actualité politique nationale et internationale
Des hommes dispersés dans toute l'Ukraine s'entraident pour se remettre des traumatismes sexuels infligés par les troupes russes, voici quelques-unes de leurs histoires.
Lundi 5 Août 2024
Alexis Sivak a trouvé du réconfort dans la conversation. Avant que la Russie lance une invasion à grande échelle de l'Ukraine en 2022, cet homme âgé de quarante ans a passé près de la moitié de sa vie à travailler comme marin sur des bateaux marchands et de passagers à travers le monde.
Pendant dix-sept ans, il partait de sa ville de Kherson, baignée par les embruns, pour s'assurer que les navires étaient en bon état de marche, mais l'invasion a mis fin à son travail et à sa carrière.
Alors que Moscou envahit son voisin dans l'espoir d'une attaque éclair, les chars et les soldats russes prennent d'assaut la capitale de la région ukrainienne éponyme au mois de février 2022 et ils occupent ce grand centre logistique pendant six mois.
Une fois sous leur contrôle, ils ont mis en place leurs propres installations afin de mettre en place une République Populaire de Kherson fantoche, à la manière de celle du Donbass, y compris un site de détention destiné à étouffer tout semblant de rébellion.
Alexis Sivak affirme avoir été détenu illégalement et torturé par des militaires russes pendant deux de ces six mois, « j’ai été soumis à des tortures physiques et psychologiques, y compris des tortures sexuelles ». Kiev a repris la ville au mois de novembre 2022 et Alexis Sivak a été libéré, « lors de la libération de Kherson, les envahisseurs ont fui la ville. J'ai eu plus de chance que les autres prisonniers, car il n'y avait pas assez de place pour moi dans la voiture dans laquelle les prisonniers étaient transportés ailleurs par les russes et j'ai simplement été libéré, sans documents, mais j'ai tout de même pu rentrer chez moi ».
Ce n'était que le début du voyage d’Alexis Sivak, « tout a commencé en captivité ».
Des preuves accablantes suggèrent que la Russie a militarisé les violences sexuelles, comme le viol, les mutilations génitales, le déshabillage forcé et d'autres formes de torture, contre les hommes et les garçons en Ukraine au cours des deux dernières années. En application du droit international, ces actes constituent des crimes de guerre.
Le dernier rapport du conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) contre les violences sexuelles liées au conflit indique que l'organe d'enquête a recensé deux cent soixante-trois cas perpétrés par les forces armées russes, les forces de l'ordre et les services pénitentiaires contre des civils et des prisonniers de guerre en Ukraine depuis l'invasion totale de 2022, cent soixante-trois hommes, quatre-vingt-trois femmes, dix filles mineures et deux garçons.
Un rapport antérieur de l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) Human Rights Watch (HRW) corrobore l'utilisation par la Russie de la violence sexuelle contre les hommes, indiquant que les autorités de Moscou ont construit des centres de détention spécialisés utilisés pour l'enfermement, les interrogatoires, l'exécution et la torture, dans des régions telles que Kherson.
Un rapport de suivi du Haut-Commissariat aux Droits Humains (HCDH) de l’ONU a constaté que ces crimes étaient généralement accompagnés de coups violents, d'étranglements, de suffocations, d'entailles, de tirs à côté de la tête de la victime et d'homicides volontaires.
La majorité des rapports du HCDH de l’ONU contiennent des récits poignants. Dans l'un d'eux, un prisonnier ukrainien affirme qu'un fonctionnaire russe a tenté de le violer avec un tuyau en PVC au cours d'un interrogatoire. Un autre a déclaré que des fonctionnaires russes l'avaient forcé à se déshabiller, lui avaient infligé des chocs électriques aux testicules et l'avaient menacé de le violer avec une matraque de police.
Pendant les mois pendant lesquels Alexis Sivak a été emprisonné et torturé, il affirme que la seule chose qui lui permettait de tenir le coup était de parler à ses compagnons de cellule. Ils sont devenus les psychologues et les confidents les uns des autres. « Leurs plaisanteries, leur sympathie, leurs mots gentils et même leur regard étaient notre seule bouée de sauvetage », dit Alexis Sivak. Il estime à des milliers le nombre d'hommes ukrainiens vivant avec les cicatrices des violences sexuelles infligées par les russes.
