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actualité politique nationale et internationale

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LA NAKBA IRAKIENNE

Réfugiés d'Irak : le grand débordement
 
LE MONDE | 11.09.07 | 15h42  •  Mis à jour le 11.09.07 | 15h42
 
AMMAN ENVOYÉ SPÉCIAL

 Le 2 septembre, dans le salon d'un palais royal réservé à la réception des visiteurs. Œil bleu, sourire absent, le roi Abdallah dissimule mal l'irritation que la question sur le sort de Raghat Saddam-Hussein suscite en lui. A la mi-août, une délégation gouvernementale irakienne est venue une fois encore lui réclamer l'extradition à Bagdad de 90 "criminels" réfugiés dans son royaume. Des dignitaires de l'ancien régime, mais aussi des politiciens émergés après l'invasion de 2003 et, en tête de liste, la fille aînée du dictateur défunt. "Ecoutez, nous dit le roi, elle a été accueillie ici pour des raisons humanitaires. Elle est l'invitée du royaume à condition qu'elle ne se mêle pas de politique. Jusqu'ici, je n'ai jamais rien vu de probant quant au prétendu soutien, financier ou autre, qu'elle accorderait à des organisations terroristes."
 
 
Comme beaucoup d'autres, Raghat et sa jeune soeur Rana ont fui Bagdad nuitamment, dans les heures qui ont suivi la chute de la dictature, le 9 avril 2003. Depuis, "la petite Saddam", ainsi baptisée quand elle a décidé d'organiser la défense de son père au Tribunal spécial américano-irakien qui l'a finalement fait exécuter le 30 décembre 2006, cette femme de 38 ans, qui était la favorite de son papa, se tait, fuit les journalistes et fait profil bas. En tout cas en Jordanie. A l'extérieur, Raghat est plus diserte. En février, lors d'une visite au Yémen organisée par d'anciens baasistes pour une veillée funèbre à la mémoire de son père, elle s'est laissée aller à une déclaration quelque peu embarrassante pour ses hôtes.
"Je suis fière de mon père", a-t-elle dit, ce qui ne manquait pas de sel pour qui se souvenait que l'intéressé avait fait exécuter son mari Hussein Kamel en 1996. Mais Raghat - "une femme simple qui ne lit que des magazines people et des romans à l'eau de rose", confie quelqu'un qui la connaît bien - avait pardonné bien avant la chute. "Je suis fière du grand combat et du sacrifice de mon père,confia-t-elle au Yémen. Si la résistance et les moudjahidines font leur devoir, le peuple irakien finira par remporter la victoire." Cet appel direct à combattre les 160 000 soldats américains qui occupent toujours le pays des Deux-Fleuves eut sans doute valu, à tout Irakien lambda replié dans le royaume arabe le plus lié à l'Amérique - à l'exception peut-être de l'Arabie saoudite -, de gros ennuis à son retour. Raghat, elle, put rentrer sans coup férir.
"L'hospitalité arabe, fit-on savoir au palais, n'est pas un vain mot." Elle a pourtant des limites, et des préférés. Selon l'OMI (Office des migrations internationales), 64 % des réfugiés irakiens sont chiites, 4 % chrétiens et 32 % sunnites. Dans le royaume de la très sunnite dynastie des hachémites, descendants du Prophète, on entre plus aisément si l'on est... sunnite. En Jordanie, les trois quarts des réfugiés le sont.
Au moment où les Etats-Unis s'interrogent à nouveau sur la stratégie à adopter pour placer leurs soldats "en position de force", comme le demande George W. Bush avant d'envisager un retrait d'envergure, l'exode des civils irakiens prend des proportions titanesques. Sur 26 millions d'âmes, plus de 4,5 millions ont fui leurs foyers. Il y en aura "5,5 millions d'ici à la fin 2007", s'alarme l'agence de l'ONU pour les réfugiés. Au moins 2,2 millions à l'extérieur, 2 autres millions "déplacés" à l'intérieur du pays, entassés dans des masures et des camps de fortune après avoir été éjectés par des milices, des combats, des enlèvements à répétition ou des menaces de mort.
L'ONU estime que 40 000 à 50 000 Irakiens tentent encore l'exil chaque mois. L'Amérique, malgré ses responsabilités dans la tragédie en cours, n'en a jusqu'ici accueilli que 466 sur son territoire. Critiquée de toutes parts, l'administration Bush a annoncé en février qu'elle en accepterait 7 000 en 2007. Ils sont 150 000 en Egypte, 40 000 au Liban, 10 000 au Yémen, autant en Turquie, et même 5 000 au Canada.
Mais ce sont les deux grands voisins arabes de l'Irak qui écopent le plus. 1,5 million d'errants sont en Syrie, entre 500 000 et 750 000 en Jordanie. Les structures de l'éducation nationale et de la santé publique menacent de s'effondrer sous le nombre. Débordées elles aussi, les agences de l'ONU pour les réfugiés, la Croix-Rouge internationale et l'Unicef ont multiplié les appels à l'aide. Le premier, en 2006, n'a permis de récolter que 75 % des 123 millions de dollars demandés. Le second, lancé fin juillet pour un montant de 129 millions, n'a abouti qu'à une promesse : 30 millions de dollars des Etats-Unis. "L'équivalent d'à peine quatre heures de guerre en Irak", a cruellement calculé le Service de recherche du Congrès (CRS), qui rappelle que l'invasion, de 2003 à aujourd'hui, a déjà coûté 5,9 milliards de dollars.
La Syrie, dans laquelle tout citoyen arabe pouvait entrer sans visa, est aujourd'hui contrainte par le nombre d'entrants de revoir toute sa politique d'accueil. La Jordanie ferme ses portes. Le royaume, qui n'a jamais signé la convention internationale de 1951 sur l'accueil des réfugiés, n'en a, officiellement, aucun sur son sol. Il n'a que des "invités", ni recensés ni autorisés à travailler. Les Irakiens représentent pourtant 8 % à 12 % d'une population nationale de moins de 6 millions d'individus dont, déjà, près de 60 % sont originaires de Palestine. Dans un pays à 90 % désertique, sans pétrole ni gaz et dépourvu de réserves d'eau, nul ne peut accuser le royaume d'Abdallah II d'avoir ignoré le malheur de ses voisins. Depuis un demi-siècle, l'économie locale a même plutôt profité des différentes vagues de réfugiés pour se développer. Mais trop c'est trop.
"Il y a des mois maintenant que les Irakiens qui parviennent à la frontière ou à l'aéroport d'Amman sont presque systématiquement refoulés et renvoyés dans l'enfer de leur guerre civile", déplore Zeinab, une intellectuelle de Bagdad qui travaille depuis huit mois dans l'une de ces ONG-fantômes irakiennes consacrées au soutien des réfugiés, mais non reconnues par le gouvernement royal. "Je vous supplie de ne publier ni mon nom ni celui de notre association", insiste cette élégante jeune femme de 33 ans. La peur de l'expulsion travaille tous les "invités" irakiens, l'anonymat est une condition exigée par tous nos interlocuteurs, y compris les mieux installés.
Attablé dans ce grand restaurant irakien d'Abdoun, le quartier le plus cher d'Amman, un très prospère entrepreneur basé ici depuis 1992, explique : "Deux de mes cousins de Dyala, qui voulaient seulement me rendre visite, il y a deux mois, se sont vu refuser l'entrée, alors que j'ai 30 millions de dollars investis dans ce pays et que je répondais évidemment de leurs besoins !" Même dans un pays gangrené par la corruption, un gros bakchich ne suffit plus. L'attaque simultanée par des kamikazes irakiens de trois palaces de la capitale en novembre 2005 (60 morts) a tétanisé les services de sécurité du royaume. "Jusque-là, ajoute notre businessman, on nous demandait de déposer 150 000 dollars cash dans une banque nationale pour obtenir un an de permis de résidence. Depuis, c'est plus cher et plus difficile."
Dans les quartiers est d'Amman, ce sont les Irakiens pauvres, la grande majorité, qui s'entassent par familles entières dans des masures louées à prix d'or. Dans l'ouest de l'antique cité des Sept-Collines, qui s'étend à présent sur dix-neuf djebels, certaines des plus belles villas d'Oum Oudheina, de Sweifiyah ou d'Abdoun appartiennent à des réfugiés en or massif, les riches. Jardins, terrasses, limousine au parking et domestiques philippines à la maison.
"Ah, vous allez à Adhamiyeh", ricane le chauffeur de taxi en route pour Abdoun. A Bagdad, Adhamiyeh était un beau quartier, aujourd'hui dévasté, réservé par Saddam Hussein à ses meilleurs officiers et officiels sunnites. Abdoun est moins regardante sur l'origine confessionnelle de ses résidents.
Raghat Hussein et sa soeur résident ici, dans une confortable villa grise et sans charme gardée par des policiers jordaniens. A quelques encablures, le chiite laïc Iyad Allaoui, ancien chef du gouvernement nommé à Bagdad par Washington en 2004, complote le renversement de son successeur élu, le chiite religieux Nouri Al-Maliki, dans une vaste villa blanche qu'il s'est fait construire. On raconte que la soeur de M. Maliki possède, elle aussi, une belle maison dans le quartier. Tournez deux rues plus bas, vous pourrez croiser Ziad Aziz, le fils de Tarek Aziz, dernier premier ministre de Saddam Hussein, toujours emprisonné à Bagdad par les Américains. Un peu plus haut, ce petit palais pierre et marbre appartient à Ghazi Al-Yawar, premier président de la République irakienne post-Saddam, également nommé par les Américains en 2004 malgré son passeport saoudien.
Cheikh Hareth Al-Dhari, le patron du Conseil des oulémas sunnites, "wanted" en Irak pour "incitation à la rébellion", et cheikh Adnane Al-Douleimi, qui dirige un parti sunnite, ne sont pas très loin. L'actuel ministre chiite de l'intérieur, Jawad Al-Bolani, possède une grande demeure où il a placé sa famille, à l'abri du chaos bagdadi. Mais la plus belle, la plus vaste maison, quatre étages avec piscine intérieure et piscine extérieure, est encore en construction un peu plus bas, sur l'artère principale d'Abdoun. Le donneur d'ordre, affirme un voisin, est "un associé d'Hazem Al-Shalaane", l'ancien ministre de la défense d'Iyad Allaoui, accusé en Irak d'avoir détourné la somme faramineuse de 800 millions de dollars.
 
Patrice Claude
Article paru dans l'édition du 12.09.07
 
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