacres de Srebrenica, dans un récit publié dans la collection des mémoires de guerre des éditions des Belles Lettres, au mois de mai 2017, dont le titre était Vent glacial sur Sarajevo.
Ce témoignage est un témoignage sur la réalité de cette opération qui a marqué ma génération. J’ai pris le temps de raconter ces soldats professionnels, mes compagnons d’arme, de raconter leur courage, de raconter ces situations inextricables et de raconter cette capitale assiégée que nous n’avons pas su protéger.
Je recommande ce récit à tous ceux qui veulent se faire leur propre idée de la situation à laquelle sont confrontés les ukrainiens depuis plus de seize mois. Le comportement de l’armée serbe à Sarajevo ressemblait étrangement à celui des armées russes en Ukraine. C’est probablement pour cela que j’ai le sentiment de pouvoir décrypter plus facilement cette guerre que nous n’avons pas su empêcher. Souhaitons que nous saurons la gagner, c’est le prix de la paix.