Pendant ce temps, d'autres sont toujours capturés dans les territoires contrôlés par Moscou. Trente-sept mille ukrainiens en plus, y compris des adultes et des enfants civils, manquent à l'appel et sont probablement détenus dans des prisons russes, selon le bureau du médiateur ukrainien.
C'est pourquoi, il y a environ un an, Alexis Sivak a créé Alumni, une organisation qui offre aux hommes un soutien en matière de santé mentale, notamment par des rencontres régulières en face à face, des ateliers, des recommandations et, bientôt, des services en ligne. L'objectif est d'être là pour les autres survivants et d'offrir un espace de conversation.
Toutefois, Alexis Sivak précise qu'il est important de noter qu'Alumni ne prétend pas traiter les anciens prisonniers, « nous les aidons à trouver un nouveau chemin dans leur vie, pas en effaçant ce qui leur est arrivé, mais en acceptant et en prenant en compte cette experience. Alumni se veut un lieu dans lequel les survivants reconnaissent ce qui s'est passé et apprennent à vivre avec, un défi de taille qui définira le reste de leur vie. Nous faisons tout cela pour nous-mêmes, pour nos frères et surtout pour ceux qui sont retenus en captivité et torturés en ce moment même. Je ne peux pas changer le passé, mais chacun d'entre nous s'efforce de faire de son mieux pour rendre le présent tolérable et l'avenir heureux pour tous ceux qui ont été et qui sont encore torturés ».
Les survivants gardent souvent de nombreuses séquelles de ce type de traumatisme, comme des maladies physiques et des troubles mentaux, comme le syndrome de stress post-traumatique.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré au mois de juin 2024 que l'impact des violences sexuelles liées aux conflits est durable et néfaste et qu'il détruit le tissu social des communautés.
Alexandre Rechetov a vécu à Kherson toute sa vie et il adore Kherson. Ce jeune homme âgé de trente-quatre ans explique à Euronews qu'il a rencontré son premier amour et tous ses meilleurs amis dans la ville héroïque ukrainienne.
Avant la guerre, il était heureux de posséder un magasin de meubles, de collectionner des antiquités et d'arranger des fleurs pour sa famille. Cette ville représente beaucoup pour lui. Depuis la guerre d'agression russe, sa vie est devenue presque méconnaissable, « ma vie après la guerre a tellement change. La guerre m'a fait apprécier ce que j'avais ».
Les forces armées russes ont infligé des violences sexuelles à Alexandre Rechetov. À la suite de ce traumatisme, il a bu de l'alcool pour faire taire la douleur.
Il a participé à une retraite des anciens dans la ville de Mykolaiv pour tenter de rompre le cycle et il dit qu’il s’est senti immédiatement soutenu, « je n'ai pas été traité comme une victime, mais comme un meilleur ami. Je me suis senti parmi les miens. Même si tout le monde était différent, nous n'avions qu'une chose en commun, nous nous exprimions les uns envers les autres ».
Après avoir rejoint le réseau des anciens élèves, Alexandre Rechetov a réduit sa consommation d'alcool et il a passé plus de temps avec sa famille. Il est ensuite devenu mentor des anciens élèves, désireux d'aider les autres après avoir réussi à travailler sur lui-même, « je me suis rendu compte que je n'étais pas seul et qu'il y avait beaucoup d’anciens prisonniers qui avaient vécu la même chose que moi, y compris les violences sexuelles liées aux conflits, et maintenant, nous sommes ensemble ».
Charu Hogg est la fondatrice et directrice d’All Survivors Project, un organisme qui fournit des recherches sur les hommes et les garçons qui ont survécu à des violences sexuelles lors d'un conflit ou d'un déplacement.
Depuis la création de l'organisation en 2016, Charu Hogg et son équipe de chercheurs se sont entretenus avec des survivants d'Afghanistan, de Colombie et de la République Centrafricaine mais, d'après ce que Charu Hogg a vu être rapporté, l'Ukraine est le seul cas au monde qui présente des niveaux aussi élevés de documentation sur les abus.
La raison pour laquelle son organisation se concentre uniquement sur les survivants masculins, et qu’elle ne se concentre pas sur les femmes, qui représentent quatre-vingt-quinze pour cent des survivants de ces crimes recensés par l'ONU, est qu'ils ne font pas l'objet de recherches suffisantes, « nous sommes la seule organisation mondiale qui travaille sur la violence sexuelle contre les hommes et les garçons dans les domaines de l'accès à l'aide, de la justice et de la prevention ».
All Survivors Project a récemment commencé à travailler avec les anciens élèves pour comprendre les obstacles à l'accès des victimes masculines aux soins de santé. Au cours de l'année à venir, Charu Hogg indique que l'organisation interrogera les membres de l'association sur leur expérience afin de mieux comprendre les difficultés qu'ils rencontrent lorsqu'ils documentent des cas et lorsqu’ils fournissent des informations à l'agence nationale des poursuites judiciaires. L'objectif est d'aider les hommes et d'améliorer la stratégie officielle de l'Ukraine en matière d'enquête contre ces crimes.
Charu Hogg, ancienne enquêtrice d’HRW, est consciente que la violence sanctionnée par l’état est préjudiciable aux personnes individuelles et qu’elle est également corrosive pour l'esprit national, « le fait que la Fédération de Russie pratique la torture en toute impunité semble indiquer qu'il s'agit d'un moyen de contraindre, de contrôler, de rabaisser et d'émasculer une population. Ce sera difficile d'interroger ces hommes, car l'Ukraine est un pays en guerre, ravagé par des frappes contre ses infrastructures. Cela affecte la capacité des gens à communiquer parce qu'il n'y a pas de Wi-Fi. Il n'est pas facile non plus de trouver des survivants masculins prêts à parler de ce qui leur est arrivé, car ce sont des questions très difficiles à aborder ».
L'objectif global est d'amener la Russie à rendre des comptes, ce que de nombreux organismes gouvernementaux internationaux tentent de faire depuis l'apparition des premières accusations. Il y a deux ans, la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye a lancé un mandat d'arrêt contre le président russe Vladimir Poutine. Le Kremlin a réagi à ces allégations en les qualifiant de scandaleuses et d’inacceptables. Il n'a toutefois pas apporté la preuve du contraire.
Alexis Sivak dit que « j’ai été libéré de mon incarcération en Russie lorsque les soldats ukrainiens ont repris ma ville. La communauté internationale joue un rôle majeur dans la lutte contre les violences sexuelles liées aux conflits en soutenant l'Ukraine dans son combat pour se defendre et en imposant des sanctions. Pour prévenir de tels crimes, il faut des sanctions appropriées. La communauté internationale peut également investir dans des programmes, comme All Survivors Project, visant à aider les survivants à se réhabiliter, à se réintégrer et à se réadapter à la société ».
Alexis Sivak est conscient que, en dehors de la guerre en Ukraine, lui et ses collègues d’Alumni ont leur propre combat à mener, celui de lutter contre l'éclatement des familles, l'isolement social et les troubles mentaux résultant de ce type de traumatisme sexuel.
C'est pourquoi l'association continue de s'engager et de parler avec les anciens prisonniers qui vivent avec les cicatrices de ce type de violence. Faire en sorte qu'elles se sentent écoutées par des personnes qui les comprennent parce qu'elles ont vécu la même expérience, telle est la conviction profonde de l'organisation.
« En anglais, un alumni est un diplômé ou un ancien étudiant sans diplôme, mais c’est aussi parfois un ancien prisonnier. Une fois, alors que nous rencontrions un groupe d'anciens compagnons de cellule dans la rue, une conversation s'est engagée et l’un d’entre eux a qualifié notre rencontre de reunion. Depuis que nous avons été libérés, nous n'avons pas cessé de parler », dit Alexis Sivak.