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Tsedek, le collectif français qui veut faire entendre une voix juive décoloniale
Fondé au mois de juin 2023 pour porter la voix de juifs venus d’horizons divers, Tsedek a pour objectif de lutter contre le racisme d’état en France et pour la fin de l’apartheid et de l’occupation en Palestine en forgeant des armes théoriques.
Mercredi 10 Janvier 2024
Ils ont demandé à répondre aux questions de Middle East Eye (MEE) au nom du collectif, estimant qu’aucun d’entre eux ne saurait incarner à lui seul la parole de Tsedek. Jeune pousse associative, Tsedek a, depuis le Samedi 7 Octobre 2023 et le début d’une nouvelle phase particulièrement meurtrière du conflit israélo-palestinien, attiré l’attention des médias français.
Dans un climat hexagonal exacerbé par la guerre au Moyen-Orient, Tsedek semble constituer une rupture et un lien, une rupture avec l’idée d’un automatique soutien des français juifs à la politique de l’état israélien et un lien nécessaire que le collectif entend faire contre tous les racismes, sans hiérarchie ni opposition entre les différentes haines raciales, et donc les réprobations, médiatiques ou politiques, qu’elles suscitent.
Tsedek renvoie avant tout au concept de justice dans la tradition juive. « Ce concept sert de fil conducteur à notre militantisme. Nous conjuguons notre identité juive à la lutte antiraciste et nous faisons de cette dernière un élément central de notre judéité. Tsedek a été créé par des juifs qui ne se sentaient représentés ni par les institutions juives ni par la majorité des collectifs juifs antiracistes en France. Il était urgent pour nous de créer une nouvelle maison politique afin de faire entendre une voix juive décoloniale contre le racisme d’état en France et contre l’apartheid en Palestine », disent les militants du collectif à MEE.
La vitalité exclamative du nom de ce collectif emporte l’idée d’un impératif éthique qui leur fait refuser la rhétorique dominante qui consiste à faire de l’antisémitisme un racisme exceptionnel et déconnecté des autres racismes.
Outre le dangereux ressentiment envers les juifs qu’elle risque d’occasionner, cette exceptionnalité empêche d’analyser les forces structurelles qui produisent le racisme, parmi lesquelles le nationalisme et la suprématie blanche.
Le collectif fonctionne en respectant une rigoureuse démocratie interne, ce que MEE a pu expérimenter pour cet article mais, derrière une voix unie, ce sont aussi des parcours individuels qui, de cheminement en cheminement, ont convergé vers la même analyse.
Ce qui est frappant est que le retour ou l’approfondissement de la judéité est prégnant chez certains fondateurs de Tsedek, mais c’est une judéité qui s’enracine dans un corpus éthique et politique émancipateur et qui ne s’enracine pas dans un ancrage territorial et national, « ce concept de justice dans la tradition juive sert de fil conducteur à notre militantisme. Nous conjuguons notre identité juive à la lutte antiraciste et nous faisons de cette dernière un élément central de notre judéité ».
Tsedek, c’est ainsi Nadav Joffe, âgé de trente-deux ans. Né en Israël, il a passé plusieurs années en France pendant sa jeunesse et il s’y est installé définitivement. Le militant explique avoir grandi dans un environnement fièrement sioniste, laïc et libéral, baignant dans l’ignorance vis-à-vis de la question palestinienne et dans l’indifférence au sort des palestiniens.
Une politisation, qualifiée de tardive, lui fait alors saisir que son statut de citoyen israélien juif était inéluctablement mêlé au colonialisme, à la destruction de la Palestine et à l’effacement de son histoire.
Tsedek, c’est aussi Sophie Mendelsohn, la trentaine également, qui explique appartenir, par ses deux ascendances, à des familles de juifs non juifs, des familles ashkénazes qui se sont trouvées prises en France dans des processus longs et puissants d’assimilation, lesquels ont œuvré à les couper presque entièrement de leur judéité.
Son retour à sa judéité ne passera pas par une alyah, le nom donné à l’émigration en Israël, mais par une réappropriation de l’histoire politique juive du dix-neuvième et du vingtième siècle, notamment par l’héritage humaniste et révolutionnaire du Bund, qui a eu une influence décisive sur les mouvements européens d’émancipation du vingtième siècle.
Ses questionnements sur sa judéité manquante ou empêchée ont rejoint aussi sa pratique clinique de psychanalyste. Au contact de patients, la question décoloniale est venue nourrir ses réflexions, tendant à créer une judéité dans laquelle elle pourrait se reconnaître, antisioniste, antiraciste et émancipatrice.
Déborah Leter est aussi l’une des fondatrices du collectif. Cette jeune franco-américaine d’une trentaine d’années est doctorante en anthropologie socio-culturelle, travaillant sur des questions liées à l’histoire et la mémoire coloniale en France.
C’est en voyant aux États-Unis les juifs américains se mobiliser en masse dans la rue contre l’occupation, contre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, sous Donald Trump en 2018, et contre le financement américain de l’apartheid israélien, que Déborah Leter s’est politisée. Elle a ainsi milité avec le groupe juif américain If Not Now (INN) pendant plusieurs années, « en France, je n’avais jamais vu autant de personnes juives mobilisées autour de la question de la Palestine et contre un système de violences perpétrées en notre nom. Aux États-Unis, je me suis rendu compte que ce mouvement de masse juif était non seulement possible, mais qu’il pouvait être généralisé ».
Cette solidarité des américains juifs envers les palestiniens s’est traduite depuis le début de la guerre par des manifestations de grande ampleur pour un cessez-le-feu organisées par des groupes d’activistes comme INN ou Jewish Voice for Peace (JVP).
Tsedek est également riche du parcours de Simon Assoun, âgé de trente-trois ans, né en France dans une famille juive séfarade d’origine algérienne. La judéité a toujours été très présente chez lui à travers la pratique des rites religieux, tandis que son parcours militant l’a amené à militer dans différentes organisations politiques de la gauche radicale et de l’antiracisme.
L’approche communiste libertarienne de Jonathan Ruff, âgé de trente-cinq ans, vient aussi nourrir le collectif. Il s’est engagé contre le Front National et contre la guerre en Irak en 2003, avant que les violences policières et l’islamophobie en France ne le poussent à s’engager plus concrètement, notamment à l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP).
Dans un contexte politique français marqué par un durcissement sécuritaire et par un débat public quasi uniquement construit autour de la question migratoire, leur position détone. « La lutte contre l’antisémitisme est bien trop souvent instrumentalisée afin de mettre en œuvre des politiques discriminatoires et autoritaires qui ciblent en particulier les musulmans, la gauche et les migrants », affirment les militants du collectif à MEE, car la lutte contre l’antisémitisme ne doit pas faire oublier des politiques discriminantes contre d’autres minorités. C’est ce que réaffirme sans cesse Tsedek.
Aussi ont-ils refusé de participer à la marche contre l’antisémitisme impulsée par les autorités françaises le Dimanche 12 Novembre 2023. Ils y voient une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme par l’état français, qui constitue finalement une menace pour les juifs de France, « la marche contre l’antisémitisme a été organisée par un gouvernement qui dit se mobiliser contre l’antisémitisme tout en alimentant l’islamophobie et le racisme contre les arabes, en adoptant un projet de loi xénophobe contre l'immigration et en réprimant la liberté de manifester. De la même manière, nous ne pouvons pas lutter contre l’antisémitisme, qui est une forme de racisme, tout en normalisant d’autres formes de racisme. Cela ne peut qu’augmenter un ressentiment contre les juifs, donnant l’impression que le gouvernement chercherait à protéger les communautés juives, tout en instaurant des politiques discriminatoires contre d’autres minorités. La marche pour la république et contre l’antisémitisme a servi de marchepied au nationalisme français plutôt qu’à la lutte contre l’antisémitisme ».
Cette attitude des autorités place les français de confession juive dans une position fragile, « nous devons être bien assimilés et nous ne devons pas être trop visibles, tout en restant des victimes éternelles que l’état pourrait protéger et, par extension, par lesquelles il pourrait se blanchir et nous ne devons pas remettre en question le soutien de la France à Israël ».
Tsedek fait ainsi la jonction, voire l’articulation politique, entre la situation française et la situation de la Palestine. Par son approche internationale et internationaliste, ce qui est appelé le conflit israélo-palestinien devient le point nodal de la réflexion du groupe.
Là aussi, Tsedek offre une analyse qui se distingue des organisations représentatives juives officielles, « l’urgence est de normaliser en France une voix juive antisioniste et de faire entendre que la sécurité des juifs, y compris celle des Israéliens, ne doit pas et ne peut pas passer par la colonisation, l’apartheid et l’oppression du peuple palestinien ».
Leur refus est tout aussi net quand il s’agit d’apposer à la situation moyen-orientale une grille de lecture qui consisterait à la qualifier de conflit religieux et de percevoir la lutte de libération palestinienne comme un projet antisémite.
Ils rappellent ainsi que la majorité des palestiniens de Gaza sont des réfugiés qui ont été chassés de leurs maisons et de leurs villages par les forces israéliennes lors de la création de l’état d’Israël en 1948 et qu’Israël impose un siège de la bande côtière depuis 2007, « c’est une forme de punition collective du people palestinien qui constitue une violation du droit international. Nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’une population vive éternellement dans la prison à ciel ouvert qu’est Gaza sans résister ».
La vitalité diasporique du judaïsme mondial est également mise en exergue par Tsedek, qui entend conjuguer sa lutte politique avec une dimension culturelle et traditionnelle, « nous avons à cœur de nous réapproprier nos judéités dans leur diversité. Nous luttons contre un projet sioniste qui uniformise et qui s’accapare les judéités et nous souhaitons créer des espaces juifs contre-culturels afin de montrer à nos communautés que des alternatives sont possibles ».
Riche désormais de soixante-dix militants, le collectif ne cesse de recevoir de nouvelles demandes d’adhésion